‹ La laitière de MontfermeilChapitre 23 sur 102 · L ÉCOLE DES PARVENUS · texte numérisé non relu

L ÉCOLE DES PARVENUS

— Cette pauvre Denise était bien triste en s'en allant, dit Bertrand à Auguste le lendemain du voyage de la petite à Paris.

— J'ai été fort contrarié de ne pouvoir lui parler plus longtemps, répond Dalville; mais ce n'est pas ma faute, cette dame m'attendait.

— Cette dame... Cette dame aurait peut-être pu attendre quelques instants de plus.

— Bertrand!

— Pardon, mon lieutenant! c'est que vraiment j 'ai été affligé de vous voir parler à peine à cette jeune fille, chez qui nous avons été si bien traités : rappelez-vous la manière dont on nous a reçus, la joie que l'on a témoignée en nous voyant!

— Ah! je ne l'ai pas oublié.

— Vous ne l'avez pas seulement remerciée de son présent!

— Je ne l'ai pas vu. Mais avant peu nous irons au village, je réparerai ma faute. Bertrand, je dine aujourd'hui chez M1"0 de la Thomassinière; il doit y avoir beaucoup de monde, grande soirée. Je ne reviendrai sans doute que demain matin. A propos, mets en note que j'ai prêté cent louis à M. le marquis de Cligneval, qui dernièrement a été fort malheureux au jeu dans une maison où je me trouvais; il doit me les remettre ces jours-ci.

Bertrand ne repond pas ; mais il retourne à sa caisse en se disant :

— Encore de l'argent qui ne rentrera pas; il prête sans cesse, et on ne lui rend jamais!

M. de la Thomassinière, qui voit chaque jour s'augmenter sa fortune, veut célébrer, par un grand festin, la fête de son épouse. Déjà, depuis huit jours, les invitations sont envoyées, tout annonce que le repas sera un des plus brillants qu'ait encore donnés le spéculateur. Il doit avoir à

sa table des chevaliers et des marquis qui veulent bien l'appeler leur ami: des poètes qui lai ont promis de parler de lui dans leurs ouvrages ; et enfin quelques anciennes connaissances que l'on compte écraser par le luxe de la fêle.

M. et AÎme Destival sont de ce dernier nombre.

Tout le monde est en mouvement dans le superbe hôtel de M. de la Thomassinière. Les tapissiers ont décoré les salons, préparé le* lustres. les girandoles. Les domestiques vont et viennent pour porter des ordres, les marmitons exécutent ceux de leur chef. Trois femmes sont auprès de madame, qui n'est à sa toilette que depuis trois heures, et il n'en est encore que cinq. Mais Athalie est inconstante dans ses goûts ; ce qui la charmait la veille lui déplaît le lendemain ; elle a déjà jeté de côté deux jolis bonnets, avec lesquels elle se trouve affreuse ; elle s'impatiente, se dépite, trépigne des pieds, déchire un superbe tulle, met en pièces un bouquet, gronde ses femmes et va avoir une attaque de nerfs, parce qu'on lui apporte une parure en pierres bleues lorsqu'elle les voulait violettes. Enfin ses femmes parviennent à la calmer en lui assurant qu'elle est parfaitement coiffée ; elle daigne se regarder encore dans sa psyché, se fait d'abord la moue, puis se sourit et dit enfin :

— C'est vrai, je ne suis pas mal.

A cinq heures et demie les convives commencent à arriver. M. de la Thomassinière, qui est un peu moins insolent chez lui que chez les autres, va au-devant des personnes titrées qui veulent bien lui faire l'honneur d'accepter son dîner, et daigne accorder un sourire à celles qu'il a honorées de son invitation.

M. et Mm0 Destival sont arrivés. Depuis qu'il a un nègre, l'homme d'affaires cligne des yeux, et prétend avoir la vue très basse. Sa femme est d'une élégance qui peut rivaliser avec celle d'Athalie, et ses yeux spirituels semblent avoir quelque chose de plus malin en se portant sur le maître et la maîtresse de la maison.

Tous les convives sont arrivés, et Auguste est du nombre. La société est brillante : des petites maîtresses, des élégants, des gens décorés garnissent le salon, dont Athalie fait les honneurs en mesurant cependant ses politesses au rang ou à la fortune des personnes à qui elle les adresse. M. de la Thomassinière se promène avec orgueil dans ses salons en disant :

— On parlera beaucoup de cette fête-là! Le marquism'a promis d'en dire un mot à la cour; il y a un poète qui est journaliste, cl qui m'a dit que mon nom serait dans un article de journal qui aura au moins une colonne! peste i Comme je vais être îvpandu ! Quand Destival donnera

un dîner comme le mien, je lui permettrai de se croire quelque chose. Ces pauvres gens, ils crèvent d'envie, ça fait plaisir !

A six heures et demie la société se rend dans la salle à manger, où une table de quarante couverts est servie. M. Destival est placé tout au bout, entre un enfant de six ans et un vieux monsieur sourd. Il dévore cet affront en regardant sa femme, et leurs yeux, d'intelligence, semblent se promettre une douce vengeance.

Le potage venait d'être enlevé, lorsqu'un bruit, produit par des personnes qui semblaient se quereller, se fit entendre dans la pièce qui précédait la salle à manger.

— • Qu'est-ce donc ? Lafleur ! Jasmin! dit aussitôt M. de la Thomassinière en appelant ses gens. Qui donc se permet de faire du bruit chez moi ?... Renvoyez! je ne suis visible pour personne; on m'apporterait des lingots d'or, que je ne les recevrais pas maintenant.

Les valets semblent embarrassés et n'osent répondre. Cependant le bruit continue ; on distingue la voix d'une femme qui crie :

— J'entrerai ! je vous dis que je peux entrer.

— Faites donc chasser cette canaille, Lafleur ! reprend M. de la Tiiomassinière avec colère.

Dans ce moment la porte de la salle à manger est poussée brusquement, et une femme d'une soixantaine d'années, grosse, courte, à la face réjouie, coiffée d'un bonnet rond et habillée comme une marchande d'oranges, entre en s'écriant :

— Eh ben ! i' s'rait fort que je ne pusse pas entrer chez mon fils !... Sont-ils bètes tous ces laquais de mes fesses !... Escusez, messieurs, mesdames-!... Où donc qu't'es, Thomas? Viens donc m'cmbrasser, mon lieu !... Est-ce que tu ne reconnais pas ta mère ?

Les changements à vue de l'Opéra sont moins prompts que celui qui s'exécute dans la salle à manger à l'entrée de la mère Thomas. M. de la Tiiomassinière est stupéfait: il semble que la foudre vienne de le frapper et qu'il n'ait plus la faculté de faire un mouvement ni de prononcer un mot. La brillante Alhalie pâlit, se trouble, et porte sur la mère Thomas des regards qui annoncent qu'elle doute encore de ce qu'elle entend; on lit sur la figure de chaque convive l'étonnement que leur cause celte scène inattendue et un sentiment d'ironie, de malice et de satisfaction, qui n'égale pas cependant celle que Deslival et ?a femme éprouvent en ce moment. La mère Thomas qui ne s'occupe pas de la mine des convives, a reconnu son fils parmi toutes les personnes assises à table, et court à lui en disant:

— Lev'là!... je le reconnais !... C'est lui... c'est mon Thomas. ..Oh !

Alors, à ta santé, l'éventé !...' A la vôtre, vieux renard ! (P. 201.)

c'est ben lui... avec son petit haricot sous l'œil gauche !... T'es pas trop changé, mon garçon!... Eh ben ! embrasse-moi donc! est-ce que tu no peux remuer ni pied ni patte ?

En disant cela, la bonne femme prend son (ils parla tête et 1 embrasse à plusieurs reprises. La Thomassinière se laisse faire, comme quelqu'un qui ne sait plus où il en est, et Athalie s'écrie :

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