‹ La laitière de MontfermeilChapitre 31 sur 102 · LES GRISETTES AU VILLAGE. — LA VEILLÉE ET LE REVENANT · texte numérisé non relu

LES GRISETTES AU VILLAGE. — LA VEILLÉE ET LE REVENANT

— Nous n'irons plus chez M. Auguste, avait dit Denise en retournant à son village; et lorsque sa tante lui demanda si le beau monsieur de Paris les avait bien reçus, la petite ne put que pleurer en murmurant :

■ — Nous sommes restés plus de trois heures chez lui, et il ne nous a parlé qu'une minute !...

— Quoi ! ma chère amie, il ne t'a pas remerciée de tes poulets, il ne t'a pas fait compliment de ma galette ?

— Oh! si, ma tante...

— Quoi que tu voulais donc de plus, mon enfant ? A Paris, vois-tu, on est toujours si pressé, qu'on a pas le temps d'y faire la conversation ; ce n'est pas comme chez nous.

Denise ne dit pas à sa tante que M. Dalville ne Ta pas seulement remerciée de son présent, car cela aurait fâché la mère Fourcy, et la petite espère encore que le jeune homme viendra les voir, et il est si aimable au village, qu'elle oubliera alors sa froideur de la ville.

— Et pour l'emploi de c't' argent, demanda la mère Fourcy, que t'at-il dit, mon enfant?

— Rien, ma tante... c'est-à-dire que nous en ferons ce que nous voudrons.

— Alors il faut faire bâtir la maisonette, cultiver le jardin, ça sera la propriété de Coco.

■ — Oui, ma tante.

La jeune fille laisse agir sa tante ; elle n'a plus de cœur à rien, chaque jour sa tristesse semble augmenter, les caresses de l'enfant ne peuvent la distraire. Elle cherche dans le travail l'oubli de ses ennuis ; mais au milieu de ses travaux champêtres, qui faisaient autrefois son bonheur, Denise s'arrête, soupire et reste souvent plusieurs minutes immobile et pensive.

Lorsque la mère Fourcy la surprend dans cet accès de tristesse, elle court à elle en s 'écriant :

— ■ Quoi que t'as donc, ma petite ?...

- — Rien, ma tante, répond Denise en s'efforçant de sourire.

— Mais tu étais là sans remuer... et tu ne parlais pas...

— C'est que je pensais, ma tante...

— A quoi donc, mon enfant ?

— Je ne m'en souviens plus...

— C'est une maladie que l'as là !

— Je n'en sais rien, ma tante.

— ■ Pardi ! je le vois ben !... tu maigris, tu pâlis... tu ne manges plus.. . Faudrait te marier, ma petite. . .

— Oh ! non, ma tante, je neveux pas !

— Alors il faudrait prendre médecine, car enfin, mon enfant, il faut ben prendre qucuque chose.

La mère Fourcy ne voit qu'un mari ou une médecine qui puisse rendre à Denise ses couleurs; mais la petite assure Qu'elle^ reviendront

avec la belle saison, parce qu'elle espère que le retour du printemps ramènera Auguste au village.

En hiver, les journées sont bien longues, surtout pour la jeune villageoise qui ne prend plus de plaisir à la veillée, qui n'écoule qu'avec ennui les propos des garçons, et qui n'a personne pour qui elle désire se parer.

Si l'on trouve encore quelque charme à rêver sous l'ombrage d'un chêne, si l'aspect de la verdure des bocages adoucit les peines de l'amour, l'intérieur d'une ferme, le bruit des oies et des canards doit être insupportable à un cœur qui cherche le silence et la solitude. Denise, forcée de cacher sa tristesse à sa tante, reste dans sa chambre, et regarde la route qui mène à Paris.

Un jour qu'une belle gelée avait séché la terre, et que le soleil donnait encore du charme aux vieux arbres dépouillés de feuilles, Denise, qui était à la fenêtre de sa chambre, entend parler et rire dans le sentier qui conduit à leur maison. Ces voix ne sont pas du village ; en effet, ce sont deux dames mises comme celles de Paris, qui viennent par le chemin bordé de saules, regardant autour d'elles, paraissant ne pas trop savoir où elles vont, et s'arrêtant à chaque instant pour rire et se reposer contre la haie qui borde le chemin.

Denise reconnaît une de ces dames pour celle qu'elle a rencontrée à Paris chez Auguste, et qui l'a reconduite jusqu'à la voiture en lui témoignant le plus vif intérêt. La vue de quelqu'un qui connaît Dalville, qui vient peut-être lui donner de ses nouvelles, cause un grand plaisir à la jeune fille, qui sort aussitôt de sa chambre pour courir au-devant des voyageuses.

Denise ne s'était pas trompée : Virginie, qui pensait quelquefois à la jolie villageoise qu'elle avait rencontrée chez Auguste, avait parlé d'elle à une de ses amies ; cette amie était une grande brune de trente ans, bien taillée, mais dont le regard aurait intimidé un sapeur; couturière de son état, mais aimant la comédie avec passion, elle négligeait son fil et son aiguille pour aller jouer sur les théâtres de société les princesses tragiques et les héroïnes de mélodrame. Malgré son air décidé, le sentiment était le faible de M"e Cézarine, qui avait toujours une grande passion en train, et se serait mise tout à fait au théâtre si elle avait pu parvenir à vaincre un zézaiement qui lui faisait dire à son amant : Ze vous aime et ze vous zéris.

Du reste, M"" Cézarine était fort bonne enfant, et incapable de chercher à séduire l'amant d'une de ses amies.

Une belle journée d'hiver avait donné à Virginie l'idée d'aller à

Montfermeil ; au premier mot de campagne, Cézanne s'était écriée :

— Ze vais avec toi, ma zère, z'ai zustement besoin de me distraire auzourd'hui !... Théodore m'a fait des traits... Ah!... allons voir ta petite paysanne, nous boirons du lait, ça calmera peut-être mes idées...

— Allons-y, avait répondu Virginie ; je ne sais pas bien l'adresse, mais je sais que c'est à Montfermeil... et je n'ai pas ma langue dans ma poche.

■ — Ah ! nous aurons bientôt trouvé... Moi qui découvrirais Théodore à l'autre bout de Paris... est-ce que tu crois que ze n'aurai pas bientôt fait la revue du villaze?

— Je te présenterai comme une de mes parentes... parce qu'il faut avoir l'air de quelque chose.

— Sois tranquille. Est-ce que ze n'ai pas zoué Sémiramis ? '. . . est-ce que ze n'ai pas un port de reine ? .

— Je sais bien que ta as joué Sémiramis, mais quelquefois on ne s'en douterait pas.

— Allons prendre les petites voitures, et parlons.

— C'est ça. Oh ! je suis sûre que la petite me recevra joliment. Ma cnère, c'est une vertu véritable que nous allons voir.

— Tant mieux, ze n'aime plus que l'innocence depuis que ce coquin de Théodore m'a trahie.

— Ah, Dieu ! est-ce que tu vas me parler de ton Théodore tout le long de la route? ça sera amusant! A propos, une difficulté : je n'ai pas le sou, moi.

— Oh ! z'ai de l'arzent pour nous deux. Attends que ze compte. Z'ai encore cent quinze sous.

— Avec ça, nous irions au Mississipi, mets la capote des dimanches, le cachemire indigène, et en route !

M118 Cézarine avait mis la capote oiseau-de-paradis, que le soleil avait changée en couleur nankin, et le châle jadis amarante, dont les palmes se fondaient tellement avec le fond 'qu'il devenait difficile de les distinguer ; mais quand on a souvent de grandes passions, on fait quelquefois des sacrifices, et M"e Cézarine préférait un regard de l'homme de son choix aux diamants d'un prince russe; c'est en quoi elle différait essentiellement avec M"" Virginie.

Ces demoiselles ont eu des places dans la voiture-, il n'y avait dedans que deux vieux paysans, auxquels elles ont tiré la Langue tout h- long du chemin, parce qu'elles ont trouvé qu'ils sentaient mauvais. Enfin, elles sont arrivés à Montfermeil ; et Virginie ayant demandé où logeait Denise, on les a envoyées dans le sentier où la jeune fille vient de les apercevoir.

— Ma zère amie, disait Cézarine, ze ne vois pas le toit zampêtre de ta petite connaissance, et ze commence à avoir une faim solide.

— Attends, ça doit être par ici.

— Que la matinée est belle ! Si cet ingrat Théodore était venu avec nous.

— - Oui, pour te manger tes cent quinze sous en un repas ! Dieu ! que tu es bête de t'amouracher comme ça d'un homme qui te ruine ! Avançons encore.

— Ma zère, c'est plus fort que moi; z'ai beau me dire: Faut l'oublier! - Si lu veux, je te le chanterai ; ça Le fera peut-être plus d'effet.

— Ah ! il a de si beaux favoris ! Ce sont ses favoris qui m'on séduite d'abord.

— Il fallait les lui faire mettre en cravate.

■ — Tu plaisantes touzours. Que tu es heureuse, Virzinie! tu ne sais pas ce que c'est qu'une passion violente.

— ■ Bast! j'en ai eu bien plus que toi ! Ah! vois-tu cette jolie maison?... cette ferme... C'est sans doute là...

— Ze ne crois pas que ta villazoise soit si bien lozée.

— Pourquoi donc pas?... Si tu avais vu les beaux poulets qu'elle avait apportés à Auguste, ça ne t 'étonnerait plus. '

La présence de Denise met fin à l'incertitude de ces dames. La pelite court au-devant de Virginie, l'embrasse, et fait des révérences respectueuses à Cézarine, qui s'écrie :

— Comment ! c'est là ta zeune villazoise... ah ! qu'elle est zentille!... Dieu ! quelle zolie figure!... Ah! je suis bien aise à présent que Théodore ne soit pas venu...

Virginie donne un coup de pied à Cézarine pour la faire taire, et dit à Denise :

— Vous voyez, ma chère amie, que je ne vous ai pas oubliée... je suis venue vous voir sans façon. J'ai amené avec moi ma parente... cela ne vous gène pas?.. .

■ — Oh ! non, madame ; au contraire, je suis bien contente... C'est bien aimable à vous d'être venue... Ma tante sera charmée de vous voir... ainsi que madame.

— Voulez-vous permettre que ze vous embrasse aussi, mon enfant ? dit Cézarine.

— Oui, madame, avec plaisir... Mais, venez donc... entrez chez nous..» Vous n'avez peut-être pas encore dîné?

— C'est tout comme, ma zère... ze n'ai pris qu'un morceau de saucisson en me le van!..

— Oui, dit Virginie en marchant encore sur les pieds de Cézanne, ma parente et moi, nous sentions que le grand air ouvre l'appétit... mais nous allions aller à l'auberge...

— Ah! madame, j'espère bien que vous resterez avec nous... Caserait bien mal de nous refuser...

— Dieu! qu'elle est zenlillo!... elle a le nez de Théodore...

— Nous acceptons, ma chère Denise, puisque cela ne vous gêne pas... D'ailleurs, la moindre chose des personnes qu'on affectionne... cause toujours plus de plaisir... que les mets recherchés qu'on ne trouverait pas ailleurs...

Denise, pour toute réponse, court en avant avertir sa tante, et Virginie dit à son amie :

— Prends donc garde à ce que tu dis, et songe à prendre une tenue respectable... Avec ton Théodore que tu glisses partout !...

— Et toi, qui te perds dans tes phrases, dont tu ne peux plus sortir !...

— C'est égal... des phrases, ça convient aux paysans ; ils ne comprennent pas, mais ils trouvent que c'est superbe.

— Eh bien, Théodore, ze dirai que c'est mon mari qui est à l'armée. Tout en parlant, ces dames sont arrivées dans la cour de la maison.

et les oies, les canards, le chien et la chèvre les saluent par un peti! concert impromptu.

- Ah ! que j'aime la campagne ! s'écrie Virginie en courant embrasser Coco, tandis que Cézanne fait ce qu'elle peut pour retirer son châle de la gueule du chien. Pendant ce temps, la mère Fourcy vient recevoir les voyageuses, que sa nièce lui a annoncées comme de belles dames de Paris de la connaissance de M. Auguste, et auxquelles la bonne femme croit devoir beaucoup de considération.

— Voilà ma tante, madame, dit Denise à Virginie, et celle-ci fait un salut de femme comme il faut à la paysanne en disant :

— Je suis fort aise de faire connaissance avec cette table tante... Dieu! quelle figure à l'antique !... J'aime beaucoup les personnes âgées... Que je vous embrasse, madame!

Virginie, après avoir embrassé la mère Fourcy, appelle Cézarine :

— Ma parente... voulez-vous venir, que je vous présente à noire bonne tante ?...

— Un instant, donc ! dit Cézarine, que ze me débarrasse de ce polisson de zicn, qui a empoigné mon cazemire. Ali! ze sais bieo pourquoi : c'est qu'avanl-bier z'ai enveloppé an zigot dedans...

Virginie tousse pour couvrir les paroles de Cézarine, qui se

débarrasse enfin du chien, et vient faire un salut de reine à la mère Fourcy.

— C'est ma parente, dit Virginie en présentant son amie à la tante de Denise. Je lui ai parlé de votre aimable nièce, et elle n'a pu résister au désir de faire sa connaissance et la vôtre, respectable tante ; nous avons quitté nos hôtels et grimpé dans le léger pot-de-chambre, dans lequel nous n'avions pour toute société que deux vieux malotrus qui sentaient le rance ; mais quand on vient voir de^gens qu'on estime et qu'on aime, on saute à pieds joints sur ces petites contrariétés ; n'est-ce pas ma parente?

— Oui, mon amie, dit Cézarine en marchant comme Sémiramis.

— C'est ben honnête à vous, madame, dit la mère Fourcy, et nous sommes ben sensibles à vot' politesse... Mais vous allez prendre queuque chose...

— Nous avons déjà dîné à la fourchette... mais nous ne voulons pas vous refuser...

— Moi, à la campagne, ze manzerais toute la zournée.

Ces dames entrent dans la maison, et pendant qu'on met le couvert, Cézarine caresse Coco en s'écriant :

— Le bel enfant!... quel zoli profil!... Il ressemblera à Théodore... Est-ce que c'est à vous, ma belle?

C'est à Denise que MUe Cézarine adresse cette question ; la petite rougit en disant :

— Comment, madame ?...

— Ma parente, vous êtes furieusement bête ! s'écrie Virginie ; aller demander ça à cette enfant, comme si elle était d'âge à... ! D'ailleurs, estce qu'elle pense à la bagatelle !

— Ecoute donc, ma zère, ze ne sais pas au zuste son âze... D'ailleurs, z'ai eu une sœur qui était mère à treize ans !

— C'était donc une créole?

— Oui, une créole du Pont-aux-Zoux.

Heureusement la mère Fourcy est alors à la cave, ce qui l'empêche a'entendre ces dames. Denise voudrait bien avoir des nouvelles d'Auguste, mais elle n'ose pas se permettre d'en demander à Virginie ; elle craint qu'on ne devine tout l'intérêt qu'elle lui porte, et la pauvre petite serait bien honteuse si les dames de Paris, qu'elle croit toutes deux delà connaissance de Dalville, savaient le secret de son cœur. Pour l'aimable enfant, l'amour est tout ; elle est loin de se douter que pour ces dames ce n'est plus que peu de chose.

Pendant que Denise est allée faire les apprêts du repas, Virginie

LA LAITIERE DE MOMTFERMEIL

Il avait manqué défoncer une armoire, pour faire un plus beau salut. (P. 250.) liv. 276. — PALI, de kock — en. J. ROUFF et cie. |.|v 276

prétend aider la mère Fourcy à mettre les assiettes, ce que celle-ci ne veut pas souffrir, et. pendant cette lutte entre la paysanne et la demoiselle de Paris, une bouteille pleine s'échappe de dessous le bras de la tante et se brise aux pieds de Gézarine dont la robe reçoit plusieurs éclaboussures.

— Ah! Dieu! mon mérinos est tout tazé ! s'écrie Cézarine, comment donc que ze ferai ! ze n'en ai pas d'antre...

— Tu mettras une robe de velours, dit Virginie en faisant signe à son amie de prendre garde à ce qu'elle dit ; mais Gézarine, tout occupé de sa robe, ne l'écoute pas et continue de se lamenter.

— C'est zustement celle qui m'allait le mieux et que z'avais quand z'ai fait la conquête de Théodore.

— C'est son mari qui est à l'armée!... il est général. Allons, ma parente, c'est assez nous occuper de votre robe... Vous n'en manquez pas, il me semble...

— Il est certain que si z'avais toutes celles que z'ai mises en plan...

— En plan, madame Fourcy, ça veut dire qu'on les coupe pour en faire des essuie-mains. Ah ! c'est qu'à Paris nous sommes si changeantes !... il nous faut une robe neuve toutes les semaines !... Nous jetons notre argeut par les fenêtres !... C'est un bien vilain séjour que ce Paris!... Heureux les habitants du village!... Ah! la campagne!... des arbres, des bêtes, du pain bis, voilà le bonheur... J'espère bien que je finirai parj acheter un petit château ou une chaumière ; ça m'est égal, pourvu que ce soit dans les champs. Quant à Denise, que j'aime comme si j'étais sa mère, si j'ai un conseil à lui donner, c'est de rester ici, de ne plus aller à Paris... D'ailleurs, je crois bien qu'elle ne s'en soucie guère, et la manière dont M. Dalville l'a reçue la dernière fois... Ah ! j'en étais outrée! Cette pauvre petite qui lui apportait des œufs et une si bonne galette !...

Denise, qui vient de revenir avec une grande soupière pleine, entend les dernières paroles de Virginie, et s'arrête derrière Cézarine, en lui faisant signe de ne rien dire à sa tante. Habituée à dissimuler, Virginie comprend les signes de la petite, et voulant tâcher de réparer sa gaucherie, elle reprend :

— Après tout, le jeune honlme est excusable, parce que, voyez-vous, madame Fourcy, à Paris, il y a des gens qui n'aiment pas la galette : ce n'est pas comme au village, où ça tient lieu de salade. Du reste, Auguste est un peu étourdi, mais le cœur est bon! le cœur est excellent, je le connais mieux que personne ! D'ailleurs, ce n'est pas dans ce moment que je voudrais dire du mal de lui, et quoiqu'il soit ruiné...

— Ruiné ! s'écrie Denise, et dans son saisissement la petite laisse tomber la soupière, dont le contenu achève de moucheter la robe de Gézarine.

— Dieu! ze suis bien malheureuse auzourd'hui ! s'écrie Cézarine en considérant son mérinos ; comment voulez-vous que ze revienne à Paris, et que ze zoue lundi Andromaque avec cette robe-là?

La mère Fourcy se confond en excuses; mais Denise ne s'occupe pas de l'accident qui lui est arrivé; elle court à Virginie en répétant :

— Ruiné! M. Auguste ruiné! Ah! mon Dieu ! madame, et comment donc cela lui est-il arrivé ?

— Je vous dirai cela tout à l'heure, ma chère amie. Virginie commence par se mettre à table; Gézarine en fait autant, et

oublie les accidents arrivés à sa robe en mettant les morceaux double. La mère Fourcy se tient respectueusement debout devant ces dames, et la pauvre Denise, les yeux fixés sur ceux de Virginie, attend avec impatience qu'elle veuille bien lui apprendre ce qui est arrivé à Auguste.

— Asseyez-vous donc, respectable tante, dit Virginie à la mère Fourcy, qui crois avoir chez elle des dames de la cour.

— Je n'en ferai rien, madame, assurément!

— Ze ne manzerai pas si vous restez debout, dit Cézarine en avalant son troisième œuf frais.

— J'savons trop ce que je vous devons, madame.

— Vous ne nous devez rien du tout, madame Fourcy; c'est nous, au contraire, qui devrions vous servir!

— Ah! madame, par exemple!

— : Respect aux personnes ridées, voilà ma devise. Asseyez-vous

donc.

— Gomme madame zouerait bien la mère de Conoian !

— Ma parente, laissons là Coriolan, et donnons un siège à madame Fourcy.

En disant cela, Virginie se lève de table, va prendre la mère Fourcy par le bras, et la conduit devant une chaise. Comme la paysanne se défend toujours, Virginie la pousse en arrière et finit par la prendre par les épaules et la faire asseoir à côté de la chaise ; la bonne femme tombe presque sous la table, et Virginie, qui est allée reprendre sa place et croit que la \illageoise est assise, dit en ne la voyant plus :

— Je crois que je vous ai donné une chaise un peu basse, mais au moins, vous serez mieux que debout.

— Il est zoli ton siège! dit Cézarine en aidant la mère Fourcy à se relever.

— Gomment, vous étiez tombée? Voilà ce que c'est que de faire des façons ! Vous êtes-vous fait mal?

— Vous êtes ben honnête, madame, un peu... à la hanche.

— Ça ne peut que vous faire du bien, ça fouette le sang. Asseyezvous donc.

La mère Fourcy ne se fait plus prier, et le calme étant établi, Denise dit de nouveau :

— Et M. Auguste, madame?

— Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas dit pourquoi il était ruiné. La première raison, c'est que je n'en sais rien; mais ensuite c'est facile à deviner : ce jeune homme-là agissait comme un étourdi, jouant, faisait beaucoup de dépenses, payant des maîtresses ! Moi, je lui ai dit vingt fois : Auguste, tu vas trop fort! je lui ai dit cela très souvent, et je le tutoyais, parce que je l'ai vu si petit !

— Je croyais que ce mosieur était de votre âge, dit la mère Fourcy.

— Oui, à peu près; mais nous avons été élevés ensemble, nous avions la même nourrice ; aussi je lui suis bien attachée, et quoiqu'il loge maintenant au cinquième, ça ne m'empêchera pas d'aller déjeuner avec lui, c'est ce que je disais hier à Bertrand, qui m'apprenait que les fonds étaient bas.

— Mais M. Auguste doit avoir bien du chagrin, il doit être bien triste d'être ruiné, dit Denise en soupirant.

— Lui! ma chère amie ; pas du tout : oh! vous ne le connaissez pas! il est toujours aussi fou, aussi insouciant. C'est Bertrand qui me disait celahier. Ce pauvre Bertrand! j'ai vu une larme dans ses yeux pendant qu'il me parlait des folies de son maître ! c'est là un fidèle serviteur, un ami véritable. Donne-moi à boire, Sémiramis, car. pendant que je cause je m'aperçois que tu ne fais que te verser. Sémiramis, c'est le nom d'une terre appartenant à ma parente; elle en a dans tous les environs de Paris.

— Dis donc,- Denise, s'écrie la mère Fourcy, si ce monsieur est pauvre à c't'heure, ne devrions-nous pas lui rendre ce qu'il a laissé pour Coco? Queu dommage que c'te maisonnette soit bâtie à présent!

— Madame Fourcy, ce qui est donné est donné, dit Virginie, c'est un principe dont je ne me suis jamais écartée. Il ne faut pas se mettre sur le pied de rendre ce qu'on a reçu !

— Ah! si z'avais tout ce que z'ai donné à Théodore!

— C'est le mari de ma parente. Elle lui a donné deux fois la rougeole, et vous concevez qu'elle ne serait pas charmée de la ravoir. Donne/. moi à boire, Sémiramis.

Denise ne se mêle plus à la conversation, elle est rêveuse, et tout

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occupée de ce qu'elle vient d'apprendre au suje t de ce jeune homme de Paris. Les deux demoiselles, qui se trouvent bien à table, bavardent à qui mieux mieux. La mère Fourcy ouvre de grands yeux et do grandes oreilles, ne comprenant pas toujours les belles choses que ces dames lui racontent; mais comme on ne lui laisse pas le temps de placer un mot, elle n'a pas autre chose à faire que d'avoir l'air émerveillé.

Ces dames étaient à table depuis assez longtemps, et la mère Fourcy assise entre elles, ne faisait que tourner la tête à droite et à gauche. Denise a quitté la salle sans être remarquée; la pauvre petite a le cœur gros, elle croit Auguste malheureux, elle a besoin de laisser couler ses larmes, et veut les cacher aux dames de Paris. Coco, qui jouait dans la cour, la voit passer près de lui.

L'enfant s'aperçoit que la jeune lille a du chagrin : il quitte sa Jacqueleine pour aller près de Denise, en lui disant :

— Qu'est-ce que tu as, ma petite Denise?

— Tu ne sais pas, Coco, que ton bon ami, celui qui t'a donné tant de choses, est à présent pauvre, malheureux, peut-être...

— Ma petite Denise, il faut lui porter encore des œufs et de la galette ; ça lui fera plaisir, s'il est pauvre. Quand j'étais dans not' chaumière avec grand'maman, j'étais si content quand tu m'apportais du pain blanc! Je n'en mangeais pas souvent alors.

Denise embrasse Coco, ce que l'enfant vient de lui dire lui a fait concevoir une secrète espérance; elle s'essuie les yeux et retourne dans la salle, où la société vient de s'augmenter par l'arrivée d'un habitant du village, ancien maître d'école, qui venait rendre visite à la mère Fourcy, et, à la vue des deux demoiselles de Paris, avait manqué défoncer une armoire pour faire un plus beau salut, tandis que Virginie regardait Cézarine, qui se cachait la figure sous la serviette, pour ne pas rire au nez du nouveau venu, dont la figure rappelait exactement les masques grotesques qu'on vend en carnaval.

— ■ Bonjour, voisin Manflard, dit la mère Fourcy à l'ancien maître d'école.

— Bonjour, voisine Fourcy.

— Comment ça va-t-il, voisin Manflard?

— Très bien, voisine Fourcy. Ma foi, je n'avais rien à faire, je me suis dit : Faut aller voir la voisine Fourcy.

- — C'est ben honnête à vous voisin.

— Mais si vous avez du monde, je ne veux pas déranger.

— Restez donc, monsieur Manflard, dit Virginie, nous serions désolées de vous faire fuir

— Ze ne pense pas que le beau sexe effraye monsieur.

Pour toute réponse le voisin fait un nouveau salut, dans lequel il pourrait ramasser une pièce de sixliards avec ses dents, puis il prend une chaise et s'assied.

— Vous boirez ben un coup, voisin Manflard?

— Volontiers, voisine Fourcy.

Le verre de vin est versé, le voisin Manflard le boit après avoir salué toute la compagnie, puis se replace sur sa chaise en murmurant :

— Il est bon, très bon, c'est toujours le même.

— Qu'est-ce que c'est que le voisin Manflard? dit tout bas Virginie à la tante Fourcy.

— Oh! c'est un ben brave homme. Il a tenu autrefois une école dans le village; mais les dernières années, comme il n'avait pus que deux enfants, il s'est retiré.

• — Z'en suis fâzée, ze lui aurais envoyé Hécube.

— Qu'est-ce que c'est que ça, Hécube?

— C'est la fille de ma parente, un enfant charmant qui n'a pas trois ans et qui mord à tout.

— Oh ! ça c'est vrai ; elle manzerait du marbre !

— Le voisin Manflard est une des plus fortes tètes de l'endroit...

— On s'en aperçoit en le regardant, mais il ne dit plus rien : Encore un coup, monsieur Manflard?

Le voisin ne répond que par un ronflement prolonge; suivant sa coutume, il s'était déjà endormi.

— Comment, il dort! dit Virginie.

— Oh! oui, c'est son habitude; à peine entré, il s'assied et tape de l'œil.

— Ça ne laisse pas de faire une pelite société bien gentille!

— C'est comme ce polisson de Théodore, qui s'endormait tout de suite après qu'il m'avait dit une bêtise.

— C'est le mari de ma parente, qui voulait faire la sieste. Il avait rapporté ça d'Espagne avec du chocolat.

— Eh mais ! Denise, s'écrie la mère Fourcy, j<1 vois beii pourquoi le voisin Manflard est venu aujourd'hui cheux nous; hier à la veillée, chez Claudine, n'a-t-on pas dit qu'on veillerait ce soir ici?

— Ah! mon Dieu !... c'est vrai, répond Denise tristement; vous avez eu là une bien mauvaise idée.

— Une veillée villazeoise! dit Gézarine en se levant (h1 table; oh! que ça doit êtrezoli... on m'en a souvent parlé, et ze n'en ai zamais vu.

— Ni moi, dit Virginie, et j'ai pourtant vu assez de choses. Tiens! si

nous couchions ici, nous serions de la veillée. Qu'en dites- vous ma parente?

— Ze dis qu'au fait, les voitures ne seront pas plus zères demain matin que ce soir...

— Il n'est pas question de voitures. Je sais bien que nous n'avons pas amené la nôtre pour ne point fatiguer nos chevaux; mais il faut savoir si ça ne gênera pas la respectable tante de nous coucher cette nuit?...

— Oh! j'avons de quoi, mesdames...

— Vous serez bien aimables de rester! dit Denise, qui espère encore parler d'Auguste avec Virginie.

— Mais faudra que ces dames se contentent d'un lit un peu dur...

— Nous serons toujours très bien.

— Moi, ze ne suis pas difficile... z'ai couzé plus d'une fois sur la paille.

Virginie pousse Gézarine et se hâte d'ajouter :

— Ah! oui, à la campagne... pour plaisanter, par farce.

— Oui; et puis z'aime bien ça, c'est amusant, ça picote.

— Oh ! je n'entends pas que vous soyez piquée, dit la mère Fourcy, j'allons vous arranger un lit dans la petite chambre du fond...

— Pas le moindre dérangemonl, bonne tante, je vous en prie, le plaisir de rester avec vous, de voir le tableau d'une veillée, c'est tout ce que nous voulons, dit Virginie. Mais la villageoise ne l'écoute pas et va préparer une chambre pour ces dames tandis que Denise allume une grande lampe qui doit éclairer la salle; car la nuit tombe, et la veillée va bientôt commencer.

Pendant ces apprêts, Virginie dit tout bas à son amie :

— Ces bonnes gens nous prennent pour des princesses..

— Mais ze crois que z'ai une assez belle tournure...

— Oui, mais ne dis pas de bêtises à la veillée, moi, je me plais bien ici : j'y passerais volontiers quinze jours.

— Au fait, ça ne serait pas zer vivre.

— Mais si tous les hommes sont aussi aimables que le voisin Manflard, ça doit faire des gaillards bien dégourdis.

La nuit est venue, et lei amateurs de veillées, qui se sont donné rendez-vous chez la mère Fourcy, commencent à arriver. La vieille femme apporte son rouet, une autre son tricot; beaucoup n'apportent rien, parce qu'elles doivent conter des histoires, et que ce n'est pas de peu d'importance à une veillée. Les hommes tiennent des bouteilles, des cruches et chacun a son souper.

Virginie et Cézarine, placées dans un coin de la grande salle, où il

A cet aspect horrible, toutes les femmes poussent des cris terribles. (P. 258.)

ne fait pas très clair, malgré la lampe, examinent les villageois et font leurs commentaires qu'heureusement ceux-ci n'entendent pas.

— Ah ! les drôles de figures! dit Virginie, ont-ils l'air rustique! je voudrais faire voir à tous ces gens-là des ctoilos au plafond!

— Tu crois ça? maisles villazeois sontp'us malins qu'ils ne le paraissent!

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