LIV. 277. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. nOOFF ET C
Liv. 277
— Oh! je gage que je leur joue une farce et que je les attrape tous?
— Virzinie, tu sais bien qu'il faut être saze!
— C'est bon, Sémiramis, je sais ce que j'ai à faire.
— Tiens ! voilà un grand zeune paysan qui est bel homme. Il a la cuisse de Théodore !
— Il a l'air furieusement bête !
— C'est égal, il n'est pas mal du tout.
— Les villageois, en entrant n'avaient pas d'abord aperçu les deux dames de Paris; mais en les voyant il se rassemblent et se mettent à chuchoter entre eux. Cézarine s'avance vers la groupe en disant d'un air gracieux :
— Nous ne voulons point vous zêner, bons villazeois; nous venons nous mêler à vos zeux !
— Nous avons un grand amour pour la vie champêtre, dit Virginie; et avant d'acheter une ferme, nous voulons savoir ce qu'on fait dedans.
L'arrivée de la mère Fourcy achève de mettre les paysans au fait.
— Ce sont de grandes dames de Paris, dit-elle aux villageois. Elles ont des hôtels, mais elles ne sont pas hères du tout : elles ont voulu coucher ici pour être de la veillée. Vous verrez comme elles sont polies.
Les paysans font de grands serviteurs aux deux dames; quelques jeunes malins de l'endroit pour faire sur-le-champ les gentils devant les étrangères, vont se pousser et se donnent quelques coups de poing près d'elles, puis jettent de grands cris de joie quand leur camarade tombe par terre. Et les vieux paysans disent :
— V'ià nos gaillards qui commencent à rire! Et Virginie dit à son amie :
— S'ils commencent comme ça, comment finissent-ils?
Au milieu du brouhaha, M. Manilard. continue de ronfler sur sa chaise, et l'un des espiègles de l'endroit s'écrie :
— Vlcà le père Hanflard qui dort. Ah! faut faire une niche au père Manflard. Ça va-t-il?
— Moi ze suis pour les nizes, dit Cézarine en allant se mettre du côté du grand dadais qu'elle trouve bel homme et qui baisse les yeux en devenant rouge jusqu'aux oreilles quand la dame de Paris le regarde.
— Qu'est-ce que nous allons faire au père Manilard? dit un paysan.
— Faut lui prendre son chapeau.
— Ah ! c'est pas assez drôle.
— Faut lui prendre son mouchoir.
— Sa tabatière.
LA LAITIERE DE MOXTFERMEIL
— Oh ! il devinera ben que c'est nous qui lui avons pris ça. C'est pas encore une bonne niche.
— Voulez-vous une bonne nize, dit Cézarine ; ça serait de lui ôtor tout doucement sa culotte.
Tous les villageois se regardent avec surprise, trouvant un peu forte. la niche que propose la belle dame de la ville ; el Virginie marche sur les pieds de son amie en lui disant tout bas :
— Veux-tu te taire! à quoi donc penses-tu? Est-ce qu'on l'ail des bêtises comme ça, ici?
— Mes amis, reprend Virginie en s'adressant aux villageois, ma parente a dit cela parce qu'elle suppose que le père Manflard porte un caleçon.
— Oh! oui, mais il n'en porte pas! dit en riant une grosse commère. Aussitôt, tous les paysans s'écrient :
— Tiens! Fanchon qui sait ça! Ah! comment donc que tu sais ça, Fauchon? Ah ben! il parait que Fanchon... Tu sais ça, toi, Fanchon?
Fanchon continue de rire, et ce tapage réveille enfin le père Manflard, qui se frotte les yeux en demandant ce qu'il y a.
Mais la tante de Denise rétablit l'ordre en faisant placer tout le monde en rond. Les places d'honneur auprès du foyer sont offertes aux deux dames. Cézarine qui s'est assise à côté du grand dadais, dit qu'elle se trouve bien, et que la chaleur lui fait mal. Virginie est placée entre deux vieillards. Denise a pris Coco sur ses genoux; seule elle ne prend point part aux plaisirs de la veillée, et son cœur comme ses pensées la transporte loin du village.
Une vieille femme commence une histoire de voleurs, une autre eu conte une de revenants, et comme tout cela n'amuse pas Cézarine pendant que les bonnes gens se serrent en tremblant l'un contre l'autre, elle jou • à pigreon-vole avec le grand dadais, et lui donne de petites lapes sur le menton en disant :
— Comme il a un faux air de Théodore !
Un vieux paysan prend la parole et annonce qu'il va chanter la complainte l'aile sur la mort extraordinaire d'Etienne de Garlande ancien seigneur de Livry, qui a pris le parti d'Ainaurv de Monlfort contre Louis le Gros; la complainte n'a que soixanle-douze couplets.
Comme chaque couplet est chanté d'un air Lamentable ef avec li mouvement de Malbrowjh, dure près de cinq minutes, au second Virginie se lève, prend une chandelle, dit tout bas à la mère Fourcj qu'elle \ coucher, et s'éclipse sans que cela ait distraii les paysans de L'attention qu'ils portent à la complainte
Mais Cézarine qui ne se soucie pas d'entendre les soixante-douze couplets, interrompt le paysan au milieu du quatrième en disant :
— Mes zers amis, votre zanson est bien zolie, mais elle va finir par endormir tout le monde comme le voisin Manflard qui ronfle depuis une heure. Si vous voulez, pour vous réveiller un peu, ze va vous zouer une scène de trazédie? Zavez-vous ce que z'est que la trazédie, mes amis?
— Non, madame, disent les villageois.
— Et la comédie, y avez-vous été?
— ^Non, madame.
— Oh ! moi, je sais ce que c'est! dit un des malins; j'y suis t'été à Paris. C'est z'ousqu'on voit des hommes et des femmes derrière une toile qui se lève, et puis y a des quinquets, et puis y viennent dire des bêtises en faisant des gestes, et on n'y comprend rien du tout; mais c'est fièrement beau.
— C'est cela même, mon cher ami; vous êtes au fait. Alors vous expliquerez à la société ce qu'elle ne saisirait pas tout de suite. Ze vais vous zouer une scène à'Andromaque. Venez avec moi, bel homme, vous allez faire Pyrrhus.
Cézarine prend le grand dadais par le bras, place un banc de bois dans le fond de la salle, déploie son châle et le drape autour de son corps, et ôte une de ses jarretières, qu'elle noue en bandeau autour de la tête du villageois, qui se laisse coiffer et n'ose bouger. Les paysans, les yeux fixés sur Cézarine, attendent avec impatience ce qu'elle va faire. Après avoir ôté son chapeau, et remonté ses cheveux sur le haut de sa tête, Cézarine fait grimper le grand dadais sur un bout du banc et se place sur l'autre en disant :
— Nous allons commencer. Mais avant, ze crois pourtant qu'il faudrait que ze vous dise un peu le suzet de la pièce Ecoutez : Andromaque, c'est une reine dont le mari a été tué; Pyrrhus, que voilà veut l'épouser, et elle ne veut pas.
Voilà tout, vous comprenez bien?
— Oui, oui! disent les paysans ; d'ailleurs Jean-François nous expliquera le reste.
— C'est cela. Ze commence; et vous, Pyrrhus, faites-moi le plaisir de ne pas avoir touzours les yeux sur vos orteils, parce que Pyrrhus ne doit pas avoir l'air d'un zobard.
Le grand dadais, pour obéir à la belle dame qu'il n'ose pas regarder, lève les yeux en l'air, et ne les ôte plus de dessus le plafond.
Cézanne prend une belle pose, et commence :
Et que veux-tu que ze lui dise encore! Auteur de tous mes maux, crois-tu qu'il les ignore? Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez... Z'ai vu mon père mort et nos murs embrasés; Z'ai vu tranzer les zours de ma famille entière Et mon époux sanglant traîné sur la poussière...
— C'te pauvre femme! comment, elle a vu tout ça! disent les paysannes. Est-ce vrai, Jean-François?
— Oui! oui! que c'est vrai!... Puisqu'elle vous dit qu'elle l'a vu.
— Mes enfants, dit Cézarine, si vous m'interrompez, ze ne serai plus inspirée ; un peu de silence, s'il vous plaît :
Ze respire, ze sers; Z'ai fait plus, ze me suis quelquefois consolée Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée ; Q'heureux dans mon malheur le fils de tant de rois, Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois. Z'ai cru que sa prison deviendrait son asile; Zadis Priam soumis fut respecté d'Àzile; Z'attendais de son fils encor plus de bontés. Pardonne, zer Hector...
— Mon ami Pyrrhus, soyez donc à votre affaire. Est-ce que vous zerzez des araignées au plafond?
Le grand garçon jette les yeux sur la porte d'entrée de la salle et Cézarine reprend :
Pardonne, zer Hector...
— Silence donc, mes enfants! dit-elle en s'arrêtant encore; que celui qui ronfle si fort me fasse le plaisir de s'en aller.
Cézarine va recommencer sa tirade lorsqu'un gémissement prolongé se fait entendre de nouveau. Tous les villageois se regardent en disant :
— Qui donc qui fait comme ça?
— Ce n'est pas moi.
— Ni moi.
— Ce n'est pas non plus le père Manflard.
Un nouveau gémissement sourd retentit dans la salle ! la terreur se peint sur toutes les figures, les paysans se serrent les uns contre les autre? en répétant :
— Mon Dieu ! quoique c'est donc que ça ?
— Vous vous effrayez pour rien, dit Cézanne ; c'est quelque bête qui rode dans la cour.
— Oh! ça n'est pas une voix de bêle., ça! C'est plutôt l'âme de queuque défunt.
— Tiens ! c'est peut-être Jacques Ledru, qui est mort il y a huit jours !
— Ça serait-i' pas plutôt l'esprit de la mère Lucas, qui était si méchante de son vivant, et qui veut encore nous tourmenter?
Cézarine, pour rassurer les villageois, va recommencer sa tirade, lorsque le grand dadais, qui avait les yeux fixés sur la porte, pousse un cri épouvantable et se laisse tomber à bas du banc; ce qui fait rouler Andromaque sur lui
— Qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? disent tous les paysans effrayés. Le grand dadais, qui n'a pas la force de parler, leur montre la porte
d'entrée, puis cache sa figure dans ses mains. Tous les villageois regardent à l'endroit désigné : la porte venait de s'entr'ouvrir, et laissait voir sur le seuil un fantôme blanc d'une grandeur extraordinaire et dont les yeux lançaient du feu.
A cet aspect horrible, toutes les femmes poussent des cris terribles, et se jettent les unes sur les autres en s'éloignant de la porto; la plupart des hommes en font autant en criant : Sauvons-nous ! Mais, comme on ne peut pas se sauver par la porte, où le fantôme paraît faire sentinelle, chacun se pousse vers le fond de la salle ; et dans ce tumulte, les chaises les bancs sont renversés ainsi que la table sur laquelle était la lampe, qui s'éteint enroulant sur le carreau. Cette obscurité subite ajoute à la terreur générale ; ceux qui n'ont pas vu tomber la lampe croient que c'est le fantôme qui vient, par sa présence, de faire naître cette nuit effrayante ; les cris redoublent; on ne se voit plus, on tombe les uns sur les autres, et chacun croit que c'est le diable qui lui tombe sur le corps. Pour augmenter encore l'effroi des paysans, le fantôme pousse des hou! hou! sinistres et des gémissements douloureux.
Ce désordre durait depuis plusieurs minutes, les villageois jetaient de temps à autre des cris d'effroi en adressant leurs prières au ciel ; il n'y avait que Mlle Cézarine que l'on n'entendait pas se plaindre, quoique cependant elle fût tombée avec le grand dadais. Celui qui avait le courage de détourner la tète vers l'entrée de la salle apercevait le fantôme avec ses yeux étincelants, et disait tout bas aux autres :
— Il est toujours là! il ne s'en va pas! Et on entendait alors M"e Cézarine qui disait d'une voix étouffée :
— Que personne ne bouze, mes enfants, et surtout qu'on n'allume pas de zandelles ! ou le diable viendra nous emporter.
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Mais tout à coup on entend dans la cour des aboiements du chien : ils sont bientôt suivis des cris du fantôme qui se débat avec le caniche, et c'est le revenant qui appelle les villageois à son secours en criant :
— Mère Fourcy, faites donc finir votre chien. Est-il méchant ! il me mord le mollet, Cézarine, viens donc le chasser !
Cette voix, que l'on a reconnue pour celle de Virginie, met fin à la terreur des villageois, qui commencent à deviner qu'ils ont été joués par une des dames de Paris ; pour achever de les rassurer, la caniche fait tomber le drap dont Virginie s'est couverte, et prend dans sa gueule une lanterne qu'elle avait placée sur sa tête en l'entortillant avec le drap, et d'où la lumière sortait par deux petits trous.
Le chien accourt dans la salle avec sa lanterne, et la lumière éclaire un burlesque tableau. Ces messieurs étaient pêle-mêle avec ces dames; et, sans songer à la malice, les convenances n'avaient pas toujours été respectées, parce que, quand on a peur, on se cache où l'on peut. La position de Cézarine et du grand dadais était la plus équivoque : mais la lumière de la lanterne n'éclairant que faiblement la grande salle, il v a beaucoup de choses que l'on a pas le temps de voir. On commence par débarrasser le père Manflard, qui avait sur lui une table, deux bancs et trois nourrices, puis on rallume la lampe, et chacun se reconnaît. Au milieu de ce tumulte, Denise était restée blottie dans un coin avec Coco ; mais aux cris de Virginie, elle a volé à son secours et l'a aidée à se débarrasser des draps dans lesquels elle était enveloppée.
— Comment ; c.'estvous qui faisiez le fantôme ? lui dit la jeune fille.
— Oui, ma petite, j'ai voulu vous jouer une scène de fantasmagorie, et sans votre maudit chien, je vous aurais encore fait bien d'autres peurs! mais il m'a sauté au... au bas du dos, pendant que je poussais un hou! hou!
— Ah ! quel dommage ! dit Cézarine en regardant le grand dadais, c'était si gentil! Z'aime beaucoup les scènes de fantasmagorie.
— Vot' fantassourie est cau^e que je suis tout meurtri, dit le père Manflard.
Les paysans, Tâchés qu'on se soit moqué d'eux, ne veulent pas prolonger la veillée, et s'en vont de chez la mère Fourcy en disant:
— Quoique c'est donc que des belles dames comme ça! l'une veut voirie... caleçon du père Manflard. l'autre se déguise en revenant; elles onl l'air fièrement déluré !
Les voisins partis, on ne songe plus qu'à se reposer. Virginie el son amie se rendent dans leur chambre, se couchent et ne lardent pas à dormir, l'une en tâtant sa morsure. l'autre en balbutiant que le grand dadais
a beaucoup de choses de Théodore. La mère Fourcy et Coco sommeillent aussi. Denise, seule, ne peut trouver le repos ; elle pense sans cesse à Auguste, au changement de sa fortune, et à ce qu'elle pourrait faire pour lui prouver son amitié. Mais elle n'a plus envie de demander de conseils aux dames de Paris, parce que toutes les folies qu'on leur a vu faire ont un peu diminué la considération qu'elle avait pour elles. Denise sent que c'est son cœur seul qui doit la guider ; elle sait bien qu'il ne lui conseillera jamais rien dont elle aurait à rougir.
Le lendemain matin, après le déjeuner, ces dames, qui s'ennuient déjà de la campagne où elles voulaient passer quinze jours, disent adieu à la mère Fourcy et à Denise, et remontent dans la voiture qui va à Paris, en se disant :
— Ah ! ma chère, qu'il me tarde d'arriver ! il me sembla qu'il y a six mois que je n'ai vu ma rue Montmartre et l'Ambigu-Comique !
— Et moi, donc, qui n'ai pas aperçu Théodore depuis vingt-quatre heures !
— On a beau dire, il n'y a que Paris pour les agréments, la toilette, ses spectacles, le punch !
— Ah ! s'il me fallait vivi e à la campagne, z'y mourrais.