É08 LA LAITIÈRE
écus, que j'ai promis de payer pour une jolie lingère, dont un barbare huissier voulait saisir les meubles ; deux cents francs que je prête à Virginie, et dix louis pour des bracelets que j'achète ce soir.
Bertrand manque d'avaler la plume qu'il tenait à sa bouche, et s'écrie :
— Mon lieutenant, vous n'y pensez pas ; bientôt il ne vous restera rien.
— Écoute , mon ami , j'avais promis de donner tout cela lorsque j'étais encore riche; parce qu'un fripon me ruine, fautil que je manque à mes promesses?... Tu ne le voudrais pas toi-même; mais je te jure que ce sont mes dernières folies. Désormais, je veux être la sagesse même; d'ailleurs, songe donc que nous aurons encore le produit de la vente de mes deux chevaux et de mon cabriolet, car je ne dois plus me permettre d'avoir voiture!... Il faut que je diminue ma maison.... que je renvoie Toni... et que j'aille à pied... Gela te chagrine, Bertrand?
— Pour vous, mon lieutenant !
— Eh ! mon ami, je m'en porterai peut-être mieux. L'exercice est nécessaire à la santé, je t'ai entendu dîre cela cent fois. Crois-tu que les gens qui vont à pied ne valent pas ceux qui roulent carrosse?
— Ah ! mon lieutenant, vous ne me croyez pas si bête !
— Eh bien! mon ami, pourquoi donc regretter ce dont on peut si bien se passer? Avec de l'argent, n'a-t-on pas toujours voiture ou cabriolet à ses ordres, sans avoir des chevaux et un jockey à nourrir? Vraiment, je ne conçois pas maintenant pourquoi j'avais un cabriolet.
— Mais toutes ces grisettes qui venaient vous conter leurs petits chagrins pour que vous les consoliez, ces grandes dames dont vous faisiez la conquête... pensez-vous, mon lieutenant, que votre cabriolet n'était pas pour quelque chose dans la tendresse qu'elles vous témoignaient?
— Ce serait une raison de plus pour que je ne le regrettasse pas! Je vais maintenant connaître le cœur de ces dames; je vais être certain d'être aimé pour moi-même... et, du moins, si je triomphe d'une jeune beauté, si je l'emporte sur un rival, je ne craindrai plus de ne devoir au'à jxxa. fortune lapréférence çu'on m'accordera.
DE MONTFETUtlEIL. Î09
— vous verrez tout à l'heure, mon lieutenant, que c'est pour votre bonheur que ce fripon vous a emporté votre bien I
— Ma foi!... que sait-on?... Après tout, ai-je donc tort de prendre la chose du bon côté?
— Non, certes ; il y a bien des gens qui ne pourraient pas trouver un bon côté à un pareil événement,; mais enfin... pardonnez mes craintes, monsieur; ce que vous possédez ne durera pas éternellement, malgré toute l'économie que nous pourrons mettre dans notre dépense... et alors... que ferez- vous, mon lieutenant? car on ne vit pas rien qu'avec sa gaieté.
— Ma foi, alors... nous verrons, mon cher Bertrand; j'ai quelques talents, eh bien! je les utiliserai, je travaillerai.
— Vous, travailler, monsieur!... dit Bertrand en se retournant pour essuyer une larme.
— Pourquoi pas, mon ami?
— Parce que vous n'y êtes pas habitué... parce que cela vous semblerait trop dur... parce que je ne le souffrirais pas, enfin... et... Mais ne parlons pi as de cela... Vous avez raison, il vaut mieux s'étourdir... Qui sait? nous retrouverons peut-être votre voleur!...
— C'est cela, mon cher Bertrand ; va, il faut toujours espérer, on n'en est pas plus pauvre, et l'on s'en porte mieux.
Auguste sort pour aller se distraire près d'une petite lin— gère, et Bertrand descend lire à Schtrack la vie du grand Turenne.