Î6Î LA LAITIÈRE
quelle heure Bertrand est sorti , il descend, décidé à réveiller Schtrack s'il le faut : il veut savoir ce qu'est devenu Bertrand.
Il est trois heures du matin, tout le monde dort dans la maison, et cependant Auguste aperçoit encore de la lumière chez le portier; la porte de la loge est entrouverte, et la clarté vient de la pièce du fond. Auguste y entre, et aperçoit Bertrand, assis sur une table près de Schtrack endormi, travaillant avec ardeur à une étoffe de drap dans laquelle ses yeux fatigués ont peine à suivre les fils qui lui servent de guide.
A. l'aspect de son maitre, Bertrand s'arrête interdit; Auguste lui-même est si ému, qu'il reste quelques moments sans pouvoir parler. Enfin, il s'écrie :
— Quoi ! Bertrand... tu travailles .. Tu t'es fait tailleur?
— Et pourquoi pas, monsieur?... J'ai longtemps manié un fusil, maintenant je me sers d'une aiguille; on dit qu'un honnête homme honore tout ce qu'il touche.
— Et tu passes la nuit!... tu te perds la vue pour travailler davantage.
— Monsieur... c'est un hasard; ce soir il y avait de la besogne pressée... et j'ai voulu... mais c'est la première fois, je vous le jure...
— Ah ! ne cherche plus à me tromper !... C'est pour moi que tu veilles, que tu te prives de repos... C'est pour prolonger de quelque temps nos ressources que tu uses ta santé... Et moi, je passe mes journées dans l'oisiveté... Je dépense en quelques heures ce que tu t'efforces de gagner en plusieurs nuits...
— Non, monsieur, non... je travaille parce que ça me plaît..* parce que ça m'amuse... et quand je chercherais à vous être moins à charge, serait-ce donc un mal? Depuis longtemps ne faites-vous pas tout pour moi?... et voulez -vous défendre à votre vieux compagnon de faire quelque chose pour vous?...
Auguste ne peut répondre, mais il ouvre ses bras à Bertrand et le presse quelque temps contre son cœur ; puis il force son fidèle serviteur à remonter avec lui et à se livrer au repos.
Le lendemain , dès le point du jour, Auguste fait chercher un tapissier.
— Quel est donc votre dessein, monsieur? dit Bertrand.
— Je veux vendre nos meubles , réaliser ce que nous possédons, et avec ce qui nous restera quitter Paris, et alier sous un
autre ciel chercher quelque ressource dans mes talents. Tu .ne suivras, n'est-il pas vrai, Bertrand?
— Ah! partout, monsieur, partout où vous voudrez; mais pourquoi cette prompte détermination?... Sans quitter Paris, ne pourriez-vous?...
— Non, mon ami; dans cette ville où j'ai connu Populence, il m'en coûterait, je le sens, de chercher à tirer parti de mes faibles talents. Pardonne-moi cette dernière faiblesse.
— Avant d'en venir là, n'est-il plus d'espérance de vous trouver quelque place ?
— C'est avec des espérances que j'achève de dissiper le peu qui me reste. Ici d'ailleurs je ne suis pas assez maître de résister à mon poùt pour le plaisir. Dans un autre pays, peut-être deviendrai-je plus sage. Si cette épreuve ne me réussit pas, du moins est-il juste de la tenter.
— Mais, mon lieutenant !...
— Point d'objection, Bertrand. Ta conduite m'a dicté la mienne, ma résolution est prise. Demain nous quitterons Paris.
Bertrand voit bien que c'est en vain qu'il essayerait de combattre le projet de son maître; il sent d'ailleurs que ce parti est en effet le seul parti qui leur reste, car ce n'est pas avec vingt sous qu'il gagne en faisant le tailleur qu'il pourrait soutenir longtemps l'existence de son maître. Il fait donc aussi ses préparatifs de départ.
Auguste, qui aime à exécuter promptement ce qu'il a résolu, termine dans la journée la vente de son mobilier, dont le montant, joint à ce qui lui restait, lui fait une somme de deux mille écus.
— Avec cela, dit-il à Bertrand, ne pouvons-nous pas aller chercher fortune au bout du monde?
— Il est certain, mon lieutenant, qu'il y a bien des gens qui ont commencé la leur avec beaucoup moins.
Tout est terminé. Auguste, qui veut d'abord se rendre en Italie, a retenu des places dans la diligence de Lyon. Bertrand va faire ses adieux à Schtrack en lui disant :
— Adieu, mon vieux ; nous allons faire le tour du monde. Si j'en reviens, je boirai encore un coup avec toi.
— Sacretié 1... adieu, monsieur Pertrand.
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