LIV. 272. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. HOUFF ET Cle
liv. 212
— Je ne sais rien du tout, monsieur : je suis accablée, anéantie comme vous !
— Votre époux me ruine ! madame.
— Vous m'en voyez désolée, monsieur ; mais que voulez-vous que j'y fasse?
— Il me semble, madame, que cet événement peut vous attirer à vous-même de fâcheuses affaires.
— Moi, monsieur, je n'ai rien à démêler avec les créanciers de M. Destival, nous étions séparés de biens : ce logement a été loué sous mon nom, tout ce qui est dedans est à moi. Est-ce ma faute si M. Destival a fait de mauvaises spéculations? Est-ce la première fois qu'une telle chose arrive? Ne suis-je pas la plus à plaindre?... Il m'emporte ma dot, monsieur, et certainement le mobilier qui me reste ne la vaut pas... D'ailleurs, monsieur, faites ce que vous voudrez, poursuivez-moi... meltczmoi sur la paille, si tel est votre désir!
Auguste ne répond rien, maisilsor! brusquement de chezMm* Destival, en maudissant la friponnerie de l'homme d'aiï'aires.
Bertrand revient sans avoir découvert les traces du fugitif. Pendant trois jours il se met en campagne, tandis qu'Auguste fait de son côté toutes les démarches nécessaires; mais il paraît certain que Destival est déjà hors de France, c'est tout ce qu'il apprend sur son compte,
Auguste tâche de rappeler sa gaieté pour supporter ce coup avec philosophie; Bertrand se garde bien de faire, dans ce moment, des représentations à son maître, il sent que l'instant serait mal choisi. Mais lorsqu'on a perdu tout espoir de découvrir les traces du fripon qui emporte la fortune de Dalville, Bertrand songe à la petite créance du marquis de Cligneval ; et Auguste consent à ce qu'il se rende chez lui.
Bertrand y court et demande M. le marquis.
— Il ne loge plus ici, dit le portier.
— Et où demeure-t-il maintenant?
— Il est allé prendre les eaux...
— Et quelles eaux, morbleu?
— Ma foi, monsieur, il ne me l'a pas dit.
Bertrand est furieux : il revient en jurant apprendre cette nouvelle à Auguste, qui la reçoit assez tranquillement.
— Quoi! mon lieutenant, on vous emporte encore cent louis et vous n'êtes pas plus en colère? dit Bertrand.
— Ma foi, mon ami, quand on est ruiné, cent louis de plus ou de moins, cela ne vaut pas la peine de se chagriner.
LA LAITIERE DE MONÏFERMEIL 215
— Avec cela on passe encore du temps... Ce maudit marquis:... j'en avais le pressentiment!
— Je le retrouverai...
— Il ne vous payera pas.
— Bertrand, il faut faire l'état de ma caisse, que je sache ce qui me reste.
— Ce sera bientôt fait, mon lieutenant.'
Bertrand s'achemine tristement vers le secrétaire, et revient présenter en soupirant l'état de leurs finances.
— Dix-huit mille six cent quarante francs, dit Auguste en lisant le total ; ma foi, je ne pensais pas être encore si riche.
— Je n'ai pas compté les cent louis du marquis, ni ce que vous doivent plusieurs de vos amis.
— Je crois que tu as aussi bien fait. Mais il faut que je sache aussi ce que je dois; tu feras avertir mon tailleur, mon bottier, mon sellier..., tu payeras leurs mémoires. Quand j'étais riche, je pouvais devoir; mais lorsqu'on n'a plus de fortune, on ne doit pas se permettre de faire des dettes.
— Vous parlez comme le grand Turenne, mon lieutenant. Demain tous les mémoires seront acquittés.
Les mémoires payés, il reste à Auguste seize mille quatre cents francs. Bertrand dit :
— Ajoutons à cela un beau mobilier, du vin dans la cave, et avec de l'ordre, de l'économie, on peut encore attendre les événements.
— Bertrand, il faut maintenant ôter de cette somme cent écus, que j'ai promis de payer pour une jolie ling'ère, dont un barbare huissier voulait saisir les meubles ; deux cents francs que je prête à Virginie, et dix louis pour des bracelets que j'achète ce soir.
Bertrand manque d'avaler la plume qu'il tenait à sa bouche, et s'écrie :
— Mon lieutenant, vous n'y pensez pas; bientôt il ne vous restera rien.
— Ecoute, mon ami, j'avais promis de donner tout cela lorsque jï-lais encore riche; parce qu'un fripon me ruine, faut-il que je manque à mes promesses?... Tu ne le voudrais pas toi-même ; mais je le jure que ce sont mes dernières folies. Désormais, je veux être la sagesse même; d'ailleurs, songe donc que nous auruns encore le produit de la vente de mes deux chevaux et de mon cabriolet, car je ne dois plus me permettre d'avoir voiture!... Il faut que je diminue ma maison... que je rénVoie Toni... et que j'aille à pied... Cela te chagrine, Bertrand?
— Pour vous, mon lieutenant!
— Eh! mon ami, je m'en porterai peut-être mieux. L'exercice est nécessaire à la santé, je t'ai entendu dire cela cent fois. Crois-tu que les gens qui vont à pied ne valent pas ceux qui roulent carrosse?
— Ah! mon lieutenant, vous ne me croyez pas si bête!
— Eh bien! mon ami, pourquoi donc regretter ce dont on peut si bien se passer ? Avec de l'argent, n'a-t-on pas toujours voiture ou cabriolet à ses ordres, sans avoir des chevaux et un jockey à nourrir? Vraiment, je ne conçois pas maintenant pourquoi j'avais un cabriolet.
Mais toutes ces grisettes qui venaient vous conter leurs petits chagrins pour que vous les consoliez, ces grandes dames dont vous faisiez la conquête... pensez-vous, mon lieutenant, que votre cabriolet n'était pas pour quelque chose dans la tendresse qu'elles vous témoignaient?
— Ce serait une raison de plus pour que je ne le regrettasse pas ! Je vais maintenant connaître le cœur de ces dames; je vais être certain d'être aimé pour moi-même... et, du moins, si je triomphe d'une jeune beauté, si je l'emporte sur un rival, je ne craindrai plus de ne devoir qu'à ma fortune la préférence qu'on m'accordera.
— Vous verrez tout à l'heure, mon lieutenant, que c'est pour votre bonheur que ce fripon vous a emporté votre bien!
— Ma foi!... que sait-on?... Après tout ai-je donc tort de prendre la chose du bon côté?
— Non, certes; il y a bien des gens qui ne pourraient pas trouver un bon côté à un pareil événement; mais enfin... pardonnez mes craintes, monsieur : ce que vous possédez ne durera pas éternellement, malgré toute l'économie que nous pourrons mettre dans notre dépense... et alors... que ferez-vous, mon lieutenant? car on ne vit pas rien qu'avec sa gaieté.
— Ma foi, alors... nous verrons, mon cher Bertrand; j'ai quelques talents, eh bien! je les utiliserai, je travaillerai.
— Vous, travailler! monsieur... dit Bertrand en se retournant pour essuyer une larme.
— Pourquoi pas, mon ami?
— Parce que vous n'y êtes pas habitué... parce que cela vous semblerait trop dur... parce que je ne le souffrirais pas, enfin... et... Mais ne parlons plus de cela... Vous avez raison, il vaut mieux s'étourdir... Qui sait? nous retrouverons peut-être votre voleur!...
— C'est cela mon cher Bertrand ; va, il faut toujours espérer, on n'en est pas plus pauvre, et l'on s'emporte mieux.
Auguste sort pour aller se distraire près d'une petite lingère, et Bertrand descend lire à Schtrack la vie du grand Turenne.