‹ La laitière de Montfermeil (volume 2)Chapitre 22 sur 42 · LE CINQUIÈME ÉTAGE · texte numérisé non relu

LE CINQUIÈME ÉTAGE

— Mon lieutenant, dit un matin Bertrand à Dalviile, noua avons oublié quelque chose dans nos réformes, mais l'époque du terme m'y a fait songer : c'est le logement. Vous conviendrez, mon lieutenant, qu'un appartement de quinze cents francs est trop fort sur notre budget, où l'article des dépenses marche toujours, tandis que le côté des recettes est encore vierge.

— Tu as raison, Bertrand, il faut donner congé.

— Gomme je causai: de cela hier avec Schtrack, il m'a dit qu'un Anglais prendrait sur-le-champ notre logement si nous avions intention de le quitter; il me semble, mon lieutenant, qu'il serait plus sage de démenaçer tout de suite.

— Fais ce que tu voudras, Bertrand.

— D'autant plus qu'il y a au cinquième un petit logement de garçon qui pourrait nous convenir : deux pièces et un grand cabinet. Il est vacant, et si ça ne vous contrarie pas de rester dans cette maison...

— Et pourquoi? Ai-je donc à rougir de mon changement de fortune? Je suis la dupe des fripons, mais je n'ai point fait de dupes. Nous monterons quatre étages de plus, Arrête le logement de garçon.

— Il suffit, mon lieutenant. Demain t.uus y serons installés; y me charge du déménagement; point de voitures à payer, c'est encore une économie.

Bertrand était bien aise de rester dans la maison de son ami Schtrack, et, dès le lendemain, aussitôt que Dalviile est sorti, il transporte avec le portier les meubles du premier au cinquième; mais comme ce qui meublait six belles pièces ne peut pas tenir dans deux petites, on laisse tout ce qu'on juge de luxe dans l'an cien appartement, et le nouveau locataire achète cette partie di mobilier, dont le produit vfent à propos regarnir la caisse d Bertrand,

En rentrant chez lui, Auguste s'est arrêté par habitude au pre« mier ; il sonne et attend en vain qu'on lui ouvre ; alors il se rap-

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pelle que ce n'est plus là qu'il loge et continue de monter l'escalier; mais, malgré lui, un soupir lui échappe en s'éloignant de son ancien logement, et lorsqu'il entre dans le nouveau, la petitesse du local, les toits qui de chaque croisée frappent sa vue, lui arrachent un nouveau soupir. On est homme avant d'être philosophe, et ce qu'on acquiert avec sa raison ne triomphe pas facilem /it des penchants de la nature.

Cep 3 jdant Auguste s'efforce de sourire lorsque Bertrand lui dit

— K est-il pas vrai, mon lieutenant, que nous serons trèsbien ic ? C'est petit, mais on a tout sous la main; et puis, à quoi bon tant de pièces inutiles? Car, depuis que nous ne sommes plus riches, il ne nous vient presque personne. Si on veut se promener, on sort. Mais ici l'air est meilleur qu'au premier. Et la vue donc! nous dominons sur toutes !-<*« maisons.

— Oui, c'est tout ce qu il nous faut, dit Dalville; et Bertrand, qui s'aperçoit que le sourire de son maître est un peu forcé, s'empresse d'ajouter :

— J'ai déjà aperçu en face, là-bas à cette fenêtre sur les toits, une figure de jeune fille, qui était tout à fait bien.

— Où donc? s'écrie Auguste en courant à la fenêtre.

— Tenez, là, tout près, où la croisée est ouverte. Nous pouvons voir jusqu'au fond de la chambre, ce qui ect tout à fait commode. Voilà la personne que j'avais aperçue tout à l'heure. Elle aura remarqué qu'elle avait un nouveau vis-à-vis , et elle n'est pas fâchée de se faire lorgner.

— Elle est vraiment gentille : la taille bien prise, l'air mutin, n'est-ce pas, Bertrand?

— Ça me fait cet effet-là, mon lieutenant.

— Elle travaille sur un carreau. C'est une ouvrière en denteller

— Ahf vous pensez bien que ce ne sont pas positivement des duchesses que nous verrons sur les toits.

— On ouvre encore une fenêtre, plus loin, vois-tu, où il y a du linge pondu à une corde?

— Oui, mon lieutenant.

— Ah Bertrand! la jolie blonde 1 vois-tu?

— Je ne vois pas aussi bien que vous, mais je crois que c'est encore une jeune fille.

— Je t'assure qu'elle est charmante, beaucoup mieux même

que la première qui nous regarde toujours. Bertrand décidément nous serons parfaitement ici, et ce logement me plait beaucoup.

— N'est-ce pas, mon lieutenant, qu'il est gentil?

— La vue seule me charme : est-ce que d'en bas je pouvais apercevoir tous ces jolis minois?

— C'eût été difficile.

— Je suis enchanté de loger au cinquième.

— Et moi je suis ravi que vous en soyez content, mon lieutenant.

' Bertrand se frotte les mains, parce qu'en flattant le faible d'Auguste, il lui a rendu sa gaieté; et celui-ci, auquel la vue des toits avait d'abord inspiré de la tristesse, ne peut plus se résoudre à quitter sa fenêtre, parce qu'il plonge dans la chambre de deux jolies femmes.

La voisine à l'œil mutin et à l'air dégagé n'a pas toujours les yeux sur son carreau; elle regarde le jeune élégant qui est venu loger sur les toits. Quoique moins riche, Auguste n'avait rien de changé dans sa toilette, car celle d'un homme comme il faut est toujours la même, soit qu'il ait plus ou moins de revenu. Mais Auguste avait une fort jolie tournure et des manières distinguées, et cela semblait piquer la curiosité de la jeune ouvrière, qui ne voyait pas toujours si bonne compagnie en face d'elle.

Bientôt la demoisell-3 quitte son ouvrage; elle va et vient dans sa chambre, range ses tiroirs, allume son feu, se mire, arrange son fichu et fait son dîner; chacune de ses actions a été accompagnée d'un regard en face. Auguste, qui voit tout ce qui se passe dans la chambre de la demoiselle, reste à sa croisée en répétant de temps à autre : —Vraiment, Bertrand, c'est très-amusant de loger au cinquième.

Il regarde aussi la fenêtre où il a aperçu une jolie blonde ; mais là on s'est contentée d'ôter du linge qui séchait, et on a refermé la croisée sans donner un coup d'œil chez ses voisins.

Cependaut la nuit est venue, il est l'heure du diner. Auguste quitte sa fenêtre et descend gaiement ses cinq étages; mais le soir il rentre plus tôt que de coutume et ouvre sn croisée, quoiqu'on soit au milieu de l'hiver. Il aperçoit de la lumière chez ses voisines. L'ouvrière a des petits rideaux qui ne vont que jusqu'à son second carreau; et comme sa croisée est située plus basque celle de Dalville. celui-ci voit par-dessus les petits rideaux dans

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la chambre, qui est bien éclairée, et aperçoit la jeune fille, qui va souvent de son mi :oir à sa cheminée, et parait tout occupée de son petit bonnet et d'une casserole qui est sur le feu.

— Cette jeune fille ne pense donc qu'à sa cuisine? se dit Auguste : tantôt elle faisait son diner ; maintenant elle fait probablement son souper. Il parait que sous les toits on ne manque pas d'appétit. Oui, Bertrand m'a dit que l'air était plus vif. Ah! la voilà qui retourne à son miroir. Elle est coquette, je m'en étais déjà aperçu; mais sa coiffure est plus soignée que ce malin. Attendrait-elle de la société? Pourquoi pas? est-ce qu'il n'est pas permis de s'amuser dans les mansardes comme ailleurs? et les riches auraient-ils seuls l'avantage de recevoir leurs amis? L&urs amis! qu'est-ce que je dis làî C'est bien plutôt au cinquième qu'on les reçoit ; et les flatteurs, les parvenus, les parasites ne viennent pas nous y déranger. Vraiment, c'est très-avantageux de loger au cinquième. Ah! qu'est-ce que je vois!

Auguste voyait la jeune ouvrière, qui, après avoir fini de placer son bonnet, était sa camisole, son petit jupon, et passait une chemise blanche ; et le jeune homme, les yeux braqués sur sa petite chambre, répétait avec feu :

— C'est bien gentil ! fort gentil, ma foi! Je n'ai jamais rien vu de mieux à un premier ! Ah ! mon logement est impayable \

La toilette achevée, la demoiselle dresse son souper sur une petite table; elle place deux couverts.

— Diable ! se dit Auguste, la compagnie qu'elle attend ne se compose que d'une personne, et la société ne sera pas plus nombreuse que celle des cabinets du Tournebride. N'importe ! voyons toujours ce qui en arrivera.

Il arrive un jeune garçon en veste et en casquette de loutre, que l'on reçoit en faisant un bond de joie, auquel le jeune homme répond par un baiser si bien appliqué, queDalville croit en entendre le bruit parvenir jusqu'à lui; et il se gratte l'oreille en se disant :

— Diable! diable! regarderai-je toujours! Pourquoi pas? on sait du moins à quoi s'en tenir.

Lo souper était sur la table ; mais le cav&her à bonnet de loutre avait encore plus d'amour que d'appétit. Il continuait de prendre des baisers en batifolant avec la jeune fille, qu'il ne conduisait pas positivement du côté de la table.

— Diable ! disait Auguste je vois que sous les mansardes on

fait l'amour tout aussi bien qu'au premier. Voilà un gaillard en veste qui en sait autant que le plus habile séducteur de boudoir. Diabie, diable !

Et Auguste finit par quitter la fenêtre avec dépit en murmurant :

— Il n'est pas bien nécessaire que j'en voie davantage : ces demoiselles qui donnent à souper à leur bon ami devraient faire en sorte que leurs rideaux allassent jusqu'au haut de leur croisée.

Auguste se promène quelque temps dans son appartement, dont il a bientôt fait le tour. Bertrand est couché et dort déjà; Auguste, en examinant son nouveau local, ne voit plus divers meubles qui d'ordinaire frappaient ses yeux, mais qui n'ont point été transportés au cinquième, où l'on n'a conservé que ce qui est absolument nécessaire. Dalville sent bien que cette réforme était indispensable; cependant son front se rembrunit, il se jette sur une chaise, et des réflexions pénibles viennent l'assaillir. Il est fort tard lorsque, voulant éloigner de tristes pen* sées, il retourne à sa fenêtre : il n'y a plus de lumière chez la jeune ouvrière; Auguste n'en est pas fâché; il en a assez vu de ce côté. Ses yeux se portent vers la fenêtre où il a aperçu une jolie blonde; mais là, quoiqu'on y distingue quelque clarté, un méchant rideau, qui semble déchiré en plusieurs endroits, empêche cependant qu'on ne voie dans la chambre.

Après avoir pendant quelque temps regardé plusieurs maisons voisines en songeant au Diable boiteux, que ce tableau lui rappelle, Auguste, n'ayant point d'Asmodée qui l'aidât à voir sur les toits, va quitter sa croisée. Minuit est sonné depuis longtemps, le plus profond silence règne dans la rue, et ce qui était gai vu à neuf heures du «nir devient quelquefois fort triste quelques heures après.

Mais en jetant encore un regard sur la maison qui lui fait face, Auguste voit s'ouvrir la fenêtre de la chambre dont un mauvais rideau cache l'intérieur; un mouvement de curiosité assez naturel engage le jeune homme à regarder encore, et, quoique sa lumière vienne de s'éteindre, il ne se dérange pas pour la rai lumer, sans songer que £ette circonstance lui permet au contraire de voir sans être vu.

La chambre, qu'il aperçoit alors parfaitement, offre l'aspect le plus triste : des murs à nu, une mauvaise paillasse jetée dans un coin, une table, quelques chaises, c'est tout ce que l'on

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trouve dans ce réduit, où la misère et le malheur semblent habiter, et où la lumière vacillante d'une lampe ne répand qu'une faible clarté.

Un homme âgé est seul dans la chambre, sa mise, quoique pauvre, n'est point celle d'un ouvrier; ses cheveux sont blancs, ses traits paraissent altérés; et tout, dans sa personne, dans sa démarche, dénote le désespoir et une sombre agitation.

En considérant ce vieillard, Auguste sent son cœur se serrei'; déjà ce n'est plus une simple curiosité qui le guide, c'est l'intérêt, c'est une secrète inquiétude qui le porte à suivre tous les mouvements de la personne qu'il aperçoit.

Après avoir ouvert la fenêtre, le vieillard est allée vers le fond de la chambre ; il marche avec précaution, il semble écouter. Il ouvre doucement la porte d'un petit cabinet, dans lequel Auguste aperçoit un lit. Sans doute quelqu'un est couché là et repose, car le vieillard s'arrête et reste quelques moments immobile à considérer la personne qui sommeille; puis il essuie avec sa main des larmes qui coulent de ses yeux.

Après quelques instants, il s'avance en ayant soin de ne faire aucun bruit, et dépose un baiser sur le front de la personne qui repose : il semble ne pouvoir s'arracher d'auprès d'elle et ne point su lasser de la considérer. Il tombe à genoux, ses mains s'élèvent vers le ciel, il paraît l'implorer pour cet être dont il a peine à se séparer ; enfin il s'est relevé, il s'éloigne avec effort du cabinet, et va tomber sur une chaise, comme accablé par la douleur. Dans ce moment, Auguste ne peut plus bien distinguer. Ses yeux étaient pleins de larmes, et ses pleurs coulaient sans qu'il s'en aperçût.

Mais tout à coup le vieillard, paraissant ne plus écouter que son désespoir, se lève brusquement, se dirige vers la croisée, jette un dernier regard autour de lui, puis s'élance...

Déjà son pied est posé sur le toit... Un cri d'effroi se fait entendre : — Arrêtez! arrêtez! Tels sont les seuls mots qu'Auguste puisse prononcer; il a lui-même le corps à moitié hors de sa fenêtre; il voudrait retenir le malheureux, et n'ose quitter sa croisée, dans la crainte que, pendant le temps qu'il mettrait à descendre, le vieillard n'accomplisse son fatal dessein.

Le cri d'Auguste a frappé l'infortuné; il s'est arrêté, il a tourné la tête vers le cabinet... 11 croit que c'est de là que sont partis les accents qui ont pénétré jusqu'à son cœur... Sa force

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