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PAUVRE DENISE

Auguste et Bertrand étaient partis depuis quelques heures, et Schtrack, debout sur le seuil do la porte, regardait s'il les vovait encore, lorsqu'une jeune villageoise, tenant à la main un gros sac d'argent, entre précipitamment dans la cour de la maison, et demande M. Dalville.

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— M. Dalville? dit Schtrack en tirant sa pipe de sa bouche ; il n'est blus ici, mam'zelle.

— Plus ici !... comment, monsieur?... c'est pourtant ici qu'il logeait... C'est ici que je suis venue... Vous souvenez-vous d'une fois que vous ne vouliez pas me laisser monter?...

— Ah! foui !... que vous étiez avec un betit garçon, alors?

— Oui, monsieur. Mais où demeure donc M. Dalville. maintenant?... Le savez-vous, monsieur?... Il faut absolument que je le voie, que je lui parle... Ah! si j'avais pu réaliser plus tôt cet argent... que je lui dois!... Mais, dites-moi, monsieur, faut-il que j'aille plus loin encore?

— Ma betite mam'zelle, je crois bas que fous rencontriez facilement M. Dalville.

— Pourquoi donc cela, monsieur?... Ah ! j'irai n'importe où.

— Che fous dis qu'il être trop tard. Comment foulez-fous troufer l'adresse d'un homme qui fait le tour du monde ?

— Que dites-vous?... Quoi! M. Auguste...

— Il est barti aujourd'hui même avec mon camarade Pertrand.

— Parti !

— Et foui !... Il était ruiné ici... il était allé tâcher de faire fortune là-bas.

— Il est parti !... Et vous ne savez pas où il est?

— Si fait, bisque che fous dis qu'il fait le tour du monde.

— Ah ! malheureuse!... Je suis arrivée trop tard!

En disant ces mots, Denise tombe privée de sentiment; mais Schtrack la reçoit dans ses bras, et, après a voir d'abord posé sa pipe sur la borne, il emporte la jeune fille dans la maison.

Schtrack a porté Denise dans sa loge ; la petite, en perdant connaissance, a laissé tomber le sac qu'elle tenait à la main ; le sac s'est crevé, les pièces de cent sous roulent dans la cour, et Schtrack, fort embarrassé, parce qu'il est seul en ce moment, court de Denise aux érus, des écus à sa pipe, en s'écrianl :

— Sacretié !... cette betite qui fient chistement se troufer mal quand mon femme y être bas !... Allons, voilà mon bibe qui s'éteint... les écus qui roulent... sacretié !

Heureusement pour le vieil Allemand et pour Denise qu'une dame entre alors dans la maison. C'est M"e Virginie, qui venait demander à déjeuner à Auguste, et qui, en apercevant les écus épars dans la cour fait un mouvement de surprise en disant :

— Ah ! mon Dieu ! quel luxe !... on jette de l'argent par les fenêtres, ici!... J'arrive à propos, moi..

— Touchez bas, touchez bas, crie Schtrack de sa loge ; c'était à c'te betite qui foulait bas oufrir les yeux...

— Eh bien, vieil Allemand, est-ce que j'y touche à tes éeus ?... Estil malhonnête, ce méchant Suisse !... Pour qui me prenez-vous, monsieur l'Helvétique?... De quelle petite parle-t-il donc?...

En disant cela, Virginie s'est approchée delà loge du portier, et elle pousse un cri de surprise en apercevant la jeune fille de Montfermeil, que Schtrack arrose de vinaigre.

— C'est Denise!... c'est ma pauvre Denise, dit-elle en courant repousser Schtrack et en prodiguant des soins à la petite.

— Pauvre Denise !... elle était bas bauvre, bisque che fous dis que c'est à elle le sacd'éeus. dit Schtrack en retournant dans la cour reprendre sa pipe et ramasser l'argent.

Les soins de Virginie parviennent bientôt à faire revenir Denise, qui en ouvrant les yeux les porte sur Virginie, et s'écrie en sanglotant :

— Ah ! madame, il est parti !

— Qui donc, ma chère amie?...

— M. Auguste...

— Auguste est parti ?... bah !... mais il reviendra, sans doute ?

— Oh! non, madame!... je ne le reverrai plus!... Il est allé bien loin...

— Dites donc, l'Allemand, est-ce vrai qu'Auguste soit parti de Paris? ■ — Foui, foui... il être allé faire le tour du monde avec Pertrand.

— Le tour du monde!... Ah! mon Dieu!... et moi qui venais lui demander à déjeuner!... Allons, ma petite Denise, ne pleurez pas comme ça... Pauvre enfant ! elle me t'ait de la peine... Vous aimiez donc Auguste, ma chère amie ?

— Oh ! oui, madame !

— Là! voyez-vous, elle l'aimait!... Je m'en doutais!... Et il vous avait juré qu'il vous aimait aussi, sans doute, car ces coquins d'hommes, ça jure comme si ça disait bonjour !

— Non, madame; M. Auguste ne m'aimait pas... j'en suisbiensûre !...

— Alors, vous êtes bien bonne de le pleurer!...

— Ah ! je ne puis pas m'en empêcher.

— Oh! je sais bien que c'est plus fort que soi. Je connais ça! j'ai passé par là. Il y a des gens qu'on s'obstine à aimer. Et vous étiez venue à Paris pour le voir?

— Oui, madame, et pour lui remettre cet argent. Quand vous et « venue me voir il y a trois semaines, vous nous avez appris que M. Auguste était ruiné ! car je l'ignorais.

LA LAITIÈRE I)K MONTFERMEÏL

— Oui, oui, je me rappelle : et j'ai fait le revenant, et sans voire caniche qui m'a mordu le mollet, je mettais tout le village en l'air.

— L'été dernier, M. Auguste m'a remis mille écus pour le petit Coco, mais il était riche alors ; aujourd'hui qu'il ne l'est pins, j'ai pensé que je devais lui rendre cette somme. Nous l'avions employée à faire élever une maisonnette., faire planter un jardin : mais j'ai fait comprendre à ma tante que nous ne dirions pas à M. Auguste que nous avions employé l'argent. Ma tante est bonne aussi. D'ailleurs, ce n'était que faire notre devoir. Ayant achevé hier de compléter la somme, je suis partie pour apporter bien vite l'argent. J'étais venue seule alin que rien ne retardât sa marche, et cependant j'arrive encore trop tard! Il est parti, et pour ne plus revenir !

Denise recommence à pleurer, tandis que Schtrack revient avec le sac, qu'il lui présente en disant :

— Il en blus manquer un seul ; comptez, mam'zelle.

— Hélas! que vais-je en faire maintenant? C'était à lui cet argent, dit Denise.

— Vous le reprendrez : ma petite, on n'en a jamais de trop, répond Virginie, tandis que Schtrack tient toujours le sac en répétanl :

— Comptez, mam'zelle, s'il fous blait.

— Eh ! tu vois bien qu'on ne veut pas compter, vieil entêté, dit Virginie. D'ailleurs on sait bien que l'Allemand est honnête.

— C'est égal, comptez toujours, mam'zelle. s'il tous blait. Virginie se décide à compter l'argent, sans quoi Schtrack ne les laisserait pas tranquilles. Pendant ce temps, Denise dit au portier :

— Monsieur, lorsqu'il est parti, M. Auguste avait-il l'air bien triste?

— Triste? non, mam'zelle. il était beaucoup fort content de s'en aller, à ce qu'il disait.

— Je parie qu'il est allé toucher un héritage, dit Virginie, et c'est pour cela qu'il sera parti si vite. Vous a-t-il dit ça. l'Allemand ?

— .Non, lui bas barler héritache, mais lui afait fendu tous ses meubles.

— Qu est-ce que vous dites? Il a l'en du. tous ses meubles? Il avait donc le transport?

— Che vous dis qu'il a fait fendu tout bour faire de l'argent.

— Ah ï vendu ses meubles! Expliquez-vous donc. Avec son français de Zurich !

— Vous voyez bien, dit Denise, qu'il était malheureux, puisquil a vendu tout ce qu'il avait !

— Ça ne prouve rien, mu chère amie ; d'abord, puisqu'il quittait

Paris, il n'avait plus besoin de meubles ; ensuite, il y a des gens qui se mettent par goût en garni : moi, j'ai vendu mes meubles quatre ou cinq fois, et cependant je restais à Paris : ça se voit tous les jours. Mais enfin, de quel côté est-il allé, ce jeune homme? Est-ce qu'il ne vous l'a pas dit, monsieur le Suisse?

— Si fait, il être allé faire le tour du monde.

— Eh bien? voilà une jolie adresse! Ecrivez donc : A monsieur un tel, qui fait le tour du monde ! Et il a emmené Bertrand avec lui ?

— Foui, et chen être pien fâché, barce que Pertrand il commençait à travailler choliment !

— Bertrand travaillait? et à quoi donc?

— A faire des quilotes, des bantalons ; c'était moi qui lui avais montré.

— Mon cher ami, je crois que vous rêvez dans ce moment-ci. Bertrand, le vieux soldat, le fidèle serviteur d'Auguste, faisait des culottes?

— Comme un cheval.

— Vous êtes fou !

— Eh non, non, Pertrand il travaillait, il bassait toutes les nuits à l'oufrage, et mon femme disait à moi que c'était bour aider son maître qui mangeait tout.

Virginie reste muette, et Denise s'écrie :

— Je ne vous comprends que trop, moi ! Ce bon Bertrand ! je savais bien que c'était un brave homme ! il travaillait pour aider M. Auguste, qui sans doute n'en savait rien.

— Oh, foui, lui devait coudre mon langue si che disais un mot de za!

— Eh bien ! madame, si M. Auguste n'eût pas été sans ressources, est-ce que Bertrand aurait travaillé, passé les nuits?

— Ma foi, ma chère amie, je n'y comprends plus rien. La dernière fois que j'ai rencontré Auguste, il m'a encore fait prendre un quart de punch, et cependant il devait déjà demeurer à son cinquième ; il est vrai qu'il avait si bon cœur, il était si généreux ! Allons, la voilà encore qui pleure ! Ma chère Denise, vous vous ferez venir les yeux comme un lapin ; et ça ne fera pas revenir Auguste. Pauvre enfant, comme elle l'aime! ces mauvais sujets ont de la poudre de perlinpinpin pour faire comme ça des passions. Calmez-vous donc, Denise, il reviendra, il n'est pas parti pour toujours. Vous le reverrez, j'en suis certaine ; et quand il saura combien vous l'aimez, je veux qu'il vous aime, qu'il vous chérisse ; je lui dirai, moi, la peine, les tourments, qu'il vous a fait éprouver ; je lui dirai combien vous êtes bonne, douce, gentille. Allons, ne pleurez plus ; embrassez-moi, Denise, Auguste vous aimera, car vous le méritez bien.

LA LAITIERE DE MONTEE RMEIL

Elle ne repousse pas le jeune homme, qui parait avoir grande envie de la consoler. (P. 284.)

Virginie était vivement émue, la douleur de Denise l'avait attendrie : pour la première fois, depuis bien longtemps, des pleurs véritables coulèrent de ses yeux en pressant la jeune fille dans ses bras.

Ce qui calme le plus vite les infortunés, c'est de voir qu'on partage leur peine. Denise écoute les prières de Virginie ; elle s'efforce de rappeler son courage, elle essuie ses yeux, se lève, et dit en poussant un gros sounir :

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