‹ La laitière de MontfermeilChapitre 22 sur 102 · L1V. 269. — PAUI. DE KOCK. — ÉD. J. BOUFP ET C'". LIV · texte numérisé non relu

L1V. 269. — PAUI. DE KOCK. — ÉD. J. BOUFP ET C'". LIV

— Ah oui! j'entends, je comprends! N'en demandez pas davantage \

Bertrand fait signe à Virginie de se taire ; mais celle-ci va s'asseoir près de Denise sans s'occuper de l'ancien caporal.

— Est-ce que vous venez de loin, mademoiselle?

— De Montfermeil, madame, répond timidement Denise. Le mot madame paraît flatter Virginie, qui se rengorge et tâche de se donner un air îespectable en reprenant :

— Montfermeil! c'est je crois, du côté de Sceaux?

— Non, madame, c'est près du Raincy.

— Ah! c'est juste, je me blousais. C'est votre frère, ce petit garçon qui dort?

— Non, madame, c'est un pauvre orphelin dont M. Dalville prend soin.

— Bah! comment, Auguste fait de ces choses-là! C'est très bien. J'en suis entente : cela lîii donne une nouvelle place dans mon estime. Et vous vouliez voir Auguste?

— Oui, madame; le père de Coco vient de mourir, et je voulais consulter M. Dalville.

— Qu'est-ce que vous avez dans ce panier-là?

— Ce sont de p";its présents de chez nous, des œufs, des poulets, de la palette que ma tante 3 faite eile-même.

— Ah! j'aime beaucoup la {raletle de village! voulez-vous me per mettre d'en goûter, jeune villageoise?

Denise aurait désiré oîTrir son iràteautout entier à Auguste; mais elle n'ose refuser à M"" Virginie, qui, aussilôt, ouvre le panier, et se casse un gros morceau de galette, qu'elle mange, tout en continuant la conversation.

— J'ai bien peur, ma chère, que vous ne soyez venue pour des prunes!

— Comment cela, madame?

— Ah ! c'est que ce mauvais sujet va vous laisser croquer le marmot jusqu'à demain!

— Qui cela, madame?

— Eb ben, Auguste! Elle est bonne, la galette, le beurre est délicieux Came rappelle mon enfance; j'en mangeais tous les soirs pour quatre sous, j'allais l'acheter sur le boulevard Saint-Denis, à cette petite boutique où on fait queue, c'est la renommée de la galette. Pour revenir, je vous disais, ma petite, que Dalville est sans doute avec quelque mijaurée et voilà pourquoi on ne peut pas lui parler.

— Quoi! madame, vous pensez?

— Oh! j'en suis sûre! est-ce que je ne connais pas tout ça? l'air

embarrassé de Bertrand, la consigne du portier. C'est même étonnant qu'on vous ait laissée monter.

— C'est M. Bertrand qui m'a fait entrer; sans cela on me renvoyait.

— Moi, tout cela m'est fort indifférent, je regarde maintenant Auguste comme mon frère ; mais vous pâlissez, ma petite ! est-ce que vous vous trouvez mal?

— Non, madame, je n'ai rien.

— Que vous êtes heureuse, mon enfant, d'être sage, et de ne point connaître les passions! Conservez toujours cette innocence. Bertrand, est-ce que vous ne voyez pas que je m'étouffe avec cette galette? donnezmoi donc à boire, cette petite prendra bien aussi quelque chose.

— Non, madame, je vous remercie.

— Ah ! voilà le petit qui s'éveille

Coco ouvre les ;reux, regarde avec surprise autour de lui, puis court à Denise en disant :

— Où est donc mon bon ami?

— Ali! je crois bien que nous ne le verrons pas! dit la petite d'une voix entrecoupée, regardant la pendule qui marque trois heures et un quart, puis portant sur Bertrand des regards suppliants comme pour rengager à aller chercher Auguste.

— Il est gentil, ce petit! dit Virginie en passant sa main sur les cheveux de Coco. Je voudrais avoir un enfant comme cela, parce qu'un cnlant c'est un porte-respect.

On entend sonner dans la pièce voisine.

— Monsieur appelle, dit Bertrand.

Et il sort vivement du salon. Au même instant le petit Toni descend rapidement l'escalier pour mettre le cheval au cabriolet.

Denise s'attend à chaque minute à voirentrer Auguste. Virginie joue avec Coco. Enfin Denise reconnaît la voix de Dalville, qui parle avec vivacité à Bertrand, et bientôt le jeune homme entre dans le salon; mais son chapeau sur la tête, ses gants à la main, et paraît très pressé. La jeune fille court au devant de lui avec l'enfant en prenant son panier à la main.

— Bonjour, Denise! bonjour, mon ami ! dit Auguste en embrassant l'enfant et sans faire attention à Virginie. Vous m'avez attendu? Je suis lâché de ne pouvoir rester maintenant avec vous.

— Monsieur, ma tante vous fait bien des compliments, dit Denise, elle vous envoie ces poulets, ces œufs, ces poires, et ...

— Merci, Denise, merci: je...

— Venez donc, monsieur; je vous attends! dit avec impatience une

m ŒUVRE DE PAUL DE ROCK

petite voix qui part do l'antichambre et ressemble beaucoup a celle de Mme de la Thomassinière.

— Adieu, adieu, je vous reverrai, dit Auguste a Denise.

Et, sans lui laisser le temps de répondre, il quitte vivement le salon, dont il referme la porte, et sort dechez lui avec une jeune dame, enveloppée dans un grand châle et couverte d'un voile épais, qui se cache dans le fond de son cabriolet.

Denise est restée immobile ayant toujours son panier à la main; mais de grosses larmes roulent dans ses yeux, et le panier lui échapperait, si Virginie, qui s'est approchée, ne le retenait en soutenant la jeune fille dans ses bras.

— Eh bien! ma petite, qu'est-ce que vous avez donc? Tiens! elle pleure tout de bon! Ah! mon Dieu! est-ce qu'elle va se trouver mal ? Bertrand, apportez-donc quelque chose! Est-ce qu'il faut se faire du chagrin pour un homme, ma chère amie? Ah! Dieu ! ils n'en valent pas la peine! Si vous les connaissiez comme moi! Je conviens que M. Auguste n'a pas été très poli; vous répondre à peine, ne pas vous remercier! Ah! voilà ses couleurs qui lui reviennent un peu. Vraiment ça m'a toute saisie de vous voir comme cela!

Denise tire son mouchoir, s'essuie les yeux, et appelle Coco en lui disant :

— ■ Viens, mon ami; allons-nous-en, retournons au village.

— Et mon bon ami ne viendra pas avec nous? dit Coco en prenant la main de Denise.

— Oh! non, il n'a pas seulement le temps de nous parler. Viens, Coco, partons. Il faut être à la voiture pour quatre heures.

— ■ Je vais vous reconduire, ma petite, dit Virginie, vous pourriez vous perdre dans Paris.

— Je vais vous offrir mon bras, mam'zelle? dit Bertrand.

■— Non, monsieur Bertrand, ne vous dérangez pas; c'est inutile.

— Pourquoi donc cela, mam'zelle Denise?

— Xous retrouverons ben not'chemin. Quant à M. Auguste, diteslui que nous ne le dérangerons plus.

— Mam'zelle Denise, vous avez tort de lui en vouloir, et sans une personne qui l'attendait.

— Oui, vraiment, dit Virginie, c'est très poli : ne pas seulement remercier cette jolie enfant pour son présent! des poulets superbes! de belles poires et des œufs frais! C'est si bon les œufs frais ! Voulez-vous me permettre d'en mettre trois dans mon sac pour mon déjeuner demain?

— Tout ce que vous voudrez, madame, dit Denise ; cai je vois ben que

M. Auguste attache fort peu de prix à ce que nous avions tant de plaisir à lui offrir.

— Je vous dis, ma chère, que les hommes ne valent pas une pirouetLe, dit Virginie en fourrant quatre œufs dans son ridicule ; puis elle suit Denise, qui s'éloigne avec l'enfant sans vouloir accepter le bras de Bertrand.

Mme Saint-Edmond montait Toscalier avec un jeune homme au moment où Denise sortait de chez Dalville, le cœur gros, les yeux rouges et tenant Coco par la main. Léonie est furieuse contre Auguste, depuis qu'il l'a laissée évanouie sur le carré pour courir après Bertrand. Ayant perdu l'espoir de renouer avec lui, elle cherche toutes les occasions de lui faire des méchancetés ; c'est toujours ainsi que se venge une femme qui n'a jamais aimé.

En voyant la petite paysanne sortir de chez Dalville, Mme Saint- Edmond s'arrête, la regarde en ricanant, et dit à la personne qui l'accompagne :

— Ah! la tournure est. fort plaisante ; mais elle vient sans doute ici pour faire son éducation.

— Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce qu'elle a dit? s'écrie Virginie, qui suit Denise, et a entendu les dernières paroles de Léonie; mais celle-ci monte bien vite l'escalier.

— Je ne sais pas, dit Denise, je ne connais pas cette dame, ainsi ce n'est pas à moi qu'elle parlait.

— Oh! je la connais, moi, dit Virginie en montant lestement quelques marches et regardant en l'air. Oui! oui! je la connais. Je ne lui conseille pas de faire son embarras. Nous n'ii^ons plus au bois sans payer not' dîner.

Mais déjà Mme Saint-Edmond est rentrée chez elle et a fermé sa porte. Virginie descend avec Denise, qu'elle a prise en amitié, et la force à lui donner le bras pour faire le chemin jusqu'aux petites voitures.

Denise est triste, et répond laconiquement aux questions multipliées que Virginie lui adresse ; mais celle-ci sait faire à elle seule les frais d'une conversation. On arrive à la voiture, qui est prête à partir; Virginie embrasse Denise en lui disant :

— Adieu, ma petite ï ne soyez donc pas triste comme ça! Ah! vous êtes bien heureuse d'habiter la campagne, ça vaut mieux que ce coquin de Paris. Vous trouverez dans votre village des amoureux plus que vous n'en voudrez. Tiens! c'est la voiture, ça? C'est un petit pot-dc-chambro comme pour aller à Saint-Denis. Quand j'aurai le temps, j'irai vous voir, vous m'apprendrez à faire du beurre. Adieu, ma chère amie. Cocher,

prenez garde, n'allez pas verser en route ! songez que vous avez un Amour dans votre pelit pot-de-chambre.

Denise et Coco reparlent pour le village bien moins gais que lorsqu'ils l'ont quitté. C'est ainsi que souvent les événements trompent nos espérances : on trouve la peine où l'on croyait rencontrer le plaisir.

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