UN HOMME SUR MILLE
Après sa visite chez le vieillard du cinquième étage, Auguste s'était promis d'être sage et de profiter de la leçon que, sans le savoir, l'infortuné Dorfeuil lui avait donnée; mais un ancien proverbe dit : « Chassez le naturel, il revient au galop, » et le naturel d'Auguste le poussait toujours à faire des folies. D'ailleurs, ne pouvant plus se procurer de distractions à sa fenêtre, par un sentiment de délicatesse dont on ne peut le blâmer, il fallait bien qu'il en cherchât ailleurs. De son ancienne fortune, Auguste avait conservé l'habitude d'agir grandement, de ne point calculer, de ne suivre que son premier mouvement ; il était généreux avec les malheureux comme avec ses maîtresses : faire plaisir aux autres est une si douce habitude, qu'il est bien difficile d'y renoncer. Il y a pourtant des gens qui n'ont jamais connu cette jouissance-là.
En faisant l'inspection de sa caisse, Bertrand s'était aperçu de l'énorme déficit qui provenait de la visite d'Auguste chez le vieillard. Ne pouvant présumer que son maître eût mangé tant d'argent en si peu de
LA LAITIERE DK MO.NTFERMEIL
Ëhbien! dit Auguste à Mme Valmont, quand puis-je me présenter chez le secrétaire
du ministre? (P. 265.
temps, Bertrand s'imagine qu'ils ont été volés, et fait un tapage infernal; il veut descendre battre Schtrack et sa femme pour leur apprendre à laisser pénétrer des fripons dans la maison ; mais Auguste l'arrête en lui disant :
— Calme- toi, mon ami, on ne nous a pas volés.
— Comment, monsieur, il nous restait une dizaine de mille francs
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2Gr: ŒUVRE DE PAUL DE KOCK
il y a trois jours, je n'en trouve plus que sept, et nous ne sommes pas volés ?
— Non. Bertrand ; c'est moi qui ai pris cet argent.
— Ah ! pardon, mon lieutenant ; si vous l'avez, c'est différent.
— Je ne dis pas que je l'ai : je te dis que c'est moi qui l'ai employé.
— Mille écus en trois jours ! ça va bien, mon lieutenant ; je ne vois pas trop alors pourquoi nous sommes montés au cinquième, car vous n'en dépensiez pas plus au premier.
— Bertrand, j'ai rencontré un ancien ami, il était dans la misère.
— Nous pourrons bien finir par y èlre aussi, et ça ne tardera p nous allons de ce train -là. Excusez, mou lieutenant, je sais combien vou: êtes généreux, je connais votre bon cœur, mais il faudrait cependant songer que vous n'avez plus vingt mille livres de rente ; et quand on ne peut manger m"un morceau de bœuf à son diner. il me semble que ce n'est pas le cas de donner une perdrix aux autres.
— Ne te fâche pas, Bertrand; je vais être sage, avare même.
— Avare ! ah î h donc, mon lieutenant : vous n'aurez jamais ce défaut-lk. Je crois, d'ailleurs qu'il nous serait maintenant inutile.
— Je ne suis pas sans espérances; on doit me faire oblonir une place dans une ' ;lralion.
— Vraiment ?
— Avec six mille francs d'appointements.
— Pas possible '.
— C'est très possible, au contraire, mais tu vois tout en noir, toi.
— C'est que vous voyez tout en rose, vo^s, monsieur.
— Si la place dans une administration nie mau [liait, il est probable que j'entrerais dans une maison de banque, comme teneur de livres.
— Est-ce que vous en avez déjà tenu, monsieur ?
— Non : mais qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu crois qu'il faut étudier une place comme on étudierait un art mécanique? Avec une jolie écriture, la connaissance des changes, des mathématiques, et de l'intelligence, on peut remplir tous les emplois. Je sais bien qu'il y a des gens qui s'étudient pendant plusieurs années à savoir copier une lettre, et d'autres qui se croient des Archimcde, des Newton ou des Galilée, parce qu'ils passent leur vie à faire des additions.
— Monsieur, quand on a un emploi, il me semble qu'il faut travailler.
— Eh bien ! je travaillerai, Bertrand ; oh 1 cela ne me coûtera pas : je ne faisais rien, parce que je n'avais rien à faire ; mais, du moment que j'aurai un emploi, tu verras avec quelle ardeur je me rendrai à ma besogne. Ah! je voudrais déjà m'y voir
- Et moi aussi, monsiaur; d'abord parce que cela vous fera gagner de l'argent, ensuite parce que, quand un homme est occupé, i! fait bien moins de folies. Et qui donc doit vous faire obtenir ces places?
— Pour la première, c'est une femme charmante, qui a un cousin qui est très bien avec le secrétaire du ministre. Ah ! mon cher Bertrand, les femmes, vois-tu, il n'y a qu'elles pour tout obtenir; et, quoi que tu en dises, leur connaissance n'est pas toujours onéreuse ; quand elles protègent quelqu'un, elles y mettent tant de zèle, tant d'ardeur qu'il faut qu'elles réussissent.
— Et l'autre place, mon lieutenant, est-ce aussi d'une femme que cela vous viendra ?
— Non, c'est par un jeune homme avec lequel j'ai souvent diné; un fort bon enfant, très obligeant ; son oncle est associé dans une maison de banque : il doit lui parler pour moi, et la première place vacante me sera donnée.
— Ça arriverait bien à propos, monsieur.
— Mais tu conçois que pour se faire bien venir de ceux dont on a besoin il y a toujours quelques dépenses à faire; avec la jolie dame, c'est une partie de spectacle, ce sont des bagatelles à offrir ; avec le jeune homme, des déjeuners, des dîners qu'il faut payer; car on n'oblige les gens que tant qu'on les croit à leur aise.
— J'entends ; il faut se ruiner tout à fait avant d'avoir une ressource.
— Tout cela s'appelle semer pour recueillir.
— 11 y a longtemps que vous semez, monsieur.
— Je te dis qu'avant quinze jours je serai placé.
— Ce jour-là, j'irai faire une promenade avec Schtrack.
— Donne-moi de' l'argent, Bertrand.
— De l'argent, monsieur ?
— Oui, je donne aujourd'hui à dîner à Eugène: c'est le jeune homme dont l'oncle est chef de bureau. Ce soir, j'irai chez cette jolie femme dont le cousin doit parler pour moi. On jouera sans doute, et si j'avais l'air d'un malheureux, qui craint de perdre quelques écus, on ne daignerait pas s'occuper de moi.
— Ah! j'entends, c'est pour semer que vous voulez de l'argent?
— Oui, mon ami.
Après avoir rempli sa bourse, Auguste va rejoindre l'ami auquel il a donné rendez-vous, et qu'il traite, ainsi que quelques autres qui pourraient lui être utiles. C'est chez un des meilleurs traiteurs que Dalville conduit ses convives; on rougirait d'aller dîner dans un endroit où l'on
serait aussi bien et où Ton payerait moins cher, mais qui ne serait pas renommé dans le beau monde. En dînant, on ne songe qu'à rire, qu'à s'amuser, et Auguste se garde bien de parler de son désir d'être placé, cela semblerait annoncer qu'on est mal dans ses affaires, et cela ferait un mauvais effet. Ce n'est qu'au dessert, en sablant le Champagne, qu'Eugène dit à Auguste :
— As-tu toujours envie de faire quelque chose ?
— Mais oui, je m'ennuie de mon oisiveté, je suis las de plaisir !
— Au fait, travailler, ça change un peu, et puis cela range la jeunesse. Mon oncle te trouvera cela. Je lui en parlerai, quand je le verrai.
Auguste n'ose pas dire qu'il devrait voir cet oncle exprès. Les jeunes gens, qui ont fait un excellent dîner, quittent Auguste en lui faisant mille offres de services, en lui renouvelant leurs assurances de dévouement ; et celui-ci se rend chez la jolie dame qui veut le protéger, et qui doit avoir parlé pour lui à son cousin.
Les dames sont en effet de meilleurs protecteurs que les hommes; il est vrai qu'il leur est bien plus facile de réussir ; avec un sourire, elles obtiennent ce que l'on a souvent refusé au mérite obscur, au pauvre honteux: si cela ne fait pas honneur à notre justice, cela en fait du moins à notre galanterie, et il est dans la nature de se laisser séduire par la beauté.
Mme Valmont s'intéressait beaucoup à Auguste, qui l'accompagnait très bien au piano et chantait chez elle des nocturnes avec un goût exquis. Elle avait tenu parole en invitant ce soir-là son cousin, dont elle voulait faire faire la connaissance à Auguste. Le cousin était un homme à la mode, très répandu dans le grand monde, promettant beaucoup, et oubliant le lendemain ce qu'il avait promis la veille ; mais voulant faire le protecteur, même lorsqu'il ne protégeait pas, et se croyant un être supérieur devant lequel chacun devait s'incliner. Cependant, après avoir entendu chanter un nocturne à Auguste, il déclara à sa cousine qu'il serait charmé de faire quelque chose pour lui, et qu'il avait chanté divinement bien. Après avoir dit cela, le cousin s'attendait aux très humbles remerciements d'Auguste : mais celui-ci n'était pas homme à aller faire des courbettes pour obtenir la protection de quelqu'un : l'homme qui sait ce qu'il vaut ne se décide jamais à s'humilier devant son semblable, et à prodiguer de lâches flatteries à des gens qui souvent n'ont pour tout mérite que leur rang et leur fortune; mérite bien mince aux yeux de ceux qui en ont un véritable, et bien grand pour la multitude qui se met à genoux devant les habits, les décorations, les écus, et irait danser sous
LA LAITIÈRE DR M0NTFERME1L 2Co
les fenêtres d'un singe, si ce singe lui jetait de l'argent. Numéros sttdtorum est infinitifs.
Auguste, qui ne se sentirait pas d'humeur à danser pour un singe, ne va pas faire quelques compliments au cousin en ayant l'air d'implorer sa protection, et le cousin, habitué à être loué, flagorné par les pauvres diables qui ont besoin de lui, est tout étonné que le monsieur qu'on lui a recommandé ne se range pas à son devoir en venant lui faire sa cour. 11 commence alors à trouver que Dal ville ne chante plus si bien; pour achever de le scandaliser, Auguste, qui a parié de son côte lorsqu'il s'est mis à l'écarté, se permet de critiquer sa manière de jouer et de vouloir lui prouver qu'il a perdu un coup par sa faute. Le cousin est outré, et il sort de chez sa cousine en lui déclarant que le jeune homme qu'elle protège est incapable de remplir le plus mince emploi dans une administration.
— Eh bien ! dit Auguste à Mm0 Valmont à la fin de la soirée, quand puis-je me présenter chez le secrétaire du ministre ?
— Vraiment, je ne sais. Mon cousin n'a pas paru très bien disposé en s'en allant ; mais aussi vous êtes un singulier homme ! Au lieu de chercher à lui plaire, vous avez été plusieurs fois d'une opinion différente de la sienne, vous ne lui avez rien dit d'agréable. Vous le contrariez au jeu.
— Ah ! j'entends, madame je ne suis plus digne d'être placé parce que je n'ai point fait de courbettes, et que je me suis permis de prouver à ce monsieur qu'il avait tort de jouer sa dame seconde.
— Je ne dis pas cela, mon cher Auguste. Au reste, c'est un mouvement d'humeur ; je reverrai mon cousin, je lui parlerai et j'espère.
— Non, madame, ne vous donnez plus cette peine. Je suis sensible à l'intérêt que vous me témoignez, mais je préfère être sans emploi, à me faire le très humble serviteur de la sottise et de la fatuité.
Auguste rentre chez lui, irrité contre la vanité, l'orgueil, la petitesse des hommes, Bertrand, qui l'attendait avec impatie'nce, s'écrie en le voyant :
— Eh bien! monsieur, cette place dans une administration...?
— Mon ami, dit Auguste enserrant avec force La main de Bertrand, nous mangerons du pain noir, nous boirons de l'eau, mais je ne meïerai pas le valet de gens que je méprise, je n'encenserai point l'insolence el La sottise! Je ne m'abaisserai point devant mon semblable.
— Non, mille escadrons! Vous ne le devez pas, mon Lieutenant. Et je vois que la place est au diable?
— Il fallait faire la cour à un monsieur qui se donnail des tons protecteurs, il fallait approuver tout ce qu'il disait, lors même qu'il n'avait
pas le sens commun; enfin il fallait trouver qu'il avait bien joué lorsque par sa faute, il me fait perdre trente francs que je pariais.
— Trente francs d'un coup! c'était jouer bien gros jeu, mon lieutenant.
— Que veux-tu, je voulais tenter la fortune.
— Mais du pain noir et de l'eau, c'est un triste repas.
— J'ai encore quelque espérance , Eugène va parler à son oncle ; peut-être de ce côté serai-je plus heureux.
Quelques semaines s'écoulent, et Auguste revoit enfin son ami, qui lui dit :
— J'ai parlé à mon oncle : tu peux aller le voir, je crois qu'il [a justement une place à donner.
Dès le lendemain, Auguste se rend chez la personne qu'on lui a indiquée. Il pénètre dans des bureaux, et arrive à celui de l'oncle d'Eugène qui est assis, occupé à écrire, et, sans se déranger, fait signe à Auguste d'attendre.
Auguste, auquel on n'a pas dit de s'asseoir, commence par prendre un siège et s'étale dedans, regardant déjà de travers le monsieur qui n'a pas eu la politesse de lui en offrir un.
Cinq minutes s'écoulent, et le monsieur écrit toujours. Auguste, qui s'impatiente, dit enfin :
— Monsieur, je suis venu pour une place, et. Eugène a du vous dire...
— Un moment, tout à l'heure, je suis à vous, monsieur; je suis très pressé.
Cinq minutes s'écoulent encore, et Auguste se dit:
— Diable! j'ai bien mal choisi mon moment. Est-ce que ce monsieur va écrire comme cela pendant une heure ? Il faut que ce soit bien important.
Mais, au bout de cinq autres minutes, une autre personne entre dans le bureau et s'approche du monsieur qui écrit en disant :
— Bonjour, mon cher. Ah ! vous avez affaire. Eh bien ! Je reviendrai.
Le monsieur quitte aussitôt sa plume, se lève et retient le nouveau venu en disant :
— Eh! c'est vous, mon ami; restez donc, que diable! on ne vous voit plus! J'ai dîné hier chez quelqu'un qui me parlait de vous. Eh bien! avez-vous vendu cette partie de café martinique dont j'avais prévu que le cours baisserait?
Le nouveau venu allait répondre, lorsque Auguste, se levant, va se
piacer entré lui et le chef du bureau, puis, après avoir placé son chapeau sur sa tète, dit à ce dernier:
— Monsieur, il y a une demi-heure que vous me faites attendre sans trouver une minute pour me répondre, et vous auriez l'impertinence de faire devant moi la conversation avec monsieur qui vient d'arriver ! Je n'ai qu'une chose à vous dire, c'est que vous êtes un drôle et un faquin. Si vous trouvez maintenant le temps de répondre à cela, voici mon adresse, j'attendrai de vos nouvelles.
En disant ces mots, Auguste sort, laissant le monsieur pressé tout étourdi du compliment qu'on vient de lui faire, et incapable de trouver un mot pour y répondre.
Bertrand attendait encore le retour de son maître; mais en le voyant arriver, il devine le résultat de sa démarche. Les yeux d'Auguste exprimaient la colère.
— Du pain noir et de l'eau, n'est-ce pas, monsieur? dit Bertrand.
— Oui, mon ami, oui. Ah! lès hommes! Vraiment, il y aurait de quoi devenir misanthrope. Je n'ai jamais si bien connu le monde, que depuis que je suis rainé! Des parvenus qui se croient tout permis [tarée qu'ils sont millionnaires! des gens d'esprit qui ne s'occupent que d'eux, et qui, pourvu qu'on les choie, qu'on les amuse, montrent sur tout le reste la plus complète indifférence! dos gens très polis qui vous escroquent votre argent! des fats qui veulent qu'on les adule, des sots qui les flagornent, des parasites qui vous grugent, des intrigants qui vous ruinent, et des hommes qui vous tournent le dos quand vous êtes malheureux ! Yoilà ce que je vois maintenant. Et c'est, dit-on, ce qu'on a vu de tout temps. Il y a de l'homme partout, ils n'étaient pas meilleurs avant le déluge qu'aujourd'hui, et l'élude de l'histoire n'est que celle des passions qui depuis des siècles, ont fait mouvoir le genre humain.
— Dans tout cela, mon lieutenant, vous avez oublié les femmësqui... — ■ Ah! n'en disons pas de mal, mon ami, elles valent c mt foisn.
que nous. Mêmeprèsde celles que nous trompons n'avons-:; >uspas trouvé le plaisir? C'est du moins un doux souvenir que l'infortune ne peut nous ôter.
— Cela me fait rappeler, monsieur, que Al"0 Virginie est venue aujourd'hui pour vous voir.
■ — Cette pauvre Virginie ! elle ne savait pas encore mon changement de fortune. Eh bien! qu'a-t-elle dit, Bertrand?
— Elle a d'abord dit que pour monter jusqu'ici il ne fallait pas être asthmatique, ensuite «die m'a demandé si c'était pour descendre en parachute que nous étions logés si haut, mais lorsque je lui ai appris
l'escroquerie dont vous avez été victime, oh! je dois lui rendre justice; elle a paru très émue ; elle a versé quelques larmes... et elle m'a demandé un petit verre de kirsch pour se remettre: enfin elle doit venir déjeuner avec vous un de ces matins.
— Je la verrai avec plaisir; celle-là du moins ne m'évitera pas quand elle me rencontrera...
— Et ces bonnes gens de Montfermeil, cette gentille Denise, est-co que vous croyez, monsieur, qu'ils ne vous reverront pas avec plaisir?...
— Je crains que la froideur avec laquelle j'ai reçu Denise lorsqu'elle est venue à Paris...
— Elle ne s'en souviendra pas, monsieur, lorsqu'elle saura que vous êtes malheureux... Et cet enfant que vous aimez... que vous trouviez si gentil!... pourquoi ne pas l'aller voir?
— Pourquoi?... tu ne songes pas. Bertrand, que je ne puis plus rien faire pour lui !... J'avais promis de l'élever, de me charger de son avenir... et tous mes projets sont détruits !...
— Eh ! mais, monsieur, il me semble que vous aviez déjà fait pas mal pour ce petit mioche ; au lieu de venir à Paris, il restera au village, il n'en sera pas plus malheureux.
Auguste ne peut se résoudre à reparaître ruiné chez ces bonnes gens qui l'ont vu répandant l'or avec profusion: une fausse honte l'empêche de retourner au village, et celui qui déclamait un instant auparavant contre les passions des hommes, n'est pas lui-même exempt d'orgueil et de vanité.
Auguste a quitté Bertrand pour chercher des distractions et chasser l'humeur noire que ses réflexions font naître. Bertrand, resté seul, songe que toutes les espérances de places sont évanouies, et se dit : comment ferons-nous quand nous n'aurons plus rien, ce qui ne tardera pas? lui laisserai-je manger du pain noir et de l'eau?... Non, sacrebleu! cane sera pas... Je ne suis pas capable d'occuper une place... d'ailleurs il ne voudrait pas que je le quittasse... mais ne puis-je travailler sans qu'il s'en doute?
Bertrand réfléchit quelques moments, se frappe le front, et fait un mouvement de joie en s'écriant ! — Pourquoi diable n'y ai-je point songé plus tut? puis il descend lestement l'escalier, et va trouver son ami Schtrack.
— Mon vieux, dit Bertrand au portier, tu fais des culottes... tu es tailleur, enfin...
— Foui.
— As-tu toujours de l'ouvrage?
— Foui... chen ai blus que j'en beux faire.
— Parce que tu ne travailles pas souvent... Veux-tu m'en donner?
Mais Schtrack la reçoit dans ses bras, et après avoir posé sa pipe sur la borne... (P. 273.)
Des quiiottes?
oyons, me donneras-tu de l'ouvrage?
- Comment, sacrelié.' monsieur Bertrand... fous foulez!."
UV. 279. - PAUL LE KOCK. - tl, ,. Rl)LFF £T „
— Eh! oui, je veux faire quelque chose, je m'ennuie toujours d'avoir les bras croisés, je me croiserai les jambes, ça me changera... est-ce dit?
— Foui, monsieur Bertrand.
— C'est bien. Mais pas un mot de cela devant mon maître, ou je commence mon apprentissage par te coudre la langue.
• — Chc tirai rien.
Dès le même soir, aussitôt que Dalville est sorti, Bertrand descend chez le portier, et, se plaçant dans une petite salle qui est derrière la loge, il se met avec ardeur au travail. L'ancien caporal a d'abord beaucoup de peine à tirer une aiguille, et il se l'enfonce souvent dans les doigts ; mais lorsque Schlrack lui dit : — Fous êtes blessé, camarate ? Bertrand lui répond': — Est-ce que tu crois qu'une baïonnette ne faisait pas plus de mal que ça?
Bertrand passe à travailler une grande partie de la journée, et il veille quelquefois fort tard. A force d'application, il commence à se rendre utile; il gagne bien peu encore, mais il espère, avec le temps, devenir plus habile.
Auguste ne se doute de rien ; il est rarement chez lui, et ne s'informe jamais de ce que fait Bertrand. Cependant,, en regardant son fidèle compagnon, il remarque que depuis quelque temps il a les yeux très rouges et l'air fatigué.
— Serais-tu malade, mon ami? dit-il à Bertrand.
— Moi, monsieur, je ne me suis jamais si bien porté...
— Tu as l'air fatigué, tes yeux paraissent ail'aiblis...
— Ah ! c'est que je lis souvent le soir.
— Je ne te croyais pas si grand amateur de la lecture.
— C'est selon, monsieur... je lis la vie du grand Turenue.
— Tu dois la savoir par cœur.
— Je ne m'en lasse jamais, monsieur.
Auguste n'en demande pas plus. Quelque temps après, ne pouvant pendant une nuit trouver le repos, parce que, malgré toute sa philosophie, ses réflexions commencent à devenir moins gaies, Auguste se lève et veut aussi essayer de la lecture. Il va dans la chambre de Bertrand pour se procurer de la lumière, et, en sortant de l'obscurité, s'aperçoit avec étonnement que son compagnon est absent. Le lit de Bertrand n'est pas défait, il ne s'est donc pas couché ; et cependant, lorsque Auguste est rentré, il était tard, et Bertrand semblait n'attendre que son retour pour se livrer au repos.
Cette absence au milieu de la nuit inquiète Auguste. Dans la situation où ils se trouvent, il ne présume pas que son fidèle serviteur soit
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allé au cabaret avec Schtrack ; voulait savoir à quelle heure Bertrand est sorti, il descend, décidé à réveiller Schtrack s'il le faut : il veut savoir ce qu'est devenu Bertrand.
Il est trois heures du malin, tout le monde dorl dans la maison, et cependant Auguste aperçoit encore de la lumière chez le portier; la porte de la lo«-e est entr'ouverte, et la clarté vient de la pièce du fond. Auguste y entre, et aperçoit Bertrand, assis sur une table près de Schtrack endormi, travaillant avec ardeur à une étoffe de drap dans laquelle ses yeux fatigués ont peine à suivre les fils qui lui servent de guide.
A l'aspect de son maître, Bertrand s'arrête interdit ; Auguste lui-même est si ému, qu'il reste quelques moments sans pouvoir parler. Enfin, il s'écrie :
— Quoi! Bertrand... tu travailles... Tu t'es fait tailleur?
■ — Et pourquoi pas, monsieur?... J'ai longtemps manié un fusil, maintenant je me sers d'une aiguille; on dit qu'un honnête homme honore tout ce qu'il touche.
— Et tu passes la nuit?... tu te perds la vue pour travailler devantage.
— Monsieur... c'est un hasard : ce soir il y avait de la besogne pressée... et j'ai voulu... mais c'est la première fois, je vous le jure...
— Ah! ne cherche plus à me tromper !... C'est pour moi que lu veilles, que tu te prives de repos... C'est pour prolonger quelques temps nos ressources que tu uses ta santé... Et moi, je passe mes journées dans l'oisiveté... je dépense en quelques heures ce que tu t'efforces de gagner en plusieurs nuits...
— Non. monsieur, non... je travaille parce que ça me plaît... parce que ça m'amuse... et quand je chercherais à vous être moins à charge, serait-ce donc un mal? Depuis longtemps ne faites vous pas tout pour moi?... et voulez-vous défendre à votre vieux compagnon de faire quelque chose pour vous?...
Auguste ne peut répondre, mais il ouvre ses bras à Bertrand et le presse quelque temps contre son cœur; puis il force son iidèle serviteur à remonter avec lui et à se livrer au repos.
Le lendemain, dès la pointe du jour. Auguste fait chercher un tapissier.
— Quel est donc votre dessein, monsieur? dit Bertrand.
— Je veux vendre nos meubles, réaliser ce que nous possédons, et avec ce qui nous restera quitter Paris, et aller sous un autre ciel chercher quelques ressources dans mes talents. Tu me suivras, n'est-il pas vrai, Bertrand ?
— Ah ! partout, monsieur, partout où vous voudrez ; mais pourquoi celte prompte détermination?... Sans quitter Paris, ne pourriez-vous?..
— Non, mon ami ; dans cette ville où j'ai connu l'opulence, il m'en coûterait, je le sens, de chercher à tirer parti de mes talents. Pardonnemoi cette dernière faiblesse.
— Avant d'en venir là, n'est-il plus d'espérance de vous trouver quelque place ?
— C'est avec des espérances que j'achève de dissiper le peu qui me reste. Ici d'ailleurs je ne suis pas assez maître de résister à mon goût pour le plaisir. Dans un autre pays, peut-être deviendrai -je plus sage. Si cette épreuve ne me réussit pas, du moins est-il juste de la tenter.
— Mais, mon lieutenant!...
— Point d'objection, Bertrand. Ta conduite m'a dicté la mienne, ma résolution est prise. Demain nous quitterons Paris.
Bertrand voit bien que c'est en vain qu'il essayerait de combattre le projet de son maître: il sent d'ailleurs que ce parti est en effet le seul parti qu'il leur reste, car ce n'est pas avec vingt sous qu'il gagne en faisant le tailleur qu'il pourrait soutenir longtemps l'existence de son maître. Il fait donc aussi ses préparatifs de départ.
Auguste, qui aime à exécuter promptement ce qu'il a résolu, termine dans la journée la vente de son mobilier, dont le montant, joint à ce qui lui restait, lui fait une somme de deux mille écus.
— Avec cela, dit-il à Bertrand, ne pouvons-nous pas aller chercher fortune au bout du monde?
— Il est certain, mon lieutenant, qu'il y a bien des gens qui ont commencé la leur avec beaucoup moins.
Tout est terminé. Auguste, qui veut d'abord se rendre en Italie, a retenu des places dans la diligence de Lyon. Bertrand va faire ses adieux à Schtrack en lui disant :
— Adieu, mon vieux: nous allons faire le tour du monde. Si j'en reviens, je boirai encore un coup avec toi.
— Sacretié!.,. adieu, monsieur Pertrand.