UN HOMME SUR MILLE
Après sa visite chez le vieillard du cinquième étage, Auguste s'était promis d'être sage et de profiter de la leçon que, sans le savoir, l'infortuné Dorfeuil lui avait donnée; mais un ancien proverbe dit : « Chassez le naturel, il revient au galop, » et le naturel d'Auguste le poussait toujours à faire des folies. D'ailleurs, oe pouvant plus se procurer de distraction à sa fenêtre, par un sentiment de délicatesse dont on ne peut le blâmer, il fallait bien qu'il en cherchât ailleurs. De son ancienne fortune, Auguste avait conservé l'habitude d'agir grandement, de ne point calculer, de ne suivre que son premier mouvement; il était généreux avec les malheureux comme avec ses maîtresses : faire plaisir aux autres est une si douce habitude, qu'il est bien difficile d'y renoncer. Il y a pourtant des gens qui n'ont jamais connu cette jouissance-là.
En faisant l'inspection de sa caisse, "Bertrand s'était aperçu de l'énorme déficit qui provenait de la visite d'Auguste chez le vieillard. Ne pouvant présumer que son maître eût mangé tant d'argent en si peu de temps, Bertrand s'imagine qu'ils ont été volés, et fait un tapage infernal ; il veut descendre battre Schtrack et sa femme pour leur apprendre à laisser pénétrer des fripons dans la maison ; mais Auguste l'arrête en lui disant :
— Calme-toi, mon ami, on ne nous a pas volés.
— Comment, monsieur, il nous restait une dizaine de mille francs il y a trois jours, je n'en trouve plus que sept, et nous ;.j sommes pas volés ?
— Non, Bertrand; c'est moi qui ai pris cet argent.
— Ah! pardon, mon lieutenant; si vous l'avez, c'est différent.
— Je ne te dis pas que je l'ai; je te dis que c'est moi qui l'ai employé.
— Mille écus en trois jours ! ça va bien, mon lieutenant,- je ne vois pas trop alors pourquoi nous sommes montés au cinquième, car vous n'en dépensiez pas plus au premier.
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— Bertrand, j'ai rencontré un ancien ami, il était dans la misère.
— Nous pourrons bien finir par y être aussi, et ça ne tardera pas si nous allons de ce train-là. Excusez, mon lieutenant, jesais combien vous êtes généreux, je connais votre bon cœur, mais il faudrait cependant songer que vous n'avez plus vingt mille livres de rente ; et quand on ne peut manger qu'un morceau de bœuf à son dîner, il me semble que ce n'est pas le «as de donner une perdrix aux autres.
— Ne te fâche pas, Bertrand ; je vais être sage, avare même.
— Avare ! ah ! fi donc, mon lieutenant 1 vous n'aurez jamais ce défaut-là. Je crois, d'ailleurs, qu'il nous serait maintenant inutile.
— Je ne suis pas sans espérances; on doit me faire obtenir une place dans une administration.
— Vraiment?
— Avec six mille francs d'appointements.
— Pas possible 1
— C'est très-possible, au contraire, mais tu vois tout en noir, toi.
— C'est que vous voyez tout en rose, vous, monsieur.
— Si la place dans une administration me manquait, il e§t probable que j'entrerais dans une maison de banque, comme teneur de livres,
— Est-ce que vous en avez déjà tenu, monsieur ?
— Non; mais qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu croie qu'il faut étudier une place comme on étudierait un art mécanique? Avec une jolie écriture, la connaissance des changes, des mathématiques, et de l'intelligence, on peut remplir tous les emplois. Je sais bien qu'il y a des gens qui s'étudient pendant plusieurs années à savoir copier une lettre, et d'autres qui se croient des Archimêde, des Newton ou des Galilée, parce qu'ils passent leur vie à faire des additions.
— Monsieur, quand on a un emploi, il me semble qu'il faut travailler.
— Eh bien 1 je travaillerai, Bertrand ; oh! cela ne me coûtera pas : je ne faisais rien, parce que je n'avais rien à faire; mais, du moment que j'aurai un emploi, tu verras avec quelle ardeur ie me rendrai à ma besogne. Ah ! je voudrais déjà m'y voir.
— Et moi aussi, monsieur; d'abord parce que cela vou» fera
gagner de l'argent, ensuite parce que, quand un homme est occupé, il fait bien moins de folies. Et qui donc doit vous faire obtenir ces places?
— Pour la première, c'est une femme charmante, qui a un cousin qui est très-bien avec le secrétaire du ministre. Ah ! mon cher Bertrand, les femmes, vois-tu, il n'y a qu'elles pour iout obtenir; et, quoi que tu en dises, leur connaissance n'est pas toujours onéreuse ; quand elles protègent quelqu'un, elles y mettent tant de zèle, tant d'ardeur qu'il faut qu'elles réussissent.
— Et l'autre place, mon lieutenant, est-ce aussi d'une femme que cela vous viendra ?
— Non, c'est par un jeune homme avec lequel j'ai souvent dîné; un fort bon enfant, très-obligeant; son oncle est associé dans une maison de banque : il doit lui parler pour moi, et la première place vacante me sera donnée.
— Ça arriverait bien à propos, monsieur.
— Mais tu conçois que pour se faire bien venir de ceux dont on a besoin il y a toujours quelques dépenses à faire; avec la jolie dame, c'est une partie de spectacle, ce sont des bagatelles à offrir; avec le jeune homme, des déjeuners, des diners qu'il faut payer ; car on n'oblige les gens que tant qu'on les croit à leur aise.
— J'entends; il faut se ruiner tout à fait avant d'avoir une ressource.
— Tout cela s'appelle semer pour recueillir.
— Il y a longtemps que vous semez, monsieur.
— Je te dis qu'avant quinze jours je serai placé.
— Ce jour-là, j'irai faire une promenade avec Schtrack.
— Donne-moi de l'argent, Bertrand.
— De l'argent, monsieur?
— Oui, je donne aujourd'hui à dîner à Eugène : c'est le jeune iomme dont l'oncle est chef de bureau. Ce soir, j'irai chez cette jolie femme dont le cousin doit parler pour moi. On jouera ^ans doute, et si j'avais l'air d'un malheureux, qui craint de perdre quelques écus, on ne daignerait pas s'occuper de moi.
— Ah ! j'entends, c'est pour semer que vous voulez de l'argent?
— Oui, mon ami.
Après avoir rempli sa bourse, Auguste va rejoindre l'ami au-
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quel il a donné rendez-vous, et qu'il traite, ainsi que quelques autres qui pourraient lui être utiles. C'est chez un des meilleurs traiteurs que Dalville conduit ses convives; on rougirait d'aller dîner dans un endroit où l'on serait aussi bien et où l'on payerait moins cher, mais qui ne serait pas renommé dans le beau monde. En dînant, on ne songe qu'à rire, qu'à s'amuser, et Auguste se garde bien de parler de son désir d'être placé, cela semblerait annoncer qu'on est mal dans ses affaires, et cela ferait un mauvais elîet. Ce n'est qu'au dessert, en sablant le Champagne, qu'Eugène dit à Auguste :
— As-tu toujours envie de faire quelque chose ?
— Mais oui , je m'ennuie de mon oisiveté , je suis las de plaisir 1
— Au fait, travailler; ça change un peu, et puis cela range la jeunesse. Mon oncle te trouvera cela. Je lui en parlerai, quand je le verrai.
Auguste n'ose pas dire qu'il devrait voir cet oncle exprès. Les jeunes gens, qui ont fait un excellent dîner, quittent Auguste en lui faisant mille offres de services, en lui renouvelant leurs assurances de dévouement; et celui-ci se rend chez la jolie dame qui veut le protéger, et qui doit avoir parlé pour lui à son cousin.
Les dames sont en effet de meilleurs protecteurs que les hommes; il est vrai qu'il leur est bien plus facile de réussir; avec un sourire, elles obtiennent ce que l'on a souvent refusé au mérite obscur, au pauvre honteux : si cela ne fait pas honneur à notre justice, cela en fait du moins à notre galanterie, et il est dans la nature de se laisser séduire par la beauté.
Madame Valmont s'intéressait beaucoup à Auguste, qui l'accompagnait très-bien au piano et chantait chez elle des nocturnes avec un goût exquis. Elle avait tenu parole en invitant ce soir-là son cousin, dont elle voulait faire faire la connaissance à Auguste. Le cousin était un homme à la mode, très-répandu dans le grand monde, promettant beaucoup, et oubliant le lendemain ce qu'il avait promis la veille; mais voulant faire le protecteur, même lorsqu'il ne protégeait pas, et se croyant un être supérieur devant lequel chacun devait s'incliner. Cependant, après avoir entendu chanter un nocturne à Auguste, il déclara à sa cousine qu'il serait charmé de faire quelque chose pour lui, et qu'il avait chanté divinement bien. Après avoir dit