DENISE ET COCO A PARIS
Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis la visite de Dalville à Montfermeil, lorsqu'en revenant un soir du cabaret, le père Calleux, qui sans doute y voyait double, ou n'y voyait plus du tout, se laissa tomber dans un fossé nouvellement creusé près de la route; dans ce fossé se trouvaient quelques pavés destinés à la réparation du chemin, et ia tête du paysan se fendit dessus. Le lendemain, le petit Coco était orphelin.
Mais il lui restait Denise, qui l'aimait tendrement; la mère Fourcy, qui s'était attachée à l'enfant, et enfin les bienfaits d'Auguste : au milieu d'amis qui nous donnent des preuves de tendresse, on ne se croit plus seul sur la terre. Combien d'infortunés dont les parents ne sont pas morts, et qui pourraient cependant se croire orphelins !
Denise paye quelques petites dettes qu'a laissées le père Calleux, et qui ne s'élèvent pas en tout à cent francs; car on fait peu de crédit à un pauvre homme. La chaumière reste à l'enfant; c'est son unique héritage; mais elle est en si mauvais état qu'il serait dangereux de l'habiter : le chaume est à moitié tombé, les murs fendus menacent ruine, et les matériaux qui ont servi à la construction sont si mauvais, qu'on ne peut en tirer parti. On n'a donc plus que le terrain, mais avec l'argent que Dalville a donné, on peut élever là une petite maisonnette, l'entourer d'un jardin et le cultiver. Voici ce que Denise dit à sa tante, qui lui répond : — I'n'faut pas se presser, mon enfant. Tfaut attendre que ce monsieur revienne, et lui demander son avis.
Mais à seize ans, on n'aime pas attendre : Denise pense que le beau monsieur peut être fort longtemps sans revenir au village, et un matin, en regardant l'adresse qu'Auguste a laissée, et sur laquelle elle portait souvent les yeux, elle s'écrie :
— Ma tante! si nous écrivions à ce monsieur! Vous savez ben qu'il nous a donné son adresse pour que nous le prévenions si nous avions besoin de lui.
— T'as raison, mon enfant, dit la mère Fourcy; t'as toujours de bonnes idées! Tu sais écrire! C'est toi qui écriras, ma petite.
Denise reste pensive, et ne répond pas.
LA LAITIÈRE DE MONTFER.MEIL 185
— Est-ce que tu ne sais plus écrire, mon enfant? reprend la mère Fourcy.
— Oh! si, ma tante, mais pas assez bien pour écrire à un monsieur de Paris.
— ■ Alors, ma petite, fais-lui écrire par ce vieux bourgeois qu'est retiré ici, et qui écrit les lettres de toutes les nourrices. Il a joliment la plume en main, celui-là ! Il vous fait des phrases de deux pages pour vous dire que vot' enfant a eu la colique, ou qu'il a besoin d'un béguin. Ouben, prie le voisin Manflard de te rendre ce service : c'est un ancien maître d'école ; i' doit écrire comme un Barème!
Denise garde toujours le silence ; mais, au bout d'un moment, elle dit en baissant les yeux.
— Ma tante, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux aller à Paris parler à ce monsieur? Est-ce que ça ne serait pas plus honnête que d'écrire?
— T'as encore raison, mon enfant : au fait, il y a des petites voitures qui partent à huit heures du matin pour Paris, et vous en ramènent à quatre.
— Et vous savez bon, ma tante, que je suis déjà allée deux fois à Paris, et qu'il ne m'est jamais rien arrivé.
— Oui, mon enfant, va; il n'arrive qu'à celles qui le veulent ben.
— Et puis, j'emmènerai Coco avec moi; n'est-ce pas, ma tante?
— Oui, ma petite; ça fera plaisir à ce monsieur. C'est une polite: se à lui faire, et si je n'étions pas si occupée ici, j'aurions été avec toi demander à dîner à ce monsieur, parce que je sais vivre, vois-tu?
Denise aime autant que sa tante ne puisse pas venir ; mais, enchantée de ce qu'elle lui permet d'aller à Paris, elle court sur-le-champ retenir sa place et celle de Coco pour le lendemain matin, et pétulant le reste de la journée fait les préparatifs de sa toilette; Coco saute de joie en songeant qu'il va aller en voiture voir son bon ami, et la mère Fourcy met dans un grand panier deux paires de poulets, un quarteron d'œufs, des poires et une galette pour le jeune monsieur de Paris.
Denise s'est éveillée avant l'aurore : on est au commencement d'octobre, mais la journée est belle et rappelle à la petite celle où elle rencontra Auguste pour la première fois. Sa toilette est bientôt terminé." : elle a mis un déshabillé tout neuf et son bonnet le plus élégant, celui avec lequel, le dimanche, elle fait la conquête de tous les garçons et le désespoir de toutes les filles du village. Mais, ii Paris, ce joli bonnet aura-t-il le même pouvoir? Denise ne désire pas faire plusieurs complètes : il D'est
qu'une seule personne à qui elle voudrait plaire, tout en se disant cent fois par jour :
— Non, je n'aime pas ce monsiem'.
Coco est habillé bien proprement ; la mère Fourcy leur donne le panier en disant :
■ — Vous lui ferez bien des compliments de ma part, et qu'il mange Les poulets à mon intention, et i' me dira des nouvelles de c'te galette-là!
Denise court avec Coco, de crainte de manquer de voiture; enfin, elle est dedans, l'enfant près d'elle, et le panier entre ses jambes, et on part pour Paris.
La route n'est pas bien longue : Denise a cependant trouvé qu'elle était éternelle, tandis que l'enfant, enchanté d'être en voiture, voudrait qu'on n'arrivât jamais. On arrive pourtant au bureau des voitures, rue Saint-Martin, et Denise, prenant le panier sous un bras et donnant la main à Coco, demande la rue Saint-Georges et se met en route pour la Chaussée-d'Antin.
Chemin faisant, la gentillesse de Denise, son costume villageois, lui attirent plus d'un compliment; mais le jeune fille n'y répond pas et presse sa marche, quoique le panier soit bien lourd et que Coco commence à se lasser de marcher sur le pavé de Paris.
Quand on ne connaît pas une ville, on fait plus de chemin qu'il ne faut : Denise a souvent pris une rue pour une autre; elle ne veut pas toujours demander, parce que ceux à qui elle s'adresse s'offrent pour lui donner le bras. La petite paysanne est en nage, Coco fait la moue et répète à chaque instant :
— Où donc que c'est mon bon ami? Et il y a plus d'une grande heure qu'ils marchent, lorsqu'ils se trouvent enfin dans la rue Saint- Georges.
— Nous y voilà, Coco, dit Denise avec joie; voilà la maison de Auguste ; tu embrasseras bien ton bon ami ! il sera content de te voir.
Oh ! je suis sûre qu'il nous recevra bien !
L'enfant oublie sa fatigue, ils entrent sous la porte cochère; Denise regarde avec embarras autour d'elle : elle n'est pas maîtresse de son émotion, et s'arrête avec l'enfant et son panier entre deux beaux escaliers, ne sachant de quel côté diriger ses pas, tandis que Coco se met à crier de toute sa force :
— Mon bon ami, c'est nous qui t'apportons de la galette et des poires.
— Qu'est-ce que c'est que ze train-là? dit M. Schtrack en entr'ouvrant la porte de sa loge et regardant la jeune villageoise et l'enfant qui sont au milieu de la cour.
Tites donc, betite, est-ce que fous feriez crier des oies ici? Denise rougit, et regarde Schtrack en balbutiant :
— Par où faut-il monter, monsieur?
— Il ne faut bas monter ti tou, sacrelié! ça n'est bas un marché à folailles ici. Allez crier tehors avec le betit frère.
Déjà Schtrack s'avance pour mettre à la porte Denise et l'enfant, lorsque Bertrand descend l'escalier, et demeure fort surpris en apercevant la jeune fille.
— Comment, c'est vous, mon enfant!... le petit Coco aussi!...
— Oui, monsieur Bertrand, c'est nous. Ah! que je suis contente de vous voir!... on nous renvoyait de la maison.
— Gomment, Schtrack, tu renvoyais cette jolie fille?
— Mais, sacretié, pourquoi qu'elle ne bas dire ce qu'elle veut? Le petit criait comme un âne dans la cour : Pon ami, pon ami, te la calette!... Est-ce que je connais pon ami?
— C'est ma faute, monsieur Bertrand; c'est que je ne pensais pas... j'étais si troublée... Et M. Auguste, est-ce que nous ne pouvons pas le voir?
— Si fait, répond Bertrand d'un air un peu embarrassé. Oh ! vous le verrez. Venez, mam'zelle Denise, montez avec moi.
La petite et l'enfant suivent Bertrand, qui les indroduit avec précaution dans l'appartement, et les fait passer sur-le-champ dans le petit salon, en leur disant :
— Restez ici... reposez-vous... attendez un peu!...
— M. Auguste est donc sorti?
— Oui... mais il a du monde... il est en affaire pour le moment...
— Dites-lui que c'est nous, monsieur Bertrand; je gage qu'il vieillira tout de suite ; nous ne le retiendrons pas longtemps.
— Oui, je lui dirai cela... Mais attendez, je vais revenir. Bertrand s'éloigne, et ferme avec soin la porte du salon. Denise
examine les beaux meubles, les beaux tableaux qui ornent la pièce où elle est; Coco se délasse sur un canapé; mais le temps se passe, et on les laisse Là. La petite sent son cœur se serrer; elle espérait en secret que l'on aurait du plaisir à la recevoir, et le peu d'empressement qu'Auguste met à se rendre près d'elle lui fait craindre de s'être trop flattée.
Denise n'ose ni sortir du salon ni ouvrir aucune porte ; Coco s". ssl déjà endormi; la jeune fille, assise dans un coin, no fait pas le moindre bruit, pour ne point réveiller L'enfant, el regarde tristement Le panier renfermant les présents qu'elle apportai! an monsieur de la ville.
Enfin, Bertrand revient d'un air mécontent lui dire à demi-voix :
— Vous vous ennuyez... Mille baïonnettes!... Je conçois bien ça; mais ce n'est pas ma faute, parce que,mam'zelle, ma consigne avant tout ! Je ne connais que ça.
— Il n'est pas chez lui, M. Auguste!
— Si fait, il est :hez lui... mais il ne peut pas encore vous recevoir... attendu que... la consigne...
— Mais, monsieur Bertrand, ce n'est pas honnête de ne pas venir parler aux gens, est-ce que chez nous on laisse comme ça ses amis tout seuls?
— Ah ! mam'zelle, à Paris c'est différent. Je sais ce que mon lieutenant m'a promis si je le dérangeais quand il est... en affaires, et je ne peux pas manquer à l'ordre.
— Nous allons nous en aller alors.
— Attendez encore un peu... ça ne sera peut-être pas long.
Dans ce moment on entend du bruit dans l'antichambre, et bientôt Mlle Virginie entre dans le salon, en s'écriant :
— Me voilà ! j'ai forcé la consigne moi... Ce vieux reître de Schtrack qui ne voulait pas me laisser monter, en me disant : Monsir il y est bas. Mais je monte toujours, moi!... Tiens, qu'est-ce que c'est que cette petite fermière?... Elle est g'entille ! Est-ce que c'est pour elle que M. Auguste fait défendre sa porte?
Denise regarde Virginie avec étonnement, tandis que Bertrand fait signe à cette dernière de se taire, en lui disant avec humeur :
— Mademoiselle, il me semble que lorsqu'un portier dit qu'on ne peut pas monter, on doit respecter la consigne.
— Laisse-moi donc avec ta consigne!... Il me disait qu'il n'y avait personne; tu vois bien qu'il mentait. Bertrand, qu'est-ce que c'est donc que cette beauté champêtre?
— C'est une jeune fille de la campagne.
— Pardi! je vois bien qu'elle ne demeure pas rue Vivienne... Qu'il est malin! Et que vient-elle faire ici?... Est-ce que c'est son nourrisson qui dort sur ce canapé? Diable! il est déjà avancé l'enfant.
— Cette jeune villageoise est fort honnête, mademoiselle ; elle vient dire bonjour à M. Dalville, et lui amène cet enfant, qu'il aime beaucoup; il n'y a pas le moindre mal dans tout cela...
— Eh bien ! tant mieux, s'il n'y a pas de mal.. . Tiens ! est-il drôle ce Bertrand, quand il prend un air sévère !... Au fait, elle a l'air très ingénu oette jeune fille... Je suis sûre que son bonnet m'irait joliment.
Pendant cette conversation, qui a eu lieu à demi-voix, Denise tient
LA LAITIÈRE DE MOiNTFERMEIL
Esl-ce que vous venez de loin, mademoiselle? (P. 190.)
ses yeux baissés ; elle s'aperçoit que M"0 Virginie la regarde beaucoup, et cela redouble son embarras.
— Et pourquoi donc M. Dalville fait- il attendre celte aimable enfant ? dit Virginie en prenant un air agréable »'l s'approchant de Denise.
— Parce que monsieur est en affaires, et qu'il m'a défendu de le déranger.