‹ La laitière de MontfermeilChapitre 27 sur 102 · SCÈNE DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

SCÈNE DE SOCIÉTÉ

Le cabriolet est vendu, le petit jockey a trouvé une autre condition. Depuis que Mmc Saint-Edmond voit que son voisin diminue son train, elle ne daigne plus le regarder, et passe près de lui sans même le saluer. Bertrand est indigné de l'impolitesse de la voisine; Auguste en rit en disant : — Me voilà certain que cette femme-là ne m'a jamais aimé, et il est toujours agréable de savoir à qui l'on a eu affaire.

Mais Bertrand murmure tout bas : — Qu'elle perde encore son carlin! et, si je le trouve, je lui fais faire une faction dont il ne sera pas relevé.

Auguste continue de chercher des distractions dans le monde, et comme ordinairement les distractions coûtent cher, tout en se promettant d'être raisonnable, il dépense beancoup plus qu'il ne devrait; il se croit sage parce qu'au lieu de perdre cinquante louis dans une soirée, il ne perd que cinquante écus; parce qu'au lieu de louer des loges au spectacles, il se contente de prendre des billets au bureau; et parce qu'il va en fiacre au lieu d'avoir son cabriolet. Mais ces dépenses sont encore trop considérables pour quelqu'un qui n'a qu'un faible capital et point de revenu. Bertrand voit avec effroi que leurs fonds ne dureront pas aussi longtemps qu'il l'espérait; il n'ose faire à Auguste des observations, mais il lui dit souvent : — Allons voir la jolie laitière, monsieur, et ce petit Coco que vous aimez tant; cela vous distraira. Nous passerons quelques jours au -village , et les distractions y coulent moins cher qu'à Paris.

Auguste diffère toujours; il ne dit pas à Bertrand le motif qui lui fait redouter d'aller à Montfermeil; mais il se sent peiné en songeant qu'il ne peut plus faire pour l'enfant tout ce qu'il espérait; il croit que l'on a employé ce qu'il a laissé pour lui ; et, habitué à ne suivre que le mouvement de son cœur, à donner avec profusion, il soupire à l'idée d'être obligé de calculer ses bienfails. Ce chagrin est le plus vif que la perte de sa fortune lui ait encore fait éprouver.

Après six semaines d'absence, M. et Mme de la Thomassinière sont revenus à Paris. Leur hôtel est de nouveau le rendez-vous des g-ens qui aiment les bons dîners, les soirées, les bals; et le vieux chevalier à ailes de pigeon n'est pas le dernier à y revenir, quoiqu'il ait juré au

dernier dîner qu'on ne l'y reprendrait plus. Les marquis, les petitsmaîtres, les élégantes, les poètes et les financiers n'ont garde de parler de Mme Thomas à M. de la Thomassinière, et celui-ci se dit en se frottant les mains: — C'est oublié, on n'y penseplus, cela ne m'a fait aucun tort. Malgré cela, j'ai bien fait de passer six semaines en Angleterre; cela a laissé aux souvenirs le temps de s'effacer.

M-. de la Thomassinière se trompe : la visite de Mme Thomas n'est point oubliée ; mais tant qu'il sera riche, tant qu'il donnera de belles fêtes et de grands dîners, on continuera d'aller chez lui et de lui faire accueil: qu'il cesse d'être opulent, et chacun le trouvera ce qu'il est, un fort sot, un fort grossier personnage. Il n'avait donc pas besoin de faire le voyage en Angleterre. Mais il est vrai qu'il ne s'est pas dit tout cela.

La fuite de Destival a fait du bruit. On en parle chez la Thomassinière qui s'écrie :

— J'étais certain que cet homme-là tournerait mal! Il se croyait autant de moyens que moi; il prétendait faire fortune comme moi! Comme si ma capacité était donnée à tout le monde ! On dînait très mal chez lui : mauvaise chère, mauvais vins ; et il se figurait donner des dîners comme les miens! J'ai dit cent fois: Cet homme-là s'enfoncera, et, en effet, ça n'a pas manqué.

— Sa femme était trop coquette, dit Athalie ; elle voulait suivre toutes les modes, porter des cachemires; elle avait pris ma couturière.

— Elle avait pris votre couturière! madame, s'écrie M. de la Thomassinière, vous conviendrez que cela n'avait pas le sens commun! Ces genslà avaient perdu la tête! prendre votre couturière! la femme d'un petit homme d'affaires !

— Mais elle est toujours à Paris, dit le marquis de Cligneval, qui est présent à cet entretien, je l'ai aperçue il y a quelques jours dans un boghey et plus élégante que jamais.

— Bah! vraiment! dit le spéculateur: elle était fort élégante? Au fait, elle avait beaucoup plus d'esprit que son mari! Il paraît que les affaires de celui-ci lui sont étrangères, elle aura pris ses mesures d'avance elle a bien fait, certainement ; on ne peut pas la blâmer.

Cette conversation est interrompue par l'arrivée de Dalville qui n'avait pas encore été chez les Thomassinière depuis leur retour d'Angleterre.

— Eh! c'est monsieur Dalville! dit le spéculateur en allant audevant du jeune homme d'un air empressé, tandis que le marquis court prendre la main d'Auguste en s'écriant:

— Que je suis charmé de vous voir, mon aimable ami! par Dieu! je

comptais aller chez vous ces jours-ci, je me disais : On ne le voit plus, que diable devient- il?

— En effet, dit Athalie en faisant à Auguste un sourire gracieux, vous ne vous êtes pas empressé, monsieur, de venir nous voir, depuis plus de dix jours que nous sommes revenus; c'est fort mal, vous savez toute l'amitié que nous vous portons.

— Vous êtes trop bonne, madame, dit Auguste en s'asseyant près de la petite-maitresse; mais j'ai eu des affaires. Vous avez sans doute appris que Destival...

— Nous en parlions à l'instant, dit la Thomassinière, et je disais à M. le marquis, mon ami, que son escapade ne m'avait nullement étonné! Je crois même que je l'avais prévue!

— ■ C'est vrai, vous me disiez cela, répond le marquis; mais moi, j'avoue que ces choses-là ma passent toujours. Faire faillite! emporter l'argent des autres, c'est affreux ! Qu'on emporte le sien, pardieu, tant qu'on voudra, mais tromper des personnes qui ont confiance en notre bonne foi! qui nous donnent leurs affaires à gérer! qui s'en rapportent à notre probité! oh ! je ne pardonnerai jamais ça.

— Ni moi, s'écrie la Thomassinière, je ne pardonne jamais à quelqu'un de faire de mauvaises affaires. Je dirai plus, je ne le recevrais pas chez moi. Oh ! du moment que votre crédit baisse, bien le bonsoir, restez chez vous ! je ne connais que cela! parce qu'enfin il faut de la probité, comme disait M. le marquis, et avec les gens riches on n'est jamais compromis.

Dalville sourit de la chaleur que ces messieurs mettent à soutenir leur amour pour la probité, et reprend au bout d'un moment :

— Savez-vous ce que Destival m'a emporté, à moi?

— Non, dit, la Thomassinière ; est-ce qu'il vous aurait dupé? Je vous croyais trop fin pour vous laisser attraper, monsieur Dalville!

— Eh ! monsieur, en affaires d'intérêt les plus lins sont ordinairement les plus sots. Il n'y a pas besoin d'esprit pour s'enrichir : c'est une vérité dont le monde nous offre chaque jour la preuve.

— M. Dalville plaisante toujours, dit Athalie en riant, tandis rue la Thomassinière dit bas au marquis :

— Ce jeune homme-là n'entend rien aux affaires. Ga me fait de la peine pour lui.

— Et combien vous a emporté ce fripon? dit le marquis.

— Deux cent cinquante mille francs.

— Peste! s'écrie laThomassinièiv, mais c'est une somme trèsronde!

Deux cent cinquante mille francs! Il faut avoir les reins forts pour supporter une telle faillite.

— Ma foi, je la supporte le mieux que je puis! C'est le cas d'être philosophe.

— J'entends: cela veut dire que vous êtes encore très riche.

— Pas du tout, il ne me reste rien, au contraire, Destival m'a emporté mon capital, et dans quelques mois il faudra que je m'occupe aussi de faire fortune.

La figure de M. de la Thomassinière s'allonge, celle du marquis devient inquiète; Athalie seule semble prendre intérêt à la position d'Auguste.

— Quoi ! vraiment, monsieur Dalville ? dit-elle ; ce vilain homme vous a ruiné?

— Oui, madame, le fait n'est que trop certain.

— Et vous prenez cela aussi tranquillement?

— Quand je me désespérerais, cela ne me rendrait pas mon argent !

— Il est certain, dit le marquis, que la philosophie est une belle chose. Elle aide à supporter les événements, elle nous rend supérieur à l'adversité, et... Mais je me rappelle qu'on m'attend quelque part pour manger une dinde aux truffes. J'ai promis de me trouver à l'ouverture, et un homme d'honneur n'a que sa parole. Au revoir, mes bons amis.

Le marquis se lève et va sortir du salon, lorsque Dalville court à lui et l'arrête en lui disant à l'oreille :

— Pardon, mon cher monsieur de Cligneval ; mais vous avez sans doute oublié une petite dette de cent louis. Si je me permets de vous la rappeler, c'est que vous devez penser que dans ce moment j'ai besoin de rentrer dans mes fonds.

— Ah! mon cher ami, que me dites-vous là? Pardieu! cela m'était sorti de la tète.

— Vous deviez me rendre cela dans la même semaine, et comme il y a déjà plus de deux mois, j'ai pensé, en effet, que vous aviez oublié cette bagatelle.

— Entièrement, mon cher ami, entièrement ; je n'ai de mémoire que pour les choses importantes, et cent louis, vous sentez bien que c'est une misère. Envoyez chez moi.

— On n'a pas donné votre adresse à votre ancienne demeure.

— Ah ! c'est vrai, je suis en camp volant. J'enverrai cela chez vous, cela vaudra mieux. Mais on m'attend; la dinde doit être servie. C'est un déjeuner d'hommes, et j'ai promis d'être exact, je tiens beaucoup à ma parole.

Elle n'est pas fâchée de se faire lorgner. (P. 223.)

— Ainsi, je puis compter que bientôt...

— Oui, demain au plus tard, vous aurez de mes nouvelles. Adieu ; pardon si je vous quitte si vite, mais une diode aux truffes, cela n'admet aucun retard.

Et M. de Cligneval, qui tient essentiellement à sa parole lorsqu'il s'agit d'un dîner ou d'un déjeuner, se débarrasse de son créancier et

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