‹ La laitière de Montfermeil (volume 2)Chapitre 28 sur 42 · J LA LAITIÈRE · texte numérisé non relu

J LA LAITIÈRE

cela, le cousin s'atlendailaux très-humbles remei ciments d'Auguste ; mais celui ci n'était pas homme à aller faire des courbettes pour obtenir la protection de quelqu'un : l'homme qui sait ce qu'il vaut ne se décide jamais à s'humilier devant son semblable, et à prodiguer de lâches flatteries à des gens qui souvent n'ont pour tout mérite que leur rang et leur fortune; mérite bien mince aux yeux de ceux qui en ont un véritable, et bien grand pour !a multitude qui se met à genoux devant les habits, les décorations, les écus, et irait danser sous les fenêtres d'un singe, si ce singe lui jetait de l'argent. Numwus stultorum ?sl infintius.

Auguste, qui ne se sentirait pas d'humeur à danser pour un «irge, ne va pas faire quelques compliments au cousin en ayant l'air d'implorer sa protection, et le cousin, habitué à être loué, flagorné par les pauvres diables qui ont besoin de lui, est tout étonné que le monsieur qu'on lui a recommandé ne se range pas à son devoir en venant lui faire sa cour. Il commence alors à trouver que Dalville ne chante plus si bien ; pour achever de le scandaliser, Auguste, qui a parié de son côté lorsqu'il s'est mis à l'écarté, se permet de critiquer sa manière de jouer et de vouloir lui prouver qu'il a perdu un coup par sa faute. Le cousin est outré, et il sort de chez sa cousine en lui déclarant que le jeune homme qu'elle protège est incapable de remplir le plus mince emploi dans une administration.

— Eh bien 1 dit Auguste à madame Valmont à la fin de la soirée, quand puis-je me présenter chez le secrétaire du ministre?

— Vraiment, je ne sais. Mon cousin n'a pas paru très-bien disposé en s'en allant ; mais aussi vous êtes un singulier homme! Au lieu de chercher à lui plaire, vous avez été plusieurs fois d'une opinion différente de la sienne, vous ne lui avez rien dit d'agréable. Vous le contrariez au jeu.

— Ah ! j'entends, madame, je ne suis plus digne d'être placé parce que je n'ai point fait de courbettes, et que je me suis permis de prouver à ce monsieur qu'il avait tort de jouer sa dame seconde.

— Je ne dis pas cela, mon cher Auguste. Au reste, c'est un mouvement d'humeur; je reverrai mon cousin, je lui parlerai, et j'espère.

— Non. madame, ne vous donnez plus cette peine. Je suis sensible à l'intérêt que vous me témoignez, maisje préfère être

sans emploi, à me faire le très-humble serviteur de la sottise et de la fatuité.

Auguste rentre chez lui, irrité contre la vanité, l'orgueil, la petitesse des hommes. Bertrand, qui l'attendait avec impatience, s'écrie en le voyant :

— Eh bien! monsieur, cette place dans une administration?

— Mon ami, dit Auguste en serrant avec force la main de Bertrand, nous mangerons du pain noir, nous boirons de l'eau, mais je ne me ferai pas le valet de gens que je méprise, je n'encenserai point l'insolence et la sottise 1 Je ne m'abaisserai point devant mon semblable.

— Non, mille escadrons! Vous ne le devez pas, mon lieutenant. Et je vois que la place est au diable?

— 11 fallait faire la cour à un monsieur qui se donnait des tons protecteurs, il fallait approuver tout ce qu'il disait, lors même qu'il n'avait pas le sens commun ; enfin il fallait trouver qu'il avait bien joué lorsque, par sa faute, il me fait perdre trente francs que je pariais.

— Trente francs d'un coup! c'était jouer bien gros jeu, mon lieutenant.

— Que veux-tu, je voulais tenter la fortune.

— Mais du pain noir et de l'eau, c'est un triste repas.

— J'ai encore quelque espérance : Eugène va parler à son oncle; peut-être de ce côté serai-je plus heureux.

Quelques semaines s'écoulent, et Auguste revoit enfin son ami. qui lui dit :

— J'ai parlé à mon oncle; tu peux aller le voir, je crois qu'il a justement une place à donner.

Dès le lendemain, Auguste se rend chez la personne qu'on lui a indiquée. Il pénètre dans des bureaux, et arrive à celui de l'oncle d'Eugène, qui est assis, occupé à écrire, et, sans se déranger, fait signe à Auguste d'attendre.

Auguste, auquel on n'a pas dit de s'asseoir, commence par prendre un siège et s'étale dedans, regardant déjà de travers le monsieur qui n'a pas eu la politesse de lui en offrir un.

Cinq minutes s'écoulent, et le monsieur écrit toujours. Auguste, qui s'impatiente, dit ^nfin :

— Monsieur, je suis venu pour une place, et Eugène a dû vous dire...

— Un moment, tout à l'heure, je suis à vous, monsieur; je suis très-pressé.

Cinq minutes s'écoulent encore, et Auguste se dit :

— Diable! j'ai bien mal choisi mon moment. Est-ce que ce monsieur va écrire comme cela pendant une heure? Il faut que ce soit bien important.

Mais, au bout de cinq autres minutes, une autre personne •entre dans le bureau et s'approche du monsieur qui écrit en disant :

— Bonjour, mon cher. Ah! vous avez affaire. Eh bien! je reviendrai.

Le monsieur quitte aussitôt sa plume, se lève et retient le nouveau venu en disant :

— Eh! c'est vous, mon ami; restez donc, que diable! on ne vous voit plus! J'ai diné hier chez quelqu'un qui me parlait de vous. Eh bien! avez-vous vendu cette partie de café martinique dont j'avais prévu que le cours baisserait?

Le nouveau venu allait répondre, lorsque Auguste, se levant, va se placer entre lui et le chef de bureau, puis, après avoir placé son chapeau sur sa tête, dit à ce dernier :

— Monsieur, il y a une demi-heure que vous me faites attendre sans trouver une minute pour me répondre, et vous auriez l'impertinence de faire devant moi la conversation avec monsieur qui vient d'arriver! Je n'ai qu'une chose à vous dire, c'est que vous êtes un drôle et un faquin. Si vous trouvez maintenant le temps de répondre à cela, voici mon adresse, j'attendrai de vos nouvelles.

En disant ces mots, Auguste sort, laissant le monsieur pressé tout étourdi du compliment qu'on vient de lui faire, et incapable de trouver un mot pour y répondre.

Bertrand attendait encore le retour de son maître ; mais en le voyant arriver, il devine le résultat de sa démarche. Les yeux d'Auguste exprimaient la colère.

— Du pain noir et de l'eau, n'est-ce pas, monsieur? dit Bertrand.

— Oui, mon ami, oui. Ah! les hommes ! Vraiment, il y aurait de quoi devenir misanthrope. Je n'ai jamais si bien connu le monde que depuis que je suis ruiné! Des parvenus qui se croient tout permis parce qu'ils sont millionnaires! des gens d'esprit qui ne s'occupent que d'eux, et qui, pourvu qu'on les choie, qu'on

les amuse, montrent sur tout le reste la plus complète indifférence! des gens très-polis qui vous escroquent votre argent 1 des fats qui veulent qu'on les adule, des sots qui les flagornent, des parasites qui vous grugent, des intrigants qui vous ruinent, et des hommes qui vous tournent le dos quand vous êtes malheureux! Voilà ce que je vois maintenant. Et c'est, dit-on, ce qu'on a vu de tout temps. Il y a de l'homme partout, ils n'étaient pas meilleurs avant le déluge qu'aujourd'hui, et l'étude de l'histoire n'est que celle des passions qui depuis des siècles ont fait mouvoir le genre humain.

— Dans tout cela, mon lieutenant, vous avez oublié les femmes, qui...

— Ah ! n'en disons pas de mal, mon ami, elles valent cent fois mieux que nous. Même près de celles que nous trompons n'avons-nous pas trouvé le plaisir? C'est du moins un doux souvenir que l'infortune ne peut nous ôter.

— Cela me fait rappeler, monsieur, que mademoiselle Virginie est venue aujourd'hui pour vous voir.

— Cette pauvre Virginie! elle ne savait pas encore mon changement de fortune. Eh bien! qu'a-t-elle dit, Bertrand?

— Elle a d'abord dit que pour monter jusqu'ici il ne fallait pas être asthmatique, ensuite elle m'a demandé si c'était pour descendre en parachute que nous étions logés si haut; mais lorsque je lui ai appris l'escroquerie dont vous avez été victime, oh! je dois lui rendre justice, elle a paru très-émue; elle a versé quelques larmes... et elle m'a demandé un petit verre de kirsch pour se remettre ; enfin elle doit venir déjeuner avec vous un de ces matins.

— Je la verrai avec plaisir ; celle-là du moins ne m'évitera pas quand elle me rencontrera...

— Et ces bonnnes gens de Montfermeil, cette gentille Denise, est-ce que vous croyez, monsieur, qu'ils ne vous reverront pas avec plaisir?...

— Je crains que la froideur avec laquelle j'ai reçu Denise lorsqu'elle est venue à Paris...

— Elle ne s'en souviendra pas, monsieur, lorsqu'elle saura que vous êtes malheureux... Et cet enfant que vous aimez... que vous trouviez si gentil 1... pourquoi ne pas l'aller voir?

— Pourquoi?... tu ne songes pas, Bertrand, que je ne puis plus rien faire peur lui!... J'avais promis de l'élever, de me

charger de son avenir... et tous mes projets sont détruits!...

— Eh ! mais, monsieur, il me semble que vous aviez déjà fait pas mal pour ce petit mioche; au lieu de venir à Paris, il restera au village, il n'en sera pas plus malheureux.

Auguste ne peut se résoudre à reparaître ruiné chez ces bonnes gens qui l'ont vu répandant l'or avec profusion; une fausse honte l'empêche de retourner au village, et celui qui dé clamait un instant auparavant contre les passions des hommes n'est pas lui-même exempt d'orgueil et de vanité.

Auguste a quitté Bertrand pour chercher des distractions et chasser l'humeur noire que ses réflexions font naître. Bertrand, resté seul, songe que toutes les espérances de places sont évanouies, et se dit : — Gomment ferons-nous quand nous n'aurons plus rien, ce qui ne tardera pas? lui laisserai-je manger du pain noir et de l'eau?... Non, sacrebleu! ça ne sera pas... Je ne suis pas capable d'occuper une place... d'ailleurs il ne voudrait pas que je le quittasse... mais ne puis-je travailler sans qu'il s'en doute?

Bertrand réfléchit quelques moments, se frappe le front, et fait un mouvement de joie en s'écriant : — Pourquoi diable n'y ai-je point songé plus tôt? puis il descend lestement lescalier, et .a trouver son ami Schtrach.

— Mon vieux, dit Bertrand au portier, tu fais des culottes... tu es tailleur, enfin...

— Foui.

— As-tu toujours de l'ouvrage?

— Foui... chen ai blus que j'en beux faire.

— Parce que tu ne travailles pas souvent... Veux-tu m'en donner?

— Des quilottes?

— Ce que tu voudras, pourvu que je travaille. J'irai mal d'abord, mais tu me montreras et je ferai mieux ensuite; d'ailleurs j'ai le désir de travailler, je ne suis pas plus bête que toi, et ce que tu fais, il me semble que je pourrai le faire aussi. Voyons, nie donneras-tu de l'ouvrage?

— Comment, sacretié! monsieur Bertrand... fous foulez!...

— Eh ! oui, je veux faire quelque chose, je m'ennuie toujours d'avoir #s bras croisés, je me croiserai les jambes, ça me changera., est-ce dit?

— foui, monsieur Bertrand.

— C'est bien. Mais pas un mot de cela devant mon maître, ou je commence mon apprentissage par te coudre la langue.

— Che tirai rien.

Dès le même soir, aussitôt que Dalville est sorti, Bertrand descend chez le portier, et, se plaçant dans une petite salle qui est derrière la loge, il se met avec ardeur au travail. L'ancien caporal a d'abord beaucoup de peine à tirer une aiguille, et il se l'enfonce souvent dans les doigts ; mais lorsque Schtrack lui dit : — Fous êtes blessé, camarate? Bertrand lui répond : — Est-ce que tu crois qu'une baïonnette ne faisait pas plus de mal que ça?

Bertrand passe à travailler une grande partie de la journée, et il veille quelquefois fort tard. A force d'application, il commence à se rendre utile; il gagne bien peu encore, mais il espère, avec le temps, devenir plus habile.

Auguste ne se doute de rien ; il est rarement chez lui, et ne s'informe jamais de ce que fait Bertrand. Cependant, en regardant son fidèle compagnon, il remarque que depuis quelque temps il a les yeux très-rouges et l'air fatigué.

— Serais-tu malade, mon ami? dit-il à Bertrand.

— Moi, monsieur, je ne me suis jamais si bien porté...

— Tu as l'air fatigué, tes yeux paraissent affaiblis...

— Ah ! c'est que je lis souvent le soir.

— Je ne te croyais pas si grand amateur de la lecture.

— C'est selon , monsieur... je lis la vie du grand Turenne.

— Tu dois la savoir par cœur.

— Je ne m'en lasse jamais, monsieur.

Auguste n'en demande pas plus. Quelque temps après, ne pouvant pendant une nuit trouver le repos, parce que, malgré toute sa philosophie, ses réflexions commencent à devenir moins gaies, Auguste se lève et veut aussi essayer de la lecture 11 va dans la chambre de Bertrand pour se procurer de la lumière, et, en sortant de l'obscurité, s'aperçoit avec étonnement que son compagnon est absent. Le lit de Bertrand n'est pas défait, il ne s'est donc pas couché; et cependant, lorsque Auguste est rentré, il était tard, et Bertrand semblait n'attendre que son retour pour se livrer au repos.

Cette absence au milieu de la nuit inquiète Auguste. Dans la situation où ils se trouvent, il ne présume pas que son fidèle serviteur soit allé au cpbaret avec Schtrack; voulant savoir à

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