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PREMIÈRE AVENTURE DE VOYAGEURS

Auguste et Bertrand avaient pris la diligence de Lyon. Le jeune homme était dans l'intérieur de la voiture, et son compagnon sur l'impériale, pour avnir plus d'air, a ce qu'il avait dit a Auguste, mais dans le fait par mesure d'économie.

C'était la première fois qu'Auguste se trouvait dans une voiture publique; habitué à voyager dans son léger cabriolet, à conduire des chevaux fringants, à ne suivre que sa volonté en s'arrètant où bon lui semblait, ce n'est pas sans éprouver un sentiment pénible qu'il se voit forcé de faire route avec des gens qui lui sont inconnus, d'être poussé par

LA LAITIERE DE MONTFE RMKIL

Tan. coudoyé par l'autre et obligé d'entendre des conversations qui n'ont aucun intérêt pour lui.

A sa gauche est un gros papa d'une cinquantaine d'années, qui a sur sa tête un bonnet de coton, surmonté d'un mouchoir rouge et par-dessus tout cela une casquette bordée de poil qui rabat par devant et par derrière. A sa droite est une vieille femme dont le visage est heureusement caché sous un méchant chapeau de satin noir, sur lequel on a jeté un voile vert que personne n'est tenté de lever.

A peine la voiture a-t-eile commencé à rouler, que le monsieur de gauche fait comme le voisin Manflard, et que la dame de droite l'a imité. Mais, tout en dormant, le gros papa enfonce ses coudes dans les côtes d'Auguste, et la vieille dame laisse tomber sa tète sur l'épaule du jeune homme; celui-ci, qui n'est occupé qu'à repousser le bras de l'un et à se débarrasser de la tète de l'autre, se dit : — C'est bien amusant de voyager en diligence ! Oh ! mon joli cabriolet que Bébelle faisait voler si lestement sur la poussière, où es-tu? Hélas! si j'avais été plus sage, je te posséderais encore; car si je n'avais pas commencé à anticiper sur mon revenu, je n'aurais point touché à mon capital ; en n'y touchant pas, je n'aurais point songé à reprendre mes fonds qui étaient solidement placés, et j'aurais trouvé que vingt mille livres de rente bien assurées valent mieux que trente mille qu'on ne doit qu'à l'agiotage... -Madame, tenez donc votre tète, s'il vous plaît... Alors je n'aurais point remis mon argent entre les mains de ce fripon de Destival, qui par conséquent, ne me l'eut point emporté; et alors je serais encore aussi riche qu'autrefois; je pourraifaire du bien ; je serais retourné à Mont;ermeil. j'aurais tenu mes promesses à cet enfant, qui est si gentil; je n'aurais pas fait la cour à Denise puisqu'elle aime quelqu'un du village que sans doute elle a maintenant épousé, mais je l'aurais revue mariée, et en riant avec elle, en lui rappelant cette chute à bas de son âne dans le milieu du bois, peut-être... Ah : monsieur, pour Dieu, tenez vos bras tranquilles, vous m'enfoncez les cotes. • Le vis-à-vis d'Auguste se compose de deux messieurs et d'une dame. La dame, placée au milieu, est précisément en l'ace d'Auguste; mais cniiime elle aune capote très grande et qu'elle tient sa lête baissée, <»:i ne peut apercevoir sa ligure; et notre voyageur se dit : — Elle n'est sans doute pas jolie, sans quoi elle aurait déjà levé la têle. La mise de celle dame est du reste simple ; c'est une toilette de diligence. Les deux hommes qui l'entourent sont des commis voyageurs, l'un est dans les vins, l'autre dans les toiles; ces messieurs ont commence une conversation qui parait ne devoir finir qu'à Lyon.

Auguste est étourdi par les deux parleurs, qui ne sortent pas des

pièces, des feuillettes, des veltes, des jouys, des rouenneries, des bonnes années et des faillites, et, fatigué du voisinage de ses dormeurs, regrette de ne s'être pas placé près de Bertrand, et soupire après la première halte, lorsque la dame en capote avance son pied et attrape celui d'Auguste ; un pardon, monsieur, est aussitôt prononcé par une voix fort agréable; cela tire Auguste de son abattement, en lui donnant le désir de voir la figure de son vis-à-vis, et comme ses jambes se croisent avec celles de cette dame, il les avance doucement, en se plaignant de la gêne que l'on éprouve dans les voitures, manière d'entrer en conversation. La dame répond par un oui, monsieur, mais sans lever la tête ; et la curiosité de notre jeune homme en devient plus vive. On ne semble pas disposé à causer, mais on ne retire pas ses geneux, qui touchent ceux de son vis-à-vis. Auguste éprouve le désir de presser un de ces genoux contre les siens, mais il est arrêté par cette idée : — Si elle était laide!... comme je serais fâché d'avoir cherché à faire sa connaissance !

Malgré cela, le jeune homme se hasarde à serrer légèrement un genou ; on ne le retire pas, mais on ne lève pas la tête, et Auguste, qui éprouve un secret plaisir à jouer des genoux, se dit : — Il vaut peut-être mieux que je ne voie pas ses traits, du moins je puis me la figurer charmante, adorable. Avec cette idée, le simple froissement de sa robe me cause une agréable sensation, et tout cela me fait oublier les ennuis de la route. Ah! madame, si vous êtes laide, de grâce, ne levez pas la tête, vous feriez évanouir de trop douces illusions.

En descendant une côte, un cahot violent manque de faire verser la diligence. Le gros papa et la vieille dame se réveillent en sursaut; alors la dame en capote pousse un cri d'effroi et lève la tête; Auguste aperçoit une jolie figure de vingt à vingt-cinq ans, de la fraîcheur, de la régularité dans les traits, de l'expression dans les yeux, enfin un charmant ensemble qui le ravit et lui fait serrer bien plus tendrement le genou qu'il tient entre les siens.

Mais déjà on a rebaissé la tète. L'effroi s'est calmé ; les commis voyageurs ont repris leur conversation, les voisins d'Auguste referment leurs paupière, et lui, enchanté de ce qu'il vient de voir, se rapproche de plus en plus de son vis-à-vis, qui laisse le jeune homme mettre ses pieds sur les siens.

— Elle est charmante, se dit Auguste, mais sa conduite est bien singulière. Pour se laisser presser ainsi les genoux, il faut que cela lui convienne ou qu'elle n'ose pas s'en fâcher. Dans le premier cas, c'est quelque femme qui ne fuit pas les aventures; dans le second, c'est une jeune innocente qui se trouve pour la première fois en diligence.

Persuadons-nous que le seconde conjecture est la fondée ; il faut toujours voir les choses du bon côté.

La diligence s'arrête à Corbeil. Les deux commis se précipitent hors de la voiture; le gros papa se détache avec peine de son coin; la vieille au voile vert se laisse aller dans les bras d'un homme qui ouvre la portière, et Auguste étant descendu, offre la main à la jeune dame en capote ; mais celle-ci lui répond en poussant un léger soupir : — .Merci, monsieur, je ne descends pas.

■ — Elle ne descend pas! se dit Auguste, qui est resté debout contre la portière, pauvre dame! Elle ne vient pas dîner à l'auberge, cela annonce ordinairement une économie forcée !

— Venez- vous diner, mon lieutenant? dit Bertrand, qui est descendu de son impériale et attend Auguste à la porte de l'auberge.

— Oui, oui, me voici.

— Est-ce que vous avez oublié quelque chose dans la voiture?

— INon, c'est que j'aurais voulu...

— Entendez-vous? on dit aux voyageurs de se dépêcher. Bertrand s'avance pour voir ce qui retient son maître contre la diligence; il aperçoit la jeune dame et murmure :

— Allons! morbleu! encore du nouveau! J'aurais dû penser qu'il y avait par là quelque jupon ! quelque bonnet! Mon lieutenant, rappelez-vous que nous quittons Paris pour être sages, pour nous ranger.

— Tu as raison, mon ami, répond Auguste, et il s'éloigne à regret de la voiture pour suivre Bertrand dans l'auberge.

Le dîner des voyageurs est bientôt terminé; chacun, pressé par le conducteur, va reprendre sa place dans la voiture, où la vieille dame emporte son dessert. Auguste regarde avec plus d'intérêt la jeune femme, qui probablement a dîné avec un modeste petit pain, et il replace avec plus de respect ses genoux contre les siens, parce que l'idée du malheur impose silence aux pensées du plaisir.

La vieille dame prie Auguste de lui casser des noisettes qu'elle a emportées de l'auberge, le gros monsieur lui offre du tabac, les commisvoyageurs lui adressent aussi la parole, chacun cherche à se Lier davantage avec ses compagnons de voyage. La petite dame en capote garde seule le silence. Mais la nuit vient; Auguste la désirait ; ses voisins se rendorment les commis en font autant, et il avance ses genoux pour essayer de s'entendre, par ce moyen, avec son vis-à-vis, en se disant :

— Si elle est malheureuse, il faut tâcher de la consoler. D'ailleurs', |e lui serrais les genoux ce matin ; parce qu'elle n'a pas de quoi diner à

l auberge *aut-il avoir l'air de la trouver moins gentille? ce serait digue de M. de la Thomassinière.

Ne voulant point donner de lui cette idée, le jeune homme s'approche de son vis-à-vis, presse avec tendresse ce qu'on lui abandonne, et se hasarde même à prendre une main qu'on ne retire pas. La nuit n'amène pas toujours des pensées sombres, et Auguste pensait à obtenir un baiser de la peine dame, qui paraissait d'une humeur si facile; mais ses deux voisins le gênaient : au moindre mouvement qu'il faisait pour se pencher en avant, le. vieille dame et le gros papa tombaient sur son dos, et il ne pouvait plus retrouver sa place qu'après avoir remis le monsieur et la dame dans leur coin; en dormant les deux commis se laissaient aussi aller sur la jeune femme, qui les séparait, et leur tète froissait souvent sa capote.

— Ce n'est pas toul plaisir d'aller en diligence, disait A:: ru lé à demi-voix.

El la jeune dame répétait : Oh! non, monsieur! ce n'est pas tout plaisir.

Mais, pour en avoir davantage, le jeune homme s'avance encore, et embrasse bien tendrement un des commis voyageurs dont la figure se trouvait alors penchée sur la capote. Celui-ci s'éveille en cherchant à deviner d'où peut lui venir cette marque d'amour, et Auguste s'étonne de n'avoir pas trouvé le menton de la jeune femme aussi doux que sa main.

Le commis ne voit que sa voisine qui puisse l'avoir embrassé pendant son sommeil; et, quoique peu habitué à faire des passions, il se persuade qu'il en a inspiré une à la jeune femme qui est auprès de lui. Ne voulant pas être en reste avec elle, le monsieur, qui n'a encore pensé qu'a ses échantillons et aux droits d'entrée de ses marchandises, s'avise de penser à autre chose, et de jouer aussi des mains sur les genoux de la petite femme. Celle-ci laisse faire ces messieurs, qui ont l'air déjouer au pied de bœuf, et qui. s étant pris la main, se la serrent avec une force qui les étonne mutuellement.

Les premiers rayons du jour surprennent les voyageurs dans celte situation. Auguste part d'un éclat de rire, le commis retire sa main avec humeur, la jeune femme relire son genou; mais elle regarde Auguste en dessous, et celui-ci se promet de se dédommager du quiproquo de ia nuit.

Le lendemain on déjeune à Auxerre ; la jeune femme reste encore dans la voiture: le soir on s'arrête à Avallon, oii l'on doit diner. La jeune femme est descendue, mais elle n'entre pas dans l'auberge, et, après avilir acheté un petit pain et quelque chose, ella va s'asseoir à quelques pas de l'auberge. Auguste, qui la suit des yeux, laisse entrer Bertrand eu

lui disant qu'il n'a pas encore d'appétit, et rejoint la voyageuse, avec laquelle il entre en conversation.

■ — Vous quittez Paris, madame?

— Oui. monsieur (et un soupir).

— L'habitiez-vous depuis longtemps

— J'y suis née, monsieur.

— Et vous abandonnez votre pays?

— Il le faut bien, monsieur... (nouveau soupir).

— Vous allez vous fixer à Lyon, madame?

— Je ne sais pas, monsieur.

— Ah!... vous n'avez pas de projet déterminé?...

— Je suis si malheureuse, monsieur !

— Vous m'intéressez beaucoup, madame : mais pour causer nous serions mieux ailleurs que sur cette route. Si vous vouliez, madame, accepter mon bras, nous ferions un tour dans cet endroit en attendant qu'on parte?

— ■ Je veux bien, monsieur.

La dame prend le bras d'Auguste, et ils a>- éloignent de l'auberge en jasant.

— Si je ne craignais pas d'être indiscret, madame, je vous demanderais ce qui vous fai! quitter Paris.

— Oh! volontiers, monsieur. Je suis fille de marchands très honnêtes ; on m'a mariée de très bonne heure à un homme que je n'aimais pas ; mais j'ai dû obéir pour faire plaisir .': mes parents...

— C'est très bien de votre part, madame.

— Il y avait un monsieur fort aimable, qui m'avait fait la cour avant mon mariage... je ne l'aimais pas non plu; ; mais je l'écoutais pour lui faire plaisir...

— J'entends, madame.

— Mon mari ne me rendait pas heureuse ; il ne voulait jamais que je sortisse, et je restais à la maison parce que ça lui faisait plaisir... mais il m'y venait quelquefois des visites, entre autres ce monsieur qui m'avait fait la cour autrefois.

— Et ça ne faisait pas plaisir à votre mari?

— Apparemment, monsieur ; car dernièrement, l'avanl trouvé avec moi... il l'a mis à la porte J'ai voulu nie fâcher, il m'a battue, monsieur!... en me disant qu'il en ferait autant toutes les fois que cela lui Ferail plaisir!

— Voilà un homme qui a une bien vilaine manière de s'en procurer.

— Comme je ne veux plus être battue, j'ai quitté mou mari, et je suis partie pour Lyon ayant à peine de quoi p tyer ma place.

— Vous connaissez donc quelqu'un à Lyon, madame?...

— Ah!... c'est ce monsieur qui venait me voir... qui m'a dit qu'il y allait... Du reste, je ne tiens pas plus à me rendre à Lyon qu'ailleurs... Je n'ai voulu que m'éloigner de mon mari, qui me rendait si malheureuse...

Tout en se promenant, les voyageurs sont arrivés devant un petit traileur. Auguste, qui se rappelle que sa compagne n'a pas dîné, lui propose d'entrer prendre quelque chose, et elle accepte pour lui faire plaisir.

On entre. Auguste demande un cabinet, parce qu'on n'a pas besoin de témoin pour consoler une jeune femme que son mari a battue : il commande un dîner aussi délicat qu'il est possible, parce qu'il oublie toujours qu'il n'est plus riche, et se laisse volontiers aller à ses habitudes d'autrefois. Le petit traiteur d'Avallon s'est piqué d'honneur pour offrir un joli repas aux étrangers qui viennent de lui arriver. Le dîner est servi; Auguste presse la jeune dame d'y goûter, et celle-ci, tout en disant qu'elle n'accepte que pour lui faire plaisir, mange de tout, et ne se fait pas prier pour boire d'un petit vin que le traiteur assure être de l'année de la comète.

Tout en dînant, on se lie davantage. Auguste s'est d'abord assis visà-vis de la jeune dame, mais il réfléchit qu'ils étaient beaucoup plus près que cela en diligence, et qu'il est au moins extraordinaire de se tenir à une distance respectueuse dans un cabinet et en tète-à-tête lorsqu'on s'est pressé les genoux devant témoins. Il va s'asseoir tout près de la jeune dame, qui soupire encore de temps à autre, mais ne repousse pas le jeune homme, qui paraît avoir grande envie de la consoler.

Auguste presse bien tendrement une main bien douce, en s'étonnant qu'un mari puisse être assez barbare pour faire de la peine à une femme si gentille.

— Les hommes sont des méchants, dit la jeune femme, qui tient toujours ses yeux baissés.

— Ce sont des tyrans, répond Auguste en portant ses lèvres sur la main potelée.

— Us font notre malheur î reprend la jeune femme en se laissant embrasser par son vis-à-vis.

— Ah ! ils font encore bien autre chose ! s'écrie Auguste en l'enlaçant dans ses bras.

— Ils font!... ils font!... murmure la jeune femme, qui paraît ne plus savoir ni ce qu'ils font ni ce qu'elle fait ; mais après plusieurs repas frugaux, il n'était pas étonnant que le vin delà comète lui fit perdre la tête.

Enfin, vous voilà, Monsieur! (P. 287.)

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