‹ La laitière de MontfermeilChapitre 25 sur 102 · LIV. 27Î. — TAtl. [>K KOCK. — ÉD. J . HOU FF F.f C · texte numérisé non relu

LIV. 27Î. — TAtl. [>K KOCK. — ÉD. J . HOU FF F.f C

Du vin, marquis, de ce joli polit vin qui mousse. Ah! j'ie connais, celuilà; c'est du Champagne, à la bonne heure; c'est pas une attrape, comme ton madère! A vot' santé, mes petits choix; à la tienne, Thomas. Quoi que t'a donc, mon fieu? tu ne dis rien, t'as l'air tout chose; est-ce que tu va te trousser mal, comme ta femme? Faut chanter, mes enrants ; au dessert, ça se fait toujours. Allons qu'est-ce qui commence? Thomas, ton savais tout plein autrefois; moi, j'vas vous chanter celle que la femme de Chahù nous a chantée à ma noce :

J'entre en train quand il entre en train, J'entre en train quand il entre...

Vous ferez chorus, mes enfants.

— Un instant, un instant, madame! dit le marquis; attendez donc la liqueur et le café.

— Ah ! c'est jusse, mon ami. ça m'éclaircira la voix.

En disant cela, le marquis s'est levé et va près de la Thomassinrre, qui vient aussi de quitter la table d'un air désespéré.

— Cela devient de plus en plus fort! dit tout bas le marquis à son hôte.

— Ah! monsieur le marquis, vous me voyez au desespoir... Je suis confus... Je n'ose plus me retourner!...

— Eh ! mon cher, je ne vous en veux nullement, moi ; tous les jours on a une mère... qui n'est pas positivement noble... Cela ne vous empêche pas d'être un homme que j'estime infiniment, et de nous avoir donné un dîner délicieux; mais, dans la société, il y a des gens qui n'ont pas mon esprit, et près desquels cela peut vous faire du tort. Avec cela que la chère maman se grise, je ne- sais pas trop ce qu'elle finira par nous chanter.

— ■ Et moi qui attend ce soir plus de quatre-vingts personnes pour le bal, tout ce qu'il y a de plus élégant, de plus distingué dans Paris!... Sauvez-moi, monsieur le marquis; je mots à vos pieds ma caisse, ma bourse, mon crédit!

— Mou cher la Thomassinière, l'amitié que je vous porte suffira pour... Mali- ré cela, je crois que j'ai une Lettre de change de deux mille écusà rembourser domain.

— C'est moi seul que cela regarderi. monsieur le marqua.

— Il faudrait trouver un moyen pour faire partir tout le monde. — Oui, et le plus tôt possible!

— Attendez... Je conçois... Oui. ma foi, L'idée est bonne.

— Ah! monsieur le marquis, ma reconnaissance...

— Cela vous coûtera peut-être un peu cher, mais je ne vois pas d'autre expédient...

— Je fais tous les sacrifices possibles.

— Il suffit... laissez -moi faire... Remettez-vous à table sans faire semblant de rien... Dites à vos valets d'exécuter mes ordres, et attendezen l'effet.

— Lafleur, Jasmin, Comtois, obéissez à M. le marquis plus qu'à moi-même.

Le marquis sort de la salle à manger suivi des valets, et laThomassinière se remet à table. On apporte le café, les liqueurs. Bientôt le marquis revient, et reprend sa place près de Mme Thomas en jetant un coup d'œil rassurant sur son hôte.

La mère Thomas fredonne déjà en buvant son café. — Mes enfants, dit-elle, il faut que nous dansions ce soir, je me sens rajeunie de vingt ans. Thomas, t'auras ben un crincrin, j'espère? Donne-moi donc un petit verre, marquis; mais pas de ces douceurs sacrées qui vous restent au gosier... Donne-moi du roide, mon ami, du dur, i' gna que ça qui fasse du bien.

Mme Thomas a déjà pris deux petits verres d'eau-de-vie, un de rhum, et un de kirsch : elle assure que cela la rafraîchit, et ne semble pas disposée à s'arrêter, lorsqu'une fumée épaisse sort de la cour, et pénètre dans les appartements. Chacun se regarde avec inquiétude.

— F m'semble qu'il tombe un brin débrouillard, dit la mère Thomas, ça sent le roussi, mes enfants : est-ce que vous avez un gueux sous vous?

Les valets entrent d'un air effrayé en s'écriant :

— Le feu est à la maison !

— - Le feu! répètent tous les convives en se levant de table: la mère Thomas seule reste sur sa chaise en disant :

— Eh bien! g'nia qu'à jeter de l'eau dessus, v'Jà tout!

— Le feu chez moi! dit M. de la Thomassimère en regardant le marquis. Mais comment se fait-il?... Il y avait de la paille, quelqu'un aura laissé tomber une lumière par là... Tenez, monsieur, voyez... voyez quelle fumée dans la cour!

Comme il est alors près de neuf heures du soir, les flammes que jettent plusieurs bottes de paille, auxquelles le marquis a fait mettre le feu, éclairent déjà toute la cour. Le cri Au feu! s'est bientôt répandu de tous côtés; il a pénétré dans le salon, et les dames qui s'y étaient réfugiées pour fuir la compagnie de Mme Thomas, en sortent en jetant les hauts cris, et en rappelant leur père ou leur mari.

Ces messieurs tâchent de rassurer ces dames en disant : — Ce n'est

rien... ce ne sera rien ; mais il faut nous en aller le plus vite possible... prenez vos châles, vos chapeaux... dépêchez-vous, il ne faut jamais que les dames restent au milieu du désordre... nous vous accompagnerons.

Cependant le feu que le marquis a fait allumer pour faire fuir tout le monde, et que les gens de la maison ne songent pas à éteindre parce qu'ils savent que c'est une ruse de leur maître, se communique réellement à la remise, et de là à l'écurie ; pendant que les dames courent après leurs châles, les hommes après leurs chapeaux, et que les valets parcourent les appartements en criant : Au feu! Le danger est devenu réel, et on ne s'en aperçoit que lorsqu'une partie de la cour est déjà la proie des flammes.

Alors le tumulte, la confusion régnent partout : les dames se sauvent dans la rue; l'une perd son turban, l'autre son béret, plusieurs s'évanouissent. Auguste emporte Athalie dans ses bras, et va la déposer sur un banc de pierre de la rue voisine; au milieu de ce bouleversement, la mère Thomas se décide enfin à quitter la table, et retroussant ses jupons jusqu'aux genoux, se met à courir en criant :

— Voyez-vous tous les amis de Thomas ! ces guerdins-là se sauvent au lieu de faire la chaîne !... et i' me laisseraient griller ni plus ni moins qu'un marron !

Le résultat de la petite ruse du marquis fut une aile de l'hôtel de brûlée, quatre chevaux rôtis, trois pompiers blessés, dix châles égarés quinze chapeaux volés, six mèches de cheveux grillés, trois bracelets perdus et deux peignes cassés; mais avec vingt mille francs M. de la Thomassinière en fut quitte, et du moins madame sa mère ne fut pas connue de la nombreuse société qu'il attendait le soir.

ce qu'on avait prévu

Le lendemain de la scène qui venait de se passer à son hôtel, M. de la Thomassinière partit avec Athalie pour l'Angleterre, où ils résolurent de rester jusqu'à ce qu'on eût oublié à Paris le scandale que la grosse maman avait causé : quant à celle-ci, on la fit repartir sur-le-champ pour son village, avec défense expresse de le quitter jamais, sous peine de se voir retirer les deux cents francs de pension que son généreux lils voulait bien lui faire.

La sottise de la Thomassinière, qui rougissait de sa mère depuis qu'il avait fait fortune, la petitesse d'Alhalie, qui avait feint de se trouver

mal pour ne pas embrasser la mère Thomas, rendirent leur éloignement peu sensible à Auguste; mais ce n'était que chez eux qu'il voyait M. de Clignerai, et Bertrand disait :

— Il me semble, mon lieutenant, que nous n'entendons pas parler de ce marquis qui vous doit cent louis?

— Peut-être aujourd'hui aurai-je des nouvelles.

— Et la petite laitière, quand irons-nous la voir? la remercier de ce qu'elle vous a apporté? les poulets étaient excellents! j'ai été obligé de les manger, moi, pendant que vous dîniez en ville...

— Je ne crois pas que Denise songe beaucoup à nous!... n'a-t-elle pas un amoureux?... ne doit-elle pas se marier?...

— EsL-ce une raison pour ne point la remercier de ses poulets, mon lieutenant?

— Elle venait peut-être à Paris pour m'invitera sa noce.

— Je ne sais ce qu'elle venait faire... mais elle semblait pénétrée en s'éloignant. Elle a dit qu'elle ne vous dérangerait plus... et j'ai vu des larmes dans ses yeux: ça m'a ému moi. je l'avoue... cette petite est si gentille, et on.voit bien que ses pleurs ne sont pas de contrebande.

Auguste semble réfléchir à ce que dit l'ancien caporal, lorsqu'on sonne avec violence. Bertrand vient annoncer qu'un vieux monsieur, qui a la figure toute renversée, demande M. Dalville, et Auguste reconnaît avec surprise M. Monin, dont les yeux, plus effarés que de coutume, semblent annoncer quelque événement extraordinaire.

— C'e>t vous, monsieur Monin? dit Dalville en présentant un siège à l'ex-pharmacien, qui, malgré son trouble, répond en s'asseyaut :

— Comment va l'état de votre santé, monsieur Dalviile?

— C'est à vous que je dois demander cela, monsieur Monin; vous avez l'air d'avoir quelque chose... puis-je savoir?...

— Oui, monsieur... j'ai quelque chose de moins!... c'est pour cela que je suis venu... N

— Comment! de moins, monsieur Monin!... je ne vous comprends pas. > — Est-ce que vous ne savez pas ça?

— Quoi, monsieur Monin?

■ — Ce que je viens de vous dire.

— Pas encore; mais si vous vouliez vous expliquer...

— Monsieur, c'est que ça m'a donné un coup !

— Il me paraît en ell'et que vous êtes un peu troublé...

— Est-ce que ça ne vous a pas fait le même elfet ?...

— Je ne sais pas encore quel effet cela me fera, monsieur Monin, et en quoi me regarde ce que vous venez me dire...

— Ah! monsieur Dalville... si nous avions pu deviner; si nous avions pu prévoir... mais, dame! on n'est pas sorcier; c'est ce que j'ai dit à Bichette ce matin parce qu'elle voulait me retirer ma tabatière...

— Je n'ai jamais présumé que vous étiez sorcier, monsieur Monin; mais je vous avoue que je vous trouve dans ce moment incompréhensible...

— Monsieur, c'est que je n'en suis pas encore revenu...

— Revenu de quoi?

. — Et Bichette assure qu'il vous a mis dedans aussi...

Dalville perd patience, et regarde Bertrand, qui se promène dans la chambre en murmurant : — Si j'avais une compagnie d'hommes comme celui-là à former, je commencerais par les attacher à la queue d'un cheval que je ferais courir au grand galop.

Monin tire sa tabatière, se calfeutre les narines, et reprend :

— Je suis venu chez vous, monsieur Dalville, pour savoir si par hasard vous avez découvert de quel côté il est allé?

— Mais qui cela, monsieur Monin? Pour Dieu, expliquez- vous mieux ! depuis une heure vous me parlez sans que je comprenne un mol de ce que vous dites. Que vous a-t-on fait enfin?

— On m'a volé, monsieur !

— Volé?

— C'est-à-dire emporté vingt-cinq mille francs.

— Qui cela?

— M. Deslival!

— Deslival !

— Oui, monsieur... il est parti, il est sorti de France, à ce qu'on assure... Voilà ce que j'avais l'honneur de vous dire.

Auguste a trop bien compris; il est anéanti, et Bertrand s'approche de Monin en s'écriant :

— Que dites-vous là?... Par la mort!... Ce M. Destival aurai! pu?..,

— Ah! c'est monsieur Bertrand!... Comment va l'élaL de voire santé?...

— Il serait parti... avec nos deux cent cinquante mille francs!...

— Justement... Vous savez bien que vous lui appreniez à l'aire l'exercice !

— Ahîdouble coquin!... Nous sommes ruinés, mon lieutenant .'...

— Calme-toi, Jjertrand, peut-être cette nouvelle est-elle fausse... Je ne puis croire que Destival...

— C'est ce que je disais à Bichette; je ne pouvais pas croire non plus...

— Mais comment savez -vous?... qui vous a dit que Destival fût parti?

— Monsieur, je vas vous dire : il m'avait dernièrement vendu mon fonds, et il avait gardé les fonds pour les faire valoir, et je lui avais encore donné six mille francs il y a huit jours, parce qu'il disait que plus il en aurait, et mieux ça vaudrait... et cependant Bichette n'était pas trop d'avis de lui laisser notre argent... Mais M. Bisbis lui a conseillé de le laisser... alors... en usez-vous?

— Je cours chez Destival, dit Auguste en laissant Monin au milieu de son discours.

— Oui, mon lieutenant, dit Bertrand, cela vaudra beaucoup mieux que d'écouter monsieur. Allez, ne perdez pas de temps... moi, je vais, de mon côlé, tâcher d'obtenir quelques renseignements sur la route que le fripon a prise; peut-être notre voleur n'est-il pas encore loin... et dussionsnous crever dix chevaux, nous le rattraperons.

— Si vous le rattrapez, monsieur Bertrand, vous savez que j'y suis pour vingt-cinq mille francs, dit Monin. Mais on ne l'écoute plus. Déjà Auguste est sur l'escalier, le caporal ne tarde pas à le suivre; et Monin, se voyant seul avec le petit jockey se décide à sortir de chez Dalville, et à retourner chez lui se disant : — Du train dont ils courent, il n'y a pas de doule que ces messieurs parviendront à attraper notre homme, et je vas rassurer Bichette.

Auguste s'est rendu à la demeure de l'homme d'affaires. Il s'informe de Destival au portier, et celui-ci lui répond : — Depuis trois jours on n'a pas vu M. Destival, on ne sait ce qu'il est devenu... il n'a rien dit. Le nègre et Baptiste sont aussi partis, mais madame est restée avec sa bonne : elle est chez elle.

Auguste monte, Julie lui ouvre. Le jeune homme ne remarque aucun changement dans les appartements, où règne seulement plus de tranquillité qu'autrefois ; on l'introduit dans la chambre de madame, qui paraît un peu troublée en apercevant Dalville.

— Le bruit que l'on répand serait-il vrai, madame? dit Auguste: on assure que votre époux est parli... qu'il a quitté la France!...

— Hélas! monsieur!... il n'est que trop vrai, répond Emilie en se laissant aller sur un fauteuil.

— Gomment, madame! il est parti et ne doit point revenir?

— Je ne le pense pas, monsieur : il m'a abandonnée... C'est un homme abominable!...

— ■ Et savez-vous ce qu'il m'emporte, madame?

— Non, monsieur ; je n'étais nullement au fait de ses affaires.

— Oui, madame, le fait n'est que trop certain. (P. 220.)

— Deux cent cinquante mille francs : c'est à peu près tout ce que je possédais.

— Ah ! c'est affreux de sa part !...

Dites donc que c'est un vol, que c'est une friponnerie exécrable ! s'écrie Auguste indigné du sang-froid de Mme Destival; el vous ignorez, madame, de quel côté il a porté, ses pas?

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