SÛ4 LA LAITIÈRE
Monin ; mais je vous avoue que je vous trouve dans ce moment incompréhensible. . .
— Monsieur, c'est que je n'en suis pas encore revenu..
— Revenu de quoi?
— Et Bichette assure quTT vous a mis aecfans aussi... Dalville perd patience, et regarde Bertrand, qui se promène
dans la chambre en murmurant : — Si j'avais une compagnie
d'hommes comme celui-là à former, je commencerais par les
attacher à la queue d'un cheval que je ferais courir au grand galop.
Monin tire sa tabatière, se calfeutre les narines, et reprend :
— Je suis venu chez vous, monsieur Dalville, pour savoir si par hasard vous avez découvert de quel côté il est allé?
— Mais qui cela, monsieur Monin? Pour Dieu, expliquez-vous mieux! depuis une heure vous me parlez sans que je comprenne un mot à ce que vous dites. Que vous a-t-on fait enfin?
— On m'a volé, monsieur 1
— Volé?
— C'est-à-dire emporté ving-cinq mille francs.
— Qui cela?
— M. Destival 1
— Destival!
— Oui, monsieur... il est parti, il est sorti de France, à ce qu'on assure... Voilà ce que j'avais l'honneur de vous dire.
Auguste a trop bien compris; il est anéanti, et Bertrand s'approche de Monin en s'écriant :
— Que dites-vous là?... Par la mort!... Ce M. Destival aurait pu?...
— Ah! c'est monsieur Bertrand!... Comment va l'état de votre santé?...
— Il serait parti... avec nos deux cent cinquante mille francs!...
— Justement... Vous savez bien que vous lui appreniez à faire l'exercice!
— Ah! double coquin!... Nous sommes ruinés, mon lieute* nant!...
— Calme-toi, Bertrand , peut-être cette nouvelle est-elle fausse... Je ne puis croire que Destival...
— C'est ce que je disais à Bichette ; je ne pouvais pas croire non plus...
— Mais comment savez-vous?... qui vous a dit que Destivai fût parti?
— Monsieur, je vas vous dire : il m'avait dernièrement vendu mon fonds, et il avait gardé les -fonds pour les faire valoir, et je lui avais encore donné six mille francs il y a huit jours, parce qu'il disait que plus il en aurait, et mieux ça vaudrait... et cependant Bichette n'éfcait pas trop d'avis de lui laisser notre argent... Mais M. Bisbis lui a conseillé de le laisser... alors... en usez-vous?
— Je cours chez Destivai , dit Auguste en laissant Monin au milieu de son discours.
— Oui , mon lieutenant, dit Bertrand , cela vaudra beaucoup mieux que d'écouter monsieur. Allez, ne perdez pas de temps... moi, je vais, de mon côté, tâcher d'obtenir quelques renseignements sur la route que le fripon a prise; peut-être notre voleur n'est-il pas encore loin... et dussions-nous crever dix chevaux, nous le rattraperons.
— Si vous le rattrapez , monsieur Bertrand , vous savez que j'y suis pour vingt-cinq mille francs, dit Monin. Mais on ne l'écoute plus. Déjà Auguste est sur l'escalier, le caporal ne tarde pas à le suivre ; et Monin , se voyant seul avec le petit jockey se décide à sortir de chez Dalville , et à retourner chez lui se disant : — Du train dont ils courent, il n'y a pas de doute que ces messieurs parviendront à attraper notre homme, et je vas rassurer Bichette.
Auguste s'est rendu à la demeure de l'homme d'affaires. Il s'informe de Destivai au portier, et celui-ci lui répond : — Depuis trois jours on n'a pas vu M. Destivai , on ne sait ce qu'il est devenu... il n'a rien dit. Le nègre et Baptiste sont aussi partis, mais madame est restée avec sa bonne : elle est chez elle.
Auguste monte, Julie lui ouvre. Le jeune homme ne remarque aucun changement dans les appartements, où règne seulement plus de tranquillité qu'autrefois ; on l'introduit dans la chambre de madame, qui paraît un peu troublée en apercevant Dalville.
— - Le bruit que l'on répand serait-il vrai , madame? dit Auguste; on assure que votre époux est parti... qu'il a quitté la France!...
— Hélas ! monsieur 1... il n'est que trop vrai, répond Emilie en se laissant aller sur un fauteuil.
— Comment, madame ! il est parti et ne doit point revenir f
— Je ne le pense pas, monsieur : il m'a abandonnée... C'est un homme abominable !...
— Et savez- vous ce qu'il m'emporte, madame?
— Non, monsieur ; je n'étais nullement au fait de ses affaires.
— Deux cent cinquante mille francs : c'est à peu près tout ce que je possédais.
— Ah! c'est affreux de sa part!...
— Dites donc que c'est un vol, que c'est une friponnerie exécrable ! s'écrie Auguste indigné du sang-froid de madame Destival ; et vous ignorez, madame, de quel côté il a porté ses pas?
— Je ne sais rien du tout, monsieur : je suis accablée, anéantie comme vous !
— Votre époux me ruine . madame.
— Vous m'en voyez désolée , monsieur ; mais que voulezvous que j'y fasse?
— Il me semble, madame , que cet événement peut vous attirer à vous-même de fâcheuses affaires.
— Moi , monsieur, je n'ai rien à démêler avec les créanciers de M. Destival, nous étions séparés de biens; ce logement a été loué sous mon nom, tout ce qui est dedans est à moi. Est-ce ma faute si M. Destival a fait de mauvaises spéculations? Est-ce la première fois qu'une telle chose arrive? Ne suis-je pas la plus à plaindre?... Il m'emporte ma dot, monsieur, et certainement le mobilier qui me reste ne la vaut pas... D'ailleurs, monsieur, faites ce que vous voudrez, poursuivez-moi... mettez-moi sur la paille, si tel est votre désir ',
Auguste ne répond rien, mais il sort brusquement de chez madame Destival, en maudissant la friponnerie de l'homme d'affaires.
Bertrand revient sans avoir découvert les traces du fugitif- Pendant trois jours il se met en campagne, tandis qu'Auguste fait de son côté toutes les démarches nécessaires ; mais il paraît certain que Destival est déjà hors de France, c'est tout ce qu'il apprend sur son compte.
Auguste tache de rappeler sa gaieté pour supporter ce coup avec philosophie ; Bertrand se garde bien de faire, dans ce moment, des représentations à son maître, il sent que l'instant serait mal choisi. Mais lorsqu'on a perdu tout espoir de découvrir les traces du fripon qui emporte la fortune de Dalville, Bertrand
songe à la petite créance du marquis de Gligneval ; et Auguste consent à ce qu'il se rende chez lui.
Bertrand y court et demande M. le marquis.
— Il ne loge plus ici, dit le portier.
— Et où demeure-t-il maintenant ?
— Il est allé prendre les eaux...
— Et queîîes eaux, morbleu?
— Ma foi, monsieur, il ne me Ta pas dit.
Bertrand est furieux : il revient en jurant apprendre cette nouvelle à Auguste, que la reçoit assez tranquillement.
— Quoi! mon lieutenant, on vous emporte encore cent louis et vous n'êtes pas plus en colère? dit Bertrand.
— Ma foi, mon ami, quand on est ruiné, cent louis de plus ou de moins, cela ne vaut pas la peine de se chagriner.
— Avec cela on passe encore du temps... Ce maudit marquis !... j'en avais le pressenti menti
— Je le retrouverai... -•
— Il ne vous payera pas.
— Bertrand, il faut faire l'état de ma caisse, que je sache ce Çui me reste.
— Ce sera bientôt fait, mon lieutenant.
Bertrand s'achemine tristement vers le secrétaire, et revient présenter en soupirant l'état de leurs finances.
— Dix-huit mille six cent quarante francs, dit Auguste en lisant le total ; ma foi, je ne pensais pas être encore si riche.
— Je n'ai pas compt les cent lo»»is du marquis, ni ce que vous doivent plusieurs de vos amis.
— Je crois que tu as aussi bien fait. Mais il faut que je sache aussi ce que je dois; tu feras avertir mon tailleur, mon bottier, mon sellier..., tu payeras leurs mémoires. Quand j'étais riche,
e pouvais devoir; mais lor qu'on n'a plus de fortune, on ne doit Vas se permettre de faire des dettes.
— Vous parlez comme le grand Turenne, mon lieutenant. Demain tous îes mémoires seront acquittés.
Les mémoires payés, il reste à Auguste seize mille quatre lents francs. Bertrand dit .
— Ajoutons à cela un beau mobilier, d,i vin dans la cave, et iivsc de l'ordre, de l'économie, on peut ei«core attendre les événements.
— Bertrand, il faut maintenant ôter de cette somme cent