LIV. 214. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. nOl'PK ET Cle. UV
— Je suis enchanté de loger au cinquième.
— Et moi je suis ravi que vous en soyez content! mon lieutenant. Bertrand se frotte les mains, parce qu'en flattant le faible d'Auguste.
il lui a rendu sa gaieté; et celui-ci, auquel la vue des toits avait d'abord inspiré de la tristesse, ne peut plus se résoudre à quitter sa fenêtre, parce qe il plonge dans les chambres de deux jolies femmes.
La voisine à l'œil mutin et à l'air dégagé n'a pas toujours les yeux sur son carreau; elle regarde le jeune élégant qui est venu loger sur les toits. Quoique moins riche, Auguste n'avait rien de changé dans sa toilette, car celle d'un homme comme il faut est toujours la même, soit qu'il ait plus ou moins de revenu. Mais Auguste avait une très jolie tournure et des manières distinguées, et cela semblait piquer la curiosité de la jeune ouvrière, qui ne voyait pas toujours si bonne compagnie en face d'elle
Bientôt la demoiselle quitte son ouvrage ; elle va et vient dans sa chambre, range ses tiroirs, allume son feu, se mire, arrange son fichu et fait son dîner; chacune de ses actions a été accompagnée d'un regard en face. Auguste, qui voit tout ce qui se passe dans la chambre de la demoiselle, reste à la croisée en répétant de temps à autre : — Vraiment, Bertrand, c'est très amusant de loger au cinquième.
Il regarde aussi la fenêtre où il a aperçu une jolie blonde; mais là on s'est contentée doter du linge qui séchait et on a refermé la croisée sans donner un coup d'œil chez ses voisins.
Cependant la nuit est venue, il est l'heure du dîner. Auguste quitte sa fenêtre et descend gaiement ses cinq étages ; mais le soir il rentre plus tôt que de coutume et ouvre sa croisée, quoiqu'on soit au milieu de l'hiver. Il aperçoit de la lumière chez ses voisines. L'ouvrière a des petits rideaux qui ne vont que jusqu'à son second carreau: et comme sa croisée est située ilus bas que celle de Dalville, celui-ci voit par-dessus les petits rideaux dans la chambre, qui est bien éclairée, et aperçoit la jeune fille, qui va souvent de son miroir à sa cheminée, et parait tout occupée de son petit bonnet et d'une casserole qui est sur le feu.
— Cette jeune fille ne pense donc qu'à sa cuisine? se dit Auguste : tantôt elle faisait son dîner; maintenant elle fait probablement son souper. Il parait que sur les toits on ne manque pas d'appétit. Oui, Bertrand m'a dit que l'air était plus vif. Ah! la voilà qui retourne à son miroir. Elle est coquette, je m'en étais déjà aperçu; mais sa coiffure est plus soignée que ce matin. Attendrait-elle de la société? Pourquoi pas ? est-ce qu'il n'est pas permis de s'amuser dans les mansardes comme ailleurs? et les riches auraient-ils seuls l'avantage de recevoir leur? amis? Leurs amis! qu'est-ce que je dis là! C'est bien plutôt au cinquième qu'on les reçoit; et les
flatteurs, les parvenus, les parasites ne viennent pas nous y déranger. Vraiment, c'est très avantageux de loger au cinquième. Ah ! qu'est-ce eue je vois !
Auguste voyait la jeune ouvrière, qui, après avoir fini de placer son bonnet, ôtait sa camisole, son petit jupon, et passait une chemise blanche ; et le jeune homme, les yeux braqués sur sa petite chambre, répétait avec feu :
— C'est bien gentil! fort gentil, ma foi! Je n'ai jamais rien vu de mieux a un premier! Ah! mon logement est impayable!
La toilette achevée, la demoiselle dresse son souper sur une petite table ; elle place deux couverts.
— Diable ! se dit Auguste, la compagnie qu'elle' attend ne se compose que d'une personne, et la société ne sera pas plus nombreuse que celle des cabinets du Tournebride. N'importe ! voyons toujours ce qui en arrivera.
Il arrive un jeune garçon en veste et en casquette de loutre, que l'on reçoit en faisant un bond de joie, auquel le jeune homme répond par un baiser bien appliqué, que Dalville croit en entendre le bruit parvenir jusqu'à lui ; et il se gratte l'oreille en disant*
— Diable! diable! regarderai-je toujours! Pourquoi pas? on sait du moins à quoi s'en tenir.
Le souper était sur la table; mais le cavalier à bonnet de loutre avait encore plus d'amour que d'appétit. Il continuait de prendre des baisers en batifolant avec la jeune fille, qu'il ne conduisait pas positivement du coté de la table.
" — Diable ! disait Auguste, je vois que sous les mansardes on fait l'amour tout aussi bien qu'au premier. Voilà un gaillard qui en sait autant que le pins habile séducteur de boudoir. Diable, diable!
Et Auguste finit par quitter la fenêtre avec dépit en murmurant :
— Il n'est pas bien nécessaire que j'en voie davantage : ces demoiselles qui donnent à souper à leur bon ami devraient faire en sorte que leurs rideaux allassent jusqu'au haut de leur croisée
Auguste se promène quelque temps dans son appartement, dont il a bientôt fait le tour, Bertrand est couché et dort déjà; Auguste, en examinant son nouveau local, ne voit plus divers meubles qui d'ordinaire frappaient ses yeux, mais qui n'ont point été transportés au cinquième, où l'on n'a conservé que ce qui est absolument nécessaire. Dalville bien que cette réforme était indispensable; cependant son liront se rembrunit, il se jette sur une chaise, et des réflexions pénibles viennenl l'a saillir. Il est fort tard lorsque, voulant éloigner de tristes pensées, il
retourne à sa fenêtre : il n'y a pins de lumière chez la jeune ouvrière; Auguste n'en est pas fâché ; il en a assez vu de ce côté. Ses yeux se portent vers la fenêtre où il a aperçu la jolie blonde; mais là, quoiqu'on y distingue quelque clarté, un méchant rideau, qui semble déchiré en plusieurs endroits, empêche cependant qu'on ne voie dans la chambre.
Après avoir, pendant quelque temps, regardé plusieurs maisons voisines en songeant au Diable boiteux, que ce tableau lui rappelle, Auguste, n'ayant point d'Asmodée qui l'aidât à voir sur les toits, va quitter sa croisée. Minuit est sonné depuis longtemps, le plus profond silence règne dans la rue, et ce qui était gai vu à neuf heures du soir devient quelquefois tiisle quelques heures après.
Mais en jetant encore un regard sur la maison qui lui fait face, Auguste voit s'ouvrir la fenêtre de la chambre dont un mauvais rideau cache l'intérieur: un mouvement de curiosité assez naturel engage le jeune homme à regarder encore, et, quoique sa lumière vienne de s'éteindre, il ne se dérange pas pour la rallumer, sans songer que cette circonstance lui permet au contraire de voir sans être vu.
La chambre qu'il aperçoit alors parfaitement, offre l'aspect le plus triste : des murs à nu, une mauvaise paillasse jetée dans un coin, une labte, quelques chaises, c'est tout ce que l'on trouve dans ce réduit, où la misère et le malheur semblent habiter, et où la lumière vacillante d'une lampe ne répand qu'une faible clarté.
Un homme âgé est seul dans sa chambre, sa mise, quoique pauvre, n'est point celle d'un ouvrier ; ses cheveux sont blancs, ses traits paraissent altérés; et tout, dans sa personne, dans sa démarche, dénote le désespoir et une sombre agitation.
En considérant ce vieillard, Auguste sent son cœur se serrer ; déjà ce n'est plus une simple curiosité qui le guide, c'est l'intérêt, c'est une secrète inquiétude qui le porte à suivre tous les mouvements de la personne qu'il aperçoit.
Après avoir ouvert la fenêtre, le vieillard est allé vers le fond de la chambre; il marche avec précaution, il semble écouter. Il ouvre doucement la porte d'un petit cabinet, dans lequel Auguste aperçoit un lit. Sans doute quelqu'un est couché là et repose, car le vieillard s'arrête et reste quelques moments immobile à considérer la personne qui sommeille ; puis il essuie avec sa main des larmes qui coulent de ses yeux.
Après quelques instants, il s'avance en ayant soin de ne faire aucun bruit, et dépose un baiser sur le front de la personne qui repose : il semble ne pouvoir s'arracher d'après elle et ne point se lasser de la considérer. 11 tombe à genoux, ses mains s'élèvent vers le ciel, il paraît l'implorer
pour cet être dont il a peine à se séparer: enfin il s'est relevé, il s'éloigne avec effort du cabinet, et va tomber sur une chaise, comme accablé par la douleur. Dans ce moment, Auguste ne peut plus bien distinguer. Ses yeux étaient pleins de larmes, et ses pleurs coulaient sans qu'il s'en aperçût.
Mais tout à coup le vieillard, paraissant ne plus écouter que son désespoir, se lève brusquement, se dirige vers la croisée, jette un dernier regard autour de lui, puis s'élance...
Déjà son pied est posé sur le toit... Un cri d'effroi se fait entendre : — Arrêtez ! arrêtez ! Tels sont les seuls mots qu'Auguste puisse prononcer; il a lui-même le corps à moitié hors de sa fenêtre; il voudrait retenir le malheureux, et n'ose quitter sa croisée, dans la crainte que, pendant le temps qu'il mettrait à descendre, le vieillard n'accomplisse son fatal dessein.
Le cri d'Auguste a frappé l'infortuné; il s'est arrêté, il a tourné la tête vers le cabinet... Il croit que c'est de là que sont partis les accents qui ont pénétré jusqu'à son cœur... Sa force l'abandonne, cette sombre fureur qui l'agitait fait place à la faiblesse, à l'accablement qui succède toujours aux mouvements nerveux, il se laisse aller sur un siège, le nom d'une femme sort de sa bouche, ses pleurs coulent de nouveau. — Je puis descendre, se dit Auguste; j'ai le temps de me rendre auprès de lui.
Courant précipitamment à son secrétaire, Auguste y prend son portefeuille, puis saute quatre à quatre son escalier. Il réveille Schtrack, se fait ouvrir et va frapper à la porte de la maison du vieillard. Aux coups redoublés qu'il donne sur la porte cochère, le portier croit que le feu est dans sa maison, et qu'un passant officieux vient l'en instruire; il se lève vivement, court en chemise ouvrir sa porte, et encore à moitié endormi balbutie :
— Dans quelle cheminée? D'où cela sort-il'?... Est-ce qu'il est déjà violent?... Ma femme... Les pompiers!... *
• — Calmez-vous, ce n'est rien, dit Auguste; mais il faut absolument que je parle à ce vieillard qui loge au cinquième... Tenez...
Et Auguste met une pièce de cent sous dans la main du portier, et monte rapidement l'escalier, laissant le concierge se frotter les yeux, regarder la pièce qu'on lui a donnée, puis sortir dans la rue afin de s'assurer encore s'il n'aperçoit point de fumée quelque part.
Auguste est arrivé au dernier étage; la lumière de la lampe qui passe sous une porte mal jointe le guide pour passer.
— Qui est là? demande le vieillard étonné que quelqu'un vienne chez lui aussi tard.
— Ouvrez, de grâce! répond Auguste; c'est un ami, c'est quelqu'un qui veut sécher vos pleurs.
Ce mot un ami semble frapper d'étonnement le malheureux. Il se décide cependant à ouvrir, et regarde avec surprise le jeune homme qui vient à une heure du matin lui offrir ses services, et dont les traits lui sont entièrement inconnus. Mais la figure d'Auguste respire la douceur, ses yeux expriment un tendre intérêt pour le vieillard, et celui-ci le laisse pénétrer dans son réduit en balbutiant :
— Que voulez-vous, monsieur?
— Vous consoler... vous sauver du désespoir...
— Monsieur... qui vous à dit.
— Je vous ai aperçu tout à l'heure... Vous alliez exécuter un affreux projet...
— Ah! monsieur... C'est donc votre voix!... Pauvre Anna! et j'ai cru que c'était la sienne ! Mais elle dormait. Elle repose encore. Ah! monsieur, je vous en supplie, qu'elle ne sache jamais... Et pourtant que faire encore sur la terre, sans pain... sans ressources?... Elle se tue pour me nourrir!... Elle se prive de tout pour moi!...
L'infortuné, en s'abandonnant à sa douleur ne s'apercevait pas qu'il élevait la voix. — Chut! lui dit Auguste, vous allez la réveiller... Parlons bas... Contez-moi vos peines; je vous le répète, je veux les faire cesser.
Le ton d'Auguste, la douceur de sa voix, inspirent de la confiance au malheureux père, il s'assied près du jeune homme, le plus loin possible du petit cabinet, et commence à demi-voix son récit :
■ — Je ne suis pas né dans l'indigence, monsieur, et c'est peut-être un malheur pour moi. Ma famille était considérée, et son nom...
— Je ne vous le demande pas, monsieur, je n'ai pas besoin de savoir votre nom pour désirer vous être utile ; je ne veux connaître que vos malheurs.
L'étonnement du vieillard a redoublé ; après avoir regardé de nouveau Auguste, il reprend son récit :
— Je reçus une éducation superficielle ; mais je devais avoir vingt mille livres de rente, et l'on m'assurait que j'en saurais toujours assez. Je me trouvai de trop bonne heure maître de moi-même; j'aimais les plaisirs avec ardeur!... J'aimais surtout ce sexe séduisant..- dont je ne dois pas dire de mal, puisqu'il est celui de mon Anna. Mais je m'abandonnai aveuglément à mes passions, et je dissipai ma fortune avec des maîtresses qui me trompaient, et des faux amis qui m'aidaient à me ruiner.
LA LAITIÈRE DE MONTFERMEIL 23g
Ici Auguste ne peut s'empêcher de pousser un soupir, mais il fait signe au vieillard de continuer.
— Je voulais quelquefois être sage, mais îe ne savais point écouter les conseils de la raison. Arrivé à l'âge de trente-neuf ans, j'avais dissipé tout mon bien, et je n'avais aucune habitude du travail.
Alors une femme aimable, qui m'aimait pour moi-même, voulut bien associer son sort au mien. Elle possédait quelque aisance; elle m'épousa, et me donna mon Anna. Je pouvais être heureux, mais l'habitude des plaisirs du grand monde m'avait fait un besoin de la dépense. Je voulais procurer à mon épouse les parures brillantes que je voyais porter à d'autres; j'étais outré de voir des cachemires à des femmes qui ne la valaient point. En vain elle me disait que mon amour seul lui suffisait, je me persuadais qu'elle me cachait ses désirs et souffrait mille privations. Pour augmenter notre fortune, je fis des folies, je jouai... j'engageai notre bien... et je réduisis à la misère celle qui m'avait confié sa destinée. Alors, reconnaissant mes erreurs, je voulus trouver un emploi, mais je n'étais plus jeune, je ne pus parvenir à être placé. Les regrets déchiraient mon cœur, ils blanchirent de bonne heure mes cheveux ; je vous parais bien vieux, et je n'ai pas encore soixante ans. Mon épouse ne me fit aucun reproche; elle mourut en me recommandant notre fille, alors âgée de huit ans. Je tâchai d'utiliser quelques talents; mais ils étaient bien légers et je devenais vieux, je trouvai rarement à m'occuper. Cependant mon Anna grandissait, et déjà elle travaillait pour soutenir son malheureux père. Si vous saviez, monsieur, tout ce que je lui dois!... Combien de nuits elle a veillé afin de gagner davantage!... Pour elle, jamais de repos... jamais de plaisir... et cependant aucune plainte ne lui échappe : c'est elle qui me console lorsqu'elle me voit plus affecté, lorsque je me reproche mon inconduite. Ah! monsieur, je ne cherche point à cacher mes torts... Ce sont mes folies qui m'ont fait perdre ma fortune et dissiper colle de ma femme. Ma fille pourrait être heureuse, et depuis dix ans le travail et les larmes sont devenus son partage!... Seul, j'en suis cause! Pensezvous encore que je sois digne de votre pitié?
— Oui, monsieur, dit Auguste en serrant la main de l'inconnu. Mais qui vous portait cette nuit à une si funeste résolution?
— Malgré mes fautes, monsieur, j';ii toujours respecté l'honneur; j'ai dissipé ma fortune, mais du moins je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais manqué à mes engagements. Il y a deux ans, j'ai rencontré un homme que j'avais connu au temps de mon opulence : il es1 renu ;i Bttoi, il m'a nommé encore son ami. .le lui ai conté nies peines; il m'a offert sa bourse et m'a prêté douze cents francs. Vous prendrez, me dit-il, tout, le
temps que vous voudrez pour me les rendre. Hélas ! une longue maladie m'empêcha de rien gagner; cependant mon créancier ne me demandait rien, mais ce brave homme, qui est maintenant dans le commerce, a fait lui-même de mauvaises affaires et éprouvé plusieurs faillites. Il y a deux mois il est venu savoir si je pouvais le rembourser, cela m'était impossible...
Il ne m'a fait aucun reproche et n'est plus revenu; mais j'ai appris hier qu'un créancier barbare l'a fait mettre en prison pour une somme de mille francs : cette nouvelle m'a désespéré! Si j'avais payé ma dette, cet honnête homme jouirait encore de sa liberté. Hélas! j'ai fait le malheur de tous ceux qui se sont intéressés à moi!... Mon Anna se prive de tout pour son père... Ah! monsieur, dois-je encore conserver une existenca qui est un fardeau pour moi?
Auguste a tiré son portefeuille de sa poche ; il y prend trois billets de mille francs qu'il met dans la main du vieillard en lui disant : — Payez les douze cents francs que vous devez, et avec ce qui vous restera, achetez un petit établissement à votre fille. Je suis persuadé que maintenant des jours plus heureux luiront pour vous.
Le vieillard ne sait s'il est le jouet d'un songe : ce qui lui arrive lui semble tellement extraordinaire, qu'il n'ose encore se livrer à sa joie. 11 regarde tour à tour Dalville et les billets de banque que celui-ci lui a mis dans la main ; il ne peut que balbutier :
— Mon Dieu ! se pourrait-il?... Ce bonheur inattendu !... Bon jeune homme !... Pardon, monsieur!... Mais vous êtes donc un ange que le ciel envoie vers nous !...
— Non, je ne suis point un ange ! dit Auguste en souriant, j'ai au contraire, toutes les faiblesses des mortels, mais je me trouve heureux de pouvoir, avec si peu de chose, être utile à deux infortunés.
— Mais, monsieur, cette somme est considérable !...
— Elle ne saurait payer la leçon que vous venez de me donner.
— Comment !
— Adieu, monsieur, il est bien tard, livrez-vous au repos, vous en avez besoin, et j'espère que vous allez en goûter un plus doux.
■ — Eh quoi! vous voulez déjà noufc quitter!... Ah! laissez-moi apprendre à ma fille ce que je vous dois. Permettez-lui de remercier aussi notre bienfaiteur. Ah ! vous ne connaissez pas mon Anna, aussi belle que bonne... Sa vue vous fera sentir tout ce que vous avez fait pour moi en me donnant les moyens de rendre heureuse cette chère enfant !...
La p'iite court au-devant île Virginie. (P. 2'r2.)
Le vieillard se dirigeait vers le cabinet, Auguste l'arrête en lui disan! à voix basse :
— Je vous en prie, ne la réveillez pas... Une autre fois, je la verrai... ne troublez pas son sommeil.
— Vous le voulez, monsieur... je vous obéis ; mais, de grâce, votre nom ! que je sache à qui je dois...
L1V. 275. — PAUl. DE KOCK. — ÉD. J. IIOL'FK BT C'°. UV. 275
— Je vous le dirai demain.
— Le mien est Dorfeuil, monsieur ; je veux que vous connaissiez celui que vous rendez à la vie, à l'honneur.
Augu-te se dérobe aux remerciements du vieillard, et sort enfin de cet asile où il a porté la joie et le repos. Il descend gaiement les cinq étages, et, plus content qu'il ne Ta jamais été, se dit : — Yoilà deuxpersonnes que j'ai sauvées du désespoir... et, pour cela, je n'ai qu'à me figurer que Destival m'a emporté mille écus de plus. De retour à son cinquième, Auguste se couche et ne se réveille que tard dans la matinée.
— Il me semble, mon lieutenant, que vous n'avez pas mal dormi dans votre nouveau logement ? dit Bertrand en entrant dans la chambre d'Auguste.
— En effet, je crois que je nrai jamais si bien reposé à mon premier. Cependant l'ancien caporal voit avec étonnement que son maître ne
se met pas une seule fois à la fenêtre ; a la fin de la journée, il lui en témoigne sa surprise.
— Est-ce que notre vue ne vous plaît déjà plus, mon lieutenant?
— Non, mon ami, j'ai réfléchi... et je pense que c'est dangereux de voir chez les autres.
— Il me semble cependant que vous aviez aperçu de jolies petites choses, mon lieutenant ?
— J'en ai vu aussi de fort tristes... Tout bien considéré, je crois qu'il vaut mieux ne pas s'occuper de ce qui se passe chez ses voisins.
Auguste avait une autre raison pour ne plus se mettre à sa fenêtre : il ne voulait pas être aperçu du vieillard, qui l'aurait reconnu, et chez lequel il ne voulait plus retourner. Auguste savait que la fille du pauvre Dorfeuil était charmante ; il redoutait sa propre faiblesse, et ne voulait point s'exposer à gâter sa bonne action.