IV
s'échappe du salon; mais comme il ne se soucie point de rencontrer souvent Dalville chez son ami la Thomassinière, arrivé dans l'antichambre, M. le marquis dit à un domestique d'aller tout bas annoncer à son maître que M. de Cligneval a quelque chose de secret à lui communiquer.
Le valet l'ait la commission. La Thomassinière s'empresse de quitter le salon et de venir rejoindre le marquis, dont il se croit trop heureux d'être le très humble serviteur.
— Que me voulez-vous, mon cher marquis ? je suis à vos ordres, s'écrie le parvenu.
— Chut! passons dans votre cabinet, mon ami; Dalville me croit parti, je ne veux pas qu'il me rencontre en sortant.
On se rend dans le cabinet de M. de la Thomassinière ; et là, le marquis semble hésiter et ne savoir s'il doit parler.
— Vous me voyez fort embarrassé, dit-il enfin à la Thomassinière, qui attend humblement ce qu'il va lui apprendre.
— Embarrassé... vous!... est-ce qu'un marquis peut jamais être embarrassé?... Allons, vous plaisantez!...
— Non, mon ami, non... Eh! mon Dieu!... parce qu'on est né dans les grandeurs!... parce qu'on jouit de quelque considération... et qu'on a du pouvoir... est-ce que vous croyez qu'on n'en n'est pas moins homme, et soumis à toutes les faiblesses que la nature nous a départies?
— Certainement, monsieur le marquis !... que...
— Eh mon Dieu!... nous ne valons pas mieux les uns que les autres!... Aux yeux des gens d'esprit, qu'est-ce qu'un peu plus ou un peu moins de noblesse?... Quant à moi, je vous le déclare, vous seriez duc, que je ne vous en estimerais pas d'avantage!
— Vous êtes trop aimable, monsieur le marquis.
— Non, je suis franc, voilà tout.
La Thomassinière cherchait dans sa tête comment cette dissertation pourrait conduire à la dinde aux truffes qui l'attendait, lorsque M. de Cligne val reprit :
— C'est au sujet de Dalville que j'ai voulu vous parler en secret. Ce jeune homme s'est laissé duper comme un sot!...
— Comme un véritable sot, monsieur le marquis.
— Il avait une assurance!... une suffisance!... Il ne voulait prendre conseil de personne... il croyait savoir conduire ses affaires... Cela fait pitié!...
— Cela fait, comme vous dites, pitié !...
— ■ Confier tout son argent à ce Destival!... Il fallait avoir perdu la tête.
— D'ailleurs, monsieur le marquis, j'en reviens à mes principes : je ne pardonne pas à un homme de se laisser voler.
— Et vous avez raison; qu'il vole les autres... c'est-à-dire qu'il se moque des autres, oh ! à la bonne heure!... c'est de la finesse, c'est du tact : Mais enfin, voilà ce Dalville dans une très vilaine position !
— C'est ce que j'ai pensé dès qu'il ma dit qu'il n'avait plus rien.
— Encore, s'il avait un certain rang... des titres... de ces choses qui mènent à tout...
— Oui, s'il était noble enfin !
— Oh ! alors il pourrait s'en tirer... mais du moment qu'on n'est pas noble, il faut être riche !
— C'est juste, cela rentre dans mes principes.
— Et cela revient au système d'égalité et de philosophie que je vous démontrais tout à l'heure. Je m'intéressais à ce Dalville... mais l'amitié que j'ai pour vous passe avant tout ; c'est pourquoi je crois devoir ne rien vous cacher. .
— Ne me cachez rien, monsieur le marquis!
— Savez-vous ce qu'il m'a dit tout bas, tout à l'heure lorsque j'allais sortir du salon ?
— Non, je n'en sais rien.
— Yous n'en avez pas entendu un mot ?
— Pas un seul.
— Eh bien ! mon cher, il m'empruntait de l'argent.
— Il vous empruntait de l'argent ?
— Oui, mon cher; ma foi, je vous avoue que cela m'a paru un peu leste de sa part!
— Comment, leste!... vous êtes bien honnête, monsieur le marquis!... c'est pis que cela...
— D'abord, je ne le connais pas assez pour...
— Et quand même vous le connaîtriez beaucoup!... est-ce qu'on prête de l'argent à quelqu'un qui est ruiné, et qui vient vous le dire en face?... Moi, qui le connais plus que vous, je ne lui en prêterais point.
— Ensuite, c'est qu'il est du plus mauvais ton d'emprunter à quelqu'un chez un tiers...
— C'est un ton épouvantable !...
Ne pouvail-i! pas venir tout bonnement chez moi... attendre un autre moment... mais non... il me saisit dans votre salon!... Il a fallu que je lui promette de lui en prêter, sans quoi il ne voulait pas me laisser partir.
— C'est vrai, c'est ce que j'ai remarqué... et pourtant vous aviez
annoncé qu'une dinde aux truffes vous attendait, et il me semble qu'une telle considération aurait dû lui imposer silence.
— Vous jugez que s'il va comme cela emprunter à toutes les personnes qu'il rencontrera chez vous, cela vous mettra dans une fausse position, et cela chassera de votre maison une grande partie de vos connaissances, parce que je ne connais rien qu'on redoute plus dans le monde que de s'entendre emprunter de l'argent.
— Ah I mon Dieu ! s'écria la Thomassinière en se promenant à grands pas dans son cabinet. Mais un homme comme cela serait une peste, un véritable fléau. Je crois que j'aimerais mieux voir arriver Mœe Thomas !
— Je vous assure, mon ami, que cela vous ferait moins de tort.
— Soyez tranquille, je mettrai bon ordre à cela. Oh! je n'irai pas par quatre chemins. Dès demain, mon suisse recevra mes ordres; nous n'y serons jamais pour Dalville. Vous entendez bien, jamais.
— Mon ami, faites ce que vous jugerez convenable. Gela me fait de la peine pour ce jeune homme, que j'aimais beaucoup. Mais enfin j'ai dû vous instruire.
— Ah ! monsieur le marquis, vous m'avez rendu un service éminent ! Un service que je n'oublierai de ma vie ! Recevoir chez moi un homme qui emprunte de l'argent à mes connaissances ! qui finirait par m'en demander à moi-même! Songez qu'il n'est ruiné que depuis peu de jours, et s'il emprunte déjà, qu'est-ce qu'il fera donc dans quelque temps? Est-ce qu'on peut savoir où cela s'arrêtera?
• — Je vous ai prévenu, j'ai fait ce que l'honneur m'ordonnait, maintenant je vais dire un mot à la dinde en question. Adieu, mon ami.
— Monsieur le marquis, j'espère que demain vous dînerez avec nous. Je vous assure que vous ne rencontrerez pas Dalville chez moi.
— En ce cas, je serai des vôtres. Vous sentez qu'il est pénible de fermer sa bourse au malheur; mais, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas donner tout ce qu'on a... A demain, mon cher la Thomassinière.
— Votre très humble serviteur, monsieur le marquis.
Le marquis éloigné, la Thomassinière se consulte pour savoir s'il rentrera dans le salon. Il se décide à retourner près de Dalville, et pense même qu'il est de son devoir de commencer à lui faire mauvaise mine, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie d'enfreindre la consigne qu'il compte donner a son suisse.
Dalville est resté avec Athalie. La petite-maîtresse, tout en plaignant le jeune homme, et lui assurant qu'elle prend part à son infortune, s'est
rappelé qu'on donnait le soir une pièce nouvelle aux Français, et elle s'écrie :
— Je ne puis pas manquer d'aller là ce soir. Avez-vous loué une loge, monsieur Auguste?
— Je ne loue plus de loges, madame, répondit Dalville, je prends modestement mon billet au bureau. Quelquefois même je me mets à la queue, et je ne me permets plus la brillante avant-scène.
— Se mettre à la queue! dit Athalie, dont la figure devient moins riante. Fi donc! Quelle horreur!
Quelques moments après, la jeune coquette s'aperçoit que les bottes de Dalville ont quelques légères taches de boue, et elle s'écrie :
— Comment, monsieur, vous que je vois toujours si parfaitement chaussé! vous avez aujourd'hui reçu des éclaboussures. Vraiment, je ne vous reconnais pas là.
— Madame, ceci est encore une suite de mon adversité. Lorsque j'avais cabriolet, il m'était bien facile d'avoir toujours des bottes parfaitement luisantes ; mais quand on va à pied, il faut s'attendre à être moins correct dans sa toilette.
— Quoi! vous n'avez plus votre cabriolet?
— Non, madame, je l'ai misa la réforme, ainsi que mon petit jockey, et n'ai gardé que mon fidèle Bertrand, car celui-là est plutôt un ami qu'un serviteur, et on ne se sépare pas d'un ami parce qu'on est malheureux.
— Comment donc! mais c'est très juste ce que vous dites là, répond Athalie en allant devant une glace arranger les boucles de ses cheveux. Ah ! mon Dieu ! comme je suis pâle auj ourd'hui ! je fais peur ! Je vais avoir mes maux de nerfs, je le sens.
C'est dans ce moment que M. de la Thomassinière rentre dans le salon se donnant un air plus important, une démarche plus lourde, et fronçant déjà le sourcil, de crainte qu'on ne lui emprunte de l'argent.
— Qui est-ce qui vous faisait donc demander, monsieur? dit Athalie en continuant de se regarder dans la glace.
— Madame, c'est une personne qui avait un avis très important à me communiquer, et qui ne voulait pas entrer, sachant que j'avais du monde, car il est certain que quand on a toujours du monde, ça gêne, et je veux me mettre sur le pied de ne recevoir personne quand je serai chez moi.
— Parbleu! monsieur de la Thomassinière, dit Auguste en riant, il iaut faire mieux ; il faut imiter une dame de ma connaissance, qui, lorsqu'elle n'avait pas mis son rouge, son blanc, son bleu et fini de s'embellir enfin, répondait elle-même en ouvrant sa porte : Je n'y suis pas.
— Ah! c'est fort drôle, dit Athalie ; mais je me sens mal à mon aise je vais me jeter sur ma chaise longue.
La petite-maîtresse s'éloigne en faisant une légère inclination de tête à Auguste, et la Thomassinière continue à se promener dans le salon en fronçant le sourcil.
— Eh bien ! monsieur de la Thomassinière, comment vont les affaires? dit le jeune homme en se balançant sur sa chaise, tandis que le parvenu ne sait que faire de lui.
— Les affaires, monsieur? Ah! vous voulez dire les spéculations !
— Vous gagnez toujours beaucoup d'argent?
— Oui, monsieur; certainement on doit gagner de l'argent, c'est un devoir, on est fait pour cela.
— Parbleu, il faudra que vous m'appreniez votre secret, car je n'ai su qu'en dépenser, moi, et cependant il faut que je change de conduite ; il faut que je m'occupe de faire fortune aussi : il me semble que, pour cela, je ne puis mieux m'adresser qu'à vous.
La Thomassinière, qui est persuadé qu'Auguste veut en venir à lui emprunter de l'argent, feint de ne point l'avoir entendu, et dit en regardant son portefeuille :
— Il me manque trente mille francs pour l'achat des créances qu'on vient de me proposer, c'est une affaire superbe. Je sais bien que je trouverais facilement cette somme, et que je n'ai qu'à ouvrir la bouche, qu'à dire mon nom ; mais ça me contrarie, parce que je ne puis pas souffrir avoir recours à personne, quand cela ne .serait que pour une heure. Ah! je suis d'une délicatesse outrée sur cet article-là.
Cette comédie amuse quelque temps Auguste, qui dit enfin ■
— A propos, monsieur de la Thomassinière, comment se porte madame votre mère, cette chère Mmc Thomas, dont l'arrivée vous a fait tant de plaisir la dernière fois que j'ai dîné chez vous?
Le parvenu rougit, se mord les lèvres et balbutie :
— Monsieur. . . elle se porte fort bien. . . elle doit se porter bien. . . mais depuis que j'ai été en Angleterre... certainement on a eu autre chose à penser.. Et... Ah! Dieu!... je me rappelle... j'ai trois lettres à écrire à Londres: des milords qui attendent de mes nouvelles; étourdi que je suis!... Monsieur Dalville, je ne puis rester plus longtemps... mes affaires m'appellent... et les affaires avant tout.
» En disant ces mots, la Thomassinière sort brusquement et sans saluer Auguste, qu'il laisse seul dans le salon.
— Le sot! dit Dalville en prenant son chapeau, croit-il donc que je n'aie pas vu le changement de ses manières depuis qu'il sait que je suis
ruiné? Et Athalie! je la croyais plus sensible! Mais qu'attendre d'une femme pour qui la parure et le plaisir sont tout? Et voilà ce monde où chacun veut briller, dont on recherche le suffrage, avec lequel on passe une partie de sa vie! Tous ces gens-là valent-ils donc la peine qu'on leur
donne un regret?
Et Dalville sort de l'hôtel de M. de la Thomassinière en se promettant de n'y plus rentrer.