SCÈNE DE SOCIÉTÉ
Le cabriolet est vendu, le petit jockey a trouvé une autre condition. Depuis que madame Saint-Edmond voit que son voisin diminue son train, elle ne daigne plus le regarder, et passe près de lui sans même le saluer. Bertrand est indigné de l'impolitesse de la voisine; Auguste en rit en disant : — Me voilà certain que cette femme-là ne m'a jamais aimé, et il est toujours agréable de savoir à qui l'on a eu affaire.
Mais Bertrand murmure tout bas : — Qu'elle perde encore sou
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carlin! et, si je le trouve, je lui fais faire une faction dont il ne sera pas relevé.
Auguste continue de chercher des distractions dans le monde, et comme ordinairement les distractions coûtent cher, tout en 3e promettant d'être raisonnable, il dépense beaucoup plus qu'il ne devrait ; il se croit sage parce qu'au lieu de perdre cinquante louis dans une soirée, il ne perd que cinquante écus ; parce qn'au lieu de louer des loges aux spectacles, il se contente de prendre des billets au bureau ; et parce qu'il va en fiacre au lieu d'avoir son cabriolet. Mais ces dépenses sont encore trop considérables pour quelqu'un qui n'a qu'un faible capital et point de revenu. Bertrand voit avec effroi que leurs fonds ne dureront pas aussi longtemps qu'il l'espérait ; il n'ose faire à Auguste des observations, mais il lui dit souvent : — Allons voir la jolie laitière, monsieur, et ce petit Coco que vous aimez tant; cela vous distraira. Nous passerons quelques jours au village, et les distractions v coûtent moins cher qu'à Paris
Auguste diffère toujours; il ne dit pas à Bertrand le motif qui mi fait redouter d'aller à Montfermeil ; mais il se sent peiné en songeant qu'il ne peut plus faire pour l'enfant tout ce qu'il espérait; il croit que l'on a employé ce qu'il a laissé pour lui; et, habitué à ne suivre que le mouvement de son cœur, à donner avec profusion, il soupire à l'idée d'être obligé de calculer ses bienfaits. Ce chagrin est le plus vif que la perte de sa fortune lui ait encore fait éprouver.
Après six semaines d'absence, M. et madame de la Thomassinière sont revenus à Paris. Leur hôtel est de nouveau le rendezvous des gens qui aiment les bons dîners, les soirées, les bals ; et le vieux chevalier à ailes de pigeon n'est pas le dernier à y revenir, quoiqu'il ait juré au dernier dîner qu'on ne l'y reprendrait plus. Les marquis, les petits-maîtres, les élégantes, les poëtes et les financiers n'ont garde de parler de madame Thomas à M. de la Thomassinière , et celui-ci se dit n se frottant les mains : — C'est oublié, on n'y pense plus, cela ne m'a fait aucun «ort. Malgré cela, j'ai bien fait de passer six semaines en Angleterre; cela a laissé aux souvenirs le temps de s'effaeer.
M. de la Thomassinière se trompe : la visite de m dame Thomas n'est point oubliée ; mais tant qu'il sera riche, tant qu'il donnera de belles fêtes et de grands dîners, on continuera d aller chez lui et de lui faire accueil; qu'il cesse d'être opulent, et chacun le
trouvera ce qu'il est, un fort sot, un fort grossier personnage, Il n'avait donc pas besoin de faire le voyage d'Angleterre. Mais il est vrai qu'il ne s'est pas dit tout cela.
La, fuite de Destival a fait du bruit. On en parle chez la Thomassinière, qui s'écrie :
— J'étais certain que cet homme-là tournerait mal! Il s* croyait autant de moyens que moi ; il prétendait faire fortune cornue moi ! Comme si ma capacité était donnée à tout le monde' r|)fjû dînait très-mal chez lui : mauvaise chère, mauvais vins; il il se figurait donner des dîners co~<ime les miens ! J'ai dit cent fois : Cet homme-là s'enfoncera, é^ en effet, ça n'a pas manqué.
— Sa femme était trop coquette, dit Athalie; elle voulait suivre toutes les modes, porter des cachemires; elle avait pris ma couturière.
— Elle avait pris votre couturière, madame 1 s'écrie M. de la Thomassinière , vous conviendrez que cela n'avait pas le sens commun I Ces gens-là avaient perdu la tête! prendre votre couturière! la femme d'un petit homire d'affaires!
— Mais elle est toujours à Paris, dit le marquis de Cligneval, qui est présent à cet entretien , je l'ai aperçue il y a quelques jours dans un boghey et plus élégante que jamais.
— Bah! vraiment! dit le spéculateur : elle était fort élégante? Au fait, elle avait beaucoup plus d'esprit que son mari! Il paraît que les affaires de celui-ci lui sont étrangères, elle aura pris ses mesures d'avance ; elle a bien fait, certainement on ne peut pas fa blâmer.
Cette conversation est interrompue par l'arrivée de Dalville, qui n'avait pas encore été chez les Thomassinière depuis leur retour d'Angleterre.
— Eh ! c'est monsieur Dalville! dit le spéculateur en allant audevant du jeune homme d'un air empressé, tandis que le marquis court, prendre la main d'Auguste en s'écriant :
— Que je suis charmé de vous voir, mon aimable ami! par Dieul je comptais aller chez vous ces jours-civ je me disais : On ne le voit plus, que diable devient-il?
— En effet, dit Athalie en faisant à Auguste un sourire gracieux, vous ne vous êtes pas empressé, monsieur, devenir nous voir, depuis plus de dix jours que nous sommes revenus ; c'est fort mal. vous savez toute l'amitié que nous vous portons.
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— Vous êtes trcp bonne, madame, dit Auguste en s'asseyant près de la petite maîtresse; mais j'ai eu des affaires. Tous avez sans doute appris que Destival...
— Nous en parlions à l'instant, dit la Thomassinière, et je disais à M. le maïquis, mon ami, que son escapade ne m'avait nul lement étonné! Je crois même que je l'avais prévue!
— C'est vrai, vous me disiez cela, répond le marquis; mais, moi, j'avoue que ces choses-là me passent toujours. Faire faillite! emporter l'argent des autres, c'est affreux! Qu'on emporte le sien, pardieu, tant qu'on voudra! mais tromper des personnes qui ont confiance en notre bonne foi! qui nous donnent leurs affaires à gérer! qui s'en rapportent à notre probité! oh' je ne pardonnerai jamais ça.
— Ni moi, s'écrie la Thomassinière, je ne pardonne jamais à quelqu'un de faire de mauvaises affaires. Je dirai plus, je ne le recevrais pas chez moi. Oh! du moment que votre crédit baisse, bien le bonsoir, restez chez vous! je ne connais que cela! parce qu'enfin il faut de la probité, comme disait M. le marquis, et avec les gens riches on n'est jamais compromis.
Dalville sourit de la chaleur que ces messieurs mettent à soutenir leur amour pour la probité, et reprend au bout d'un moment :
— Savez-vous ce que Destival m'a emporté, à moi?
— Non, dit la Thomassinière; est-ce qu'il vous aurait dupé? Je vous crovais trop fin pour vous laisser attraper, monsieur Dalville!
— Eh! monsieur, en affaires d'intérêt les plus fins sont ordinairement les plus sots. Il n'y a pas besoin d'esprit pour s'enrichir : c'est une vérité dont le monde nous offre chaque jour la preuve.
— M. Dalville plaisante toujours, dit Athalie en riant, tandis que la Thomassinière dit bas au marquis :
— Ce jeune homme-là n'entend rien aux affaires. Ça me fait de la peine pour lui.
— Et combien vous a emporté ce fripon? dit le marquis.
— Deux cent cinquante mille francs.
— Peste! s'écrie la Thomassinière, mais c'est une somme trèsronde! Deux cent cinquante mille francs! 11 faut avoir les reins forts pour supporter une telle faillite.
— Ma foi, je la supporte le mieux que je puis ! C'est le cas d'êire philosophe.
— J'entends : cela veut dire que vous êtes encore très riche.
— Pas du tout, il ne me reste rien, au contraire. Destival m'a emporté mon capital, et dans quelques mois il faudra que je m'occupe aussi de faire fortune.
La figure de M. de la Thomassinière s'allonge, celle du marquisdevient inquèite; Athalie seule semble prendre intérêt à la position d'Auguste-
— Quoi! vraiment, monsieur Dalville? dit-elle; ce vilain homme vous a ruiné?
— - Oui, madame, le fait n'est que trop certain.
— Et vous prenez cela aussi tranquillement?
— Quand je me désespérerais, cela ne me rendrait pas mon argent !
— Il est certain, dit le marquis, que la philosophie est une belle chose. Elle aide à supporter les événements, elle nous rend supérieur à l'adversité, et... Mais je me rappelle qu'on m'attend quelque part pour manger une dinde aux truffes. J'ai promis de me trouvera l'ouverture, et un homme d'honneur n'a que sa parole. Au revoir, mes bons amis.
Le marquis se lève et va sortir du salon, lorsque Dalville court à lui et l'arrête en lui disant à l'oreille :
— Pardon, mon cher monsieur de Cligneval; mais vous avez sans doute oublié une petite dette de cent louis. Si je me permets de vous la rappeler, c'est que vous devez penser que dans ce moment j'ai besoin de rentrer dans mes fonds.
— Ah! mon cher ami, que me dites-vous là? Pardieuîcela m'était sorti de la tète.
— Vous deviez me rendre cela dans la même semaine, et comme il y a déjà plus de deux mois, j'ai pensé, en effet, que vous aviez oublié cette bagatelle.
— Entièrement, mon cher ami, entièrement; je n'ai de mémoire que pour les choses importantes, et cent louis, vous sentez bien que c'est une misère. Envoyez chez moi.
— On n'a pas donné votre adresse à votreancienne demeure.
— Ah! c'est vrai, je suis en camp volant. J'enverrai cela chez vous, cela vaudra mieux. Mais on m'attend ; la dinde doit être servie. C'est un déjeuner d'hommes, et j'ai promis d'être exact. Je tiens beaucoup à ma parole
— Ainsi, je puis compter que bientôt...
— • Oui , demain au plus tard , vous aurez de mes nouvelles. Adieu; pardon si je vous quitte si vite, mais une dinde aux truffes, cela n'admet aucun retard.
Et M. de Cligneval, qui tient essentiellement à sa parole lorsqu'il s'agit d'un diner ou d'un déjeuner, se débarrasse de son créancier et s'échappe du salon ; mais comme il ne se soucie point de rencontrer souvent Dalville chez son ami la Thomassinière, arrivé dans l'antichambre, M. le marquis dit à un domestique d'aller tout bas annoncer à son maître que M. de Cligneval a quelque chose de secret à lui communiquer.
Le valet fait la commission. La Thomassinière s'empresse de quitter le salon et de venir rejoindre le marquis, dont il se croit trop heureux d'être le très-humble serviteur.
— Que me voulez-vous, mon cher marquis? je suis à vos ordres, s'écrie le parvenu.
— ChutI passons dans votre cabinet, mon ami; Dalville me croit parti, je ne veux pas qu'il me rencontre en sortant.
On se rend dans le cabinet de M. de la Thomassinière; et là, le marquis semble hésiter et ne savoir s'il doit parler.
— Vous me voyez fort embarrassé, dit-il enfin à la Thomassinière, qui attend humblement ce qu'il va lui apprendre.
— Embarrassé... vous!... est-ce qu'un marquis peut jamais Mre embarrassé?... Allons, vous plaisantez!...
— Non, mon ami, non... Eh! mon Dieu!... parce qu'on est né dans les grandeurs!... parce qu'on jouit de quelque considération... et qu'on a du pouvoir... est-ce que vous croyez qu'on n'en est pas moins homme, et soumis à toutes les faiblesses que la nature nous a départies?
— Certainement, m^^ieurie marquis!... que...
— Eh mon Dieu!... nous ne valons pas mieux les uns que les autres!... Aux yeux des gens d'esprit, qu'est-ce qu'un peu plus ou un peu moins de noblesse?... Quant à moi, je vous le déclare, vous seriez duc, que je ne vous en estimerais pas davantage!
— Vous êtes trop a;mab!e. monsieur le marquis.
— Non, je suis franc, voilà tout.
La Thomassinière cherchait dans sa tête comment cette dissertation pourrait conduire le marquis à la dinde aux truffes qui l'attendait, lorsque M. de Cligneval reprit :
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— C'est au sujet de Dalville que j'ai voulu vous parler en secret. Ce jeune homme s'est laissé duper comme un sot!...
— Comme un véritable sot, monsieur le marquis.
— Il avait une assurance 1... une suffisance 1 . . . Il ne voulait prendre conseil de personne... il croyait savoir conduire se? affaires... Cela fait pitiél...
— Cela fait, comme vous dites, pitiél...
— Confier tout son argent à ce Destival ! ... Il fallait avoir perdu la tête.
— D'ailleurs, monsieur \e marquis, j-en reviens à mes principes : je ne pardonne pas à un homme de se laisser voler.
— Et vous avez raison; qu'il vole les autres... c'est-à-dire qu'il se moque des autres, ohl à la bonne heure!... c'est de la finesse, c'est du tact! Mais enfin, voilà ce Dalville dans une très-vilaine position !
— C'est ce que j'ai pensé dès qu'il m'a dit qu'il n'avait plus rien.
— Encore, s'il avait un certain rang... des titres... de ces choses qui mènent à tout...
— Oui, s'il était noble enfin 1
— Oh! alors il pourrait s'en tirer... mais du moment qu'on n'est pas noble, il faut être riche!
— C'est juste, cela rentre dans mes principes.
— Et cela revient au système d'égalité et de philosophie que je vous démontrais toutà l'heure. Je m'intéressais à ce Dalville... mais l'amitié que j'ai pour vous passe avant tout; c'est pourquoi je crois devoir ne vous rien cacher.
— Ne me cachez rien, monsieur le marquis!
— Savez-vousce qu'il m'a dit tout bas, tout à l'heure, lorsque j'allais sortir du salon?
— Non, je n'en sais rien.
— Vous n'en avez pas entendu un mot?
— Pas un seul.
— Eh bien! mon cher, il m'empruntait de l'argent.
— Il vous empruntait de l'argent?
— Oui, mon cher; ma foi, je vous avoue que cela ma' paru m peu leste de sa part !
— Comment, leste!... vous êtes bien honnête, monsieur le marquis!... c'est pis que cela...
— D'abord, je ne le connais pas assez pour...
<~ Et quand même vous le connaîtriez beaucoup!... est -c#
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qu'on prête de l'argent à quelqu'un qui est ruiné, et qui vient vous le dire en face?... Moi, qui le connais plus que vous, je ne lui en prête/^is point.
— Ensuite, c'est qu'il est du plus mauvais ton d'emprunter à quelqu'un chez un tiers...
— C'est un ton épouvantable!...
— Ne pouvait-il pas venir tout bonnement chez moi... attendre un autre moment... mais non... il me saisit dans votre salon!... Il a fallu que je promette de lui en prêter, sans quoi il ne voulait pas me laisser partir.
— C'est vrai, c'est ce que j'ai remarqué... et pourtant vous aviez bien annoncé qu'une dinde aux truffes vous attendait, et il me semble qu'une telle considération aurait dû lui imposer silence.
— Vous jugez que s'il va comme cela emprunter à toutes les personnes rm'il rencontrera chez vous, cela vous mettra dans une fausse position, et cela chassera de votre maison une grande partie de vos connaissances, parce que je ne connais rien qu'on redoute plus dans le monde que de s'entendre emprunter de l'argent.
— Ah! mon Dieu ! s'écrie la Thomassinière en se promenant à grands pas dans son cabinet. Mais un homme comme cela serait une peste, un véritable fléau. Je crois que j'aimerais encore mieux voir arriver madame Thomas !
— Je vous assure, mon anrt, que cela vous ferait moins de tort.
— Soyez tianquille . je meitraibon ordre à cela. Oh ! je n'irai pas par quatre chemins. Dès demain, mon suisse recevra mes ordres ; nous n'y serons jamais pour M. Dalville. Vous entendez bien jamais.
— Mon ami, faites ce que vous jugerez convenable. Cela me fait de la peine pour ce jeune homme, que j'aimais beaucoup. Mais enfin j'ai dû vous instrûre.
— Ah 1 monsieur le marquis, vons m'avez vendu un service éminent ! Un service que je n'oublierai de ma vie ! Recevoir chez moi un homme qui emprunte de l'argent à mes connaissances ! qui finirait par m'en demander à moi-même ! Songez qu'il n'est ruiné que depuis peu de jours, et s'il emprunte déjà, qu'est-ce qu'il fera donc dans quelque temps? Est-ce quon peut savoir où cela s'arrêtera?
De MONTFERMEIt. 2iiî
— Je vous ai prévenu, j'ai fait ce que l'honneur m'ordonnait, maintenant je vais dire un mot à la dinde en que^:on. Adieu, mon ami.
— Monsieur le marquis, j'espère que demain vous dîfiêrez avec nous. Je vous assure que vous ne rencontrerez pas Dalville chez moi.
— En ce cas, je serai des vôtres. Vous sentez qu'il est pénible de fermer sa bourse au malheur; mais, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas donner tout ce qu'on a... A demain, mon cher la Thomassinière.
— Votre très-humble serviteur, monsieur le marquis.
Le marquis éloigné, la Thomassinière se consulte pour savoir s'il rentrera dans le salon. Il se décide à retourner près de Dalville, et pense même qu'il est de son devoir de commencer à lui faire mauvaise mine, afm qu'il ne lui prenne pas fantaisie d'enfreindre la consigne qu'il compte donner à son suisse.
Dalville est resté avec Athalie. La petite-maitresse, tout en plaignant le jeune homme, et lui assurant qu'elle prend part à son infortune, s'est rappelé qu'on donnait le soir une pièce nouvelle aux Français, et elle s'écrie :
— Je ne puis pas manquer d'aUer là ce soir. Avez-vous loue une loge, monsieur Auguste ?
— Je ne loue plus de loges, madame, répond Dalville, je prends modestement mon billet au bureau. Quelquefois même ie me mets à la queue, et je ne me permets plus la brillante avant-scène.
— Se mettre à la queue ! dît Athalie, dont la figure devient moins riante. Fi donc ! quelle horreur !
Quelques moments après, la jeune coquette s'aperçoit que les bottes de Dalville ont quelques légères taches de boue, et elle s'écrie :
— Comment, monsieur, vous que je vois toujours si parfaitement chaussé ! vous avez aujourd'hui reçu deséclaboussures* Vraiment, je ne vous reconnais pas là.
— .Madame, ceci est encore une suite de mon adversité. Lorsque j'avais cabriolet, il m'était bien facile d'avoir toujours des bottes parfaitement luisantes; mais quand on va à pied, il faut s'attendre à être moins correct dans sa toilette.
— Quoi! vous n'avez plus votre cabriolet?
Non, madame, je l'ai mis à la réforme, ainsi que mon petit
jockey, et n'ai gardé que mon fidèle Bertrand, car celui-là est plutôt un ami qu'un serviteur, et on ne se sépare pas d'un ami parce qu'on est malheureux.
— Comment donc ! mais c'est très-juste ce que vous dites là, répond Athalie en allant devant une glace arranger les bou clés de ses cheveux. Ah ! mon Dieu ! comme je suis pâle au jourd'hui ! je fais peur I Je vais avoir mes maux de nerfs, je le sens.
C'est dans ce moment que H. de la Thomassinière rentre dans le salon, se donnant un air plus important, une démarche plus lourde, et fronçant déjà le sourcil, de crainte qu'on ne lui emprunte de l'argent.
— Qui est-ce qui vous faisait donc demander, monsieur? dit Athalie en continuant de se regarder dans la glace.
— Madame, c'est une personne qui avait un avis très-important à me communiquer, et qui ne voulait pas entrer, sachant que j'avais du monde, car il est certain que quand on a toujours du monde, ça gène, et je veux me mettre sur le pied de ne recevoir personne quand je serai chez moi.
—Parbleu ! monsieur de la Thomassinière, dit Auguste en riant, il faut faire mieux ; il faut imiter une dame de ma connaissance, qui, lorsqu'elle n'avait pas mis son rouge, son blanc, son bleu, et fini de s'embellir enfin, répondait elle-même en ouvrant sa porte : Je n'y suis pas.
— Ah ! c'est fort drôle, dit Alh;Uie ; mais je me sens mal à mon aise ; je vai? me jetei su> ma chaise longue.
La peUle-maitresse -;eioigne en faisant une légère inclination de têt« à Auguste ?', la Thomassinière continue à se promener d"wc le -alc-ii p\, fonçant If son: cil.
— £!. oiea f monsieur je la Thomassinière, comment vont les ffaires. dit le jeune homme en se balançant sur sa chaise, tandis
que le parvenu ne sait que faire de lui.
— Les affaires, monsieur^ Ah ? vous voulez dire les spéculations!
— Vous gagnez toujours beaucoup d'argent?
— Oui, monsieur; certainement on doit gagner de l'argent, c'est un devoir, on est fait pour cela.
— Parbleu, il faudra que vous m'appreniez votre secret, car je n'ai su qu'en dépenser, moi, et cependant il faut que je change de conduite; il faut que je m'occupe de fare fortune
aussi : il me semble que, pour cela, je ne puis mieux m'adresser qu'à vous.
La Thomassinière, qui est persuadé qu'Auguste veut en venir à lui emprunter de l'argent, feint de ne point l'avoir entendu, et dit en regardant son portefeuille :
— Il me manque trente mille francs pour l'achat des créances qu'on vient de me proposer, c'est une affaire superbe. Je sais bien que je trouverais facilement cette somme, et que je n'ai qu'à ouvrir la bouche, qu'à dire mon nom; mais ça me contrarie, parce que je ne puis pas souffrir avoir recours à personne, quand cela ne serait que pour une heure. Ahl je suis d'une délicatesse outrée sur cet article-là.
Cette comédie amuse quelque temps Auguste, qui dit enfin :
— A propos, monsieur de la Thomassinière, comment se porte madame votre mère, cette chère madame Thomas, dont l'arrivée vous a fait tant de plaisir la dernière fois que j'ai diné chez vous?
Le parvenu rougit, se mord les lèvres et balbutie :
Monsieur. . . elle se porte fort bien.. . elle doit se porter bien. . . mais depuis que j'ai été en Angleterre... certainement on a eu autre chose à penser... Et... Ahl Dieul... je me rappelle... j'ai trois lettres à écrire à Londres : des milords qui attendent de mes nouvelles; étourdi que je suisl... Monsieur Dalville, je ne puis rester plus longtemps... mes affaires m'appellent... et les affaires avant tout.
En disant ces mots, laThoU-^..,iGiesort Brusquement et sans saluer Auguste, qu'il laisse seul dans son salon.
— Le sot! dit Dalville en prenant son chapeau, croit-il donc que je n'ai pas vu le changement de ses manières depuis qu'il sait que je suis ruiné? Et Athaliel je la croyais plus sensible! Mais qu'attendre d'une femme pour qui la parure et le plaisir sont tout? Et voilà ce monde où chacun veut briller, dont on recherche le suffrage, avec lequel on passe une partie de sa vie! Tous ces gens-là valent-ils donc la peine qu'on leur donne un regret?
Et Dalville sort de l'hôtel de M. de la Thomassinière en se promettant de n'y plus rentrer.