L1V. 281. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET S
En retrouvant la sienne, Auguste dit enfin :
— A propos, et la diligence?
— Ah ! c'est vrai. ...et la diligence? reprend la jeune femme en poussant un soupir, probablement par habitude.
— Je crois, ma chère amie, qu'il est bien temps d'aller la retrouver.
— Eh bien, allons la retrouver, mon ami.
Vous voyez que le vin de la comète avait établi une très bonne intelligence entre les voyageurs. Mais en général, il mène très promptement les affaires que l'on traite en voiture.
Auguste appelle le traiteur et paye le dîner ; la jeune dame remet sa capote, qui n'était plus sur sa tête, je ne sais pourquoi ; puis on descend du cabinet, et l'on s'achemine bras dessus bras dessous vers l'auberge où Ton a laissé la voiture.
Tout en marchant, Auguste cause avec sa compagne, qui lui parait avoir un caractère fort doux, mais dont l'esprit ne répond pas à l'idée qu'en donnait sa figure assez expressive ; il y a des femmes qui ont tout leur esprit dans leurs yeux, il faut se contenter avec elles de jouer la pantomime. En approchant de l'auberge, Auguste aperçoit Bertrand, qui marche à grands pas devant la maison, regardant à droite et à gauche en donnant des signes d'impatience, et lâchant de temps à autre quelque juron énergique. En apercevant Auguste, il court au-devant de lui, et fait une grimace horrible à la jeune femme qui est pendue au bras de son maître.
— Enfin vous voilà, monsieur!... Sacrebleu ! j'ai cru que vous me laissiez ici pour chasser les hirondelles !
— Calme-toi, Bertrand, me voilà. Tu vois bien que je n'étais pas perdu; eh bien! partons nous?
— Partir? Et pour quel endroit, monsieur?
— Mais pour Lyon, je pense !
— Et c'est pour cela que vous laissez en aller la diligence, que vous vous faites appeler, attendre, chercher de tous côtés ?
— Comment! la diligence est partie?
— Eh oui, morbleu ! et il y a plus d'une heure de cela ; mais il parait que le temps ne vous a pas semblé long.
— La diligence est partie ! répète Auguste en lâchant le bras de sa compagne ; mais celle-ci, qui paraît tenir beaucoup à son bras, le Jui reprend aussitôt en disant :
— ■ C'est bien drôle! n'est-ce pas, mon bon ami?
— Je ne trouve plus que ce soit si drôle ! dit Auguste. El Bertrand s'éloigne de quelques pas, et murmure en jurant et en frappant du pied :
— Son bon ami !... Allons! mille baïonnettes, voilà encore du gentil!
— Mais, Bertrand, reprend Auguste, est-ce qu'on ne pouvait pas nous attendre un peu?
— On vous a attendu deux minutes, monsieur, et c'est beaucoup pour une diligence.
— Et tu n'es donc pas parti?
— Est-ce que j'ai voulu m'en aller sans vous? N'est-ce pas à vous seul que je suis attaché ? Qu'ai-je besoin d'être à Lyon si vous n'y êtes pas?
— Tu as bien fait, Bertrand. Mais nos valises?
— Oh ! les voilà. Me doutant bien qu'il y avait du nouveau, je ne les ai pas laissées partir sans nous.
— Ma foi, mon ami, il faut se consoler de cet événement. Après tout, peu m'importe d'aller à Lyon ou ailleurs, et d'y arriver demain ou dans huit jours.
— Ah ! mon Dieu, mon bon ami, cela m'est bien égal aussi à moi, dit la jeune femme.
Bertrand fronce le sourcil, et fait signe à son maître qu'il désire lui parler en particulier. Auguste parvient à faire entendre à la jeune dame qu'il faut qu'elle lui quitte un moment le bras, et s'avance vers l'ancien caporal, qui lui dit d'un air sévère :
— Pardon, mon lieutenant, mais quelle est cette femme qui se colle à votre bras comme si vous aviez de la glu à votre habit?
— C'est une jeune femme qui était avec nous dans la diligence
— Et pourquoi n'y est-elle pas restée ?
— Parce que je l'ai emmenée faire un tour de promenade avec moi.
— Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?
— C'est une personne fort intéressante.
— Elle ne vous a pas dit ce qu'elle faisait?
— Si fait... elle va à Lyon... pour ne pas rester à Paris.
— Ah! diable ! si c'est là son seul motif, je conçois qu'il lui est indifférent d'aller autre part. Mais pourquoi quitte-t-elle Paris? Une jeune femme ne voyage pas ainsi seule... pour l'unique plaisir de voyager.
— Oh ! elle avait un motif très puissant... son mari la battait.
— Il avait peut-être raison, monsieur.
— Ah ! Bertrand !
— Pourquoi vous appelle-t-elle déjà son bon ami?
— Parce que... parce que...
— Ah ! oui, parce que ! je comprends bien. Mais enfin, monsieur, que comptez-vous faire de cette femme-là?
— Je n'en sais trop rien... mais tu conçois bien que je ne puis pae l'abandonner ici après lui avoir fait manquer la diligence.
— C'est bien plutôt elle qui vous a fait manquer la voiture en vous contant des histoires... en vous attendrissant par le récit d'aventures qui ne sont pas vraies, je le gagerais. D'ailleurs, monsieur, une femme qui prend ainsi le premier venu pour consolateur, ne peut-être qu'une aveuturière ! Je parie que vous ne savez pas seulement son nom?
— Ma foi, non. Mais qu'importe le nom? est-ce qu'on ne peut pas se donner celui qu'on veut? Que cette jeune femme m'ait dit ou non la vérité, je ne la laisserai pas sans argent loin de l'endroit où elle se rendait.
— Ah ! elle n'a pas d'argent !
— Puisque cette pauvre petite ne dînait qu'avec des petits pains
— Voilà une bien jolie trouvaille que vous avez faite là ! Ainsi, monsieur, quand nous quittons Paris pour être sage et économiser, à peine à soixante lieues de la capitale nous voilà avec une femme sur les bras !
— Eh ! que veux tu?... est-ce ma faute? Allons, Bertrand, ne gronde pas... à l'avenir, je réfléchirai un peu plus ; en attendant, abandonnonsnous à notre destinée.
Auguste va rejoindre la jeune femme, et Bertrand le suit en se disant : — Je crains bien qu'il ne soit incorrigible.
La jeune femme a bien vite repris le bras d'Auguste, qui lui dit :
— Ma chère amie, puisque la diligence est partie sans nous, rien ne nous presse maintenant.
— Oh ! rien du tout !...
— Nous pouvons même passer ici un jour ou deux?
— Volontiers, si cela vous fait plaisir.
— Nous aviserons ensuite de quelle manière nous voulons continuer notre route... soit par des occasions, des petites voitures... soit même en nous promenant pour admirer le pays, dans le cas où il serait admirable.
— Tout ce qui vous fera plaisir, mon ami.
— Vois-tu, Bertrand, dit tout bas Auguste, cette petite femme-là est la complaisance même, elle ne veut que me faire plaisir.
— Elle ne m'en fait pas du tout à moi, monsieur.
— Parce qu« tu y mets de la mauvaise volonté.
— Ah çà ! puisque nous restons ici, reprend Auguste, nous logerons à cette auberge. Bertrand, tu nous feras préparer un logement.
— Oui, mon lieutenant... et pour madame aussi?...
— Cela va sans dire... Ah !... comme il faut économiser... une seule chambre suffira pour madame et moi... N'est-ce pas, ma chère amie?
— Oh! mon Dieu, oui... si cela vous fait plaisir.
— A propos, me. chère amie, vous ne m'avez pas encore dit votre nom.
— Je m'appelle Adèle... ou madame Florimont. comme vous voudrez...
— Ce sera plutôt comme vous voudrez vous-même...
— Appelez-moi Adèle, ça me fera plaisir.
— Adèle, c'est convenu.
— Mmc Florimont! murmure Bertrand en haussant les épaules, c'est un nom de comédie, ça!... elle a pris ce nom-là dans quelque coulisse.
— Moi, ma chère Adèle, je m'appelle Auguste, car il faut aussi que vous sachiez qui je suis.
— Oh! mon Dieu ! c'est égal!
— Je vois que vous tenez plus à la personne qu'au titre, et que vous jugez les gens sur leur physionomie ; si cette science ne vous trompe jamais, je vous en félicite. Mais il fait encore jour, le temps est beau ; avant de souper, ce que nous avons de mieux à faire, je crois, c'est de nous promener. Viens-tu avec nous, Bertrand?
— Non, mon lieutenant ; je n'ai pas envie de me promener, moi. Auguste s'éloigne avec la sensible Adèle. Ils parcourent en tous sens
la jolie petite ville d'Avallon. Auguste fait ses observations sur ce qu'il voit, la jeune femme est toujours de son avis, et le jeune homme finit par trouver qu'une femme qui ne sait qu'approuver tout sans jamais rien observer par elle-même est une société un peu monotone. Mais Mmo Florimont a de bien jolis yeux, et il n'y a pas encore longtemps qu'elle les fixe sur Auguste, et quand celui-ci a parlé quelque temps sans obtenir autre chose que des réponses insignifiantes, il joue des yeux avec Adèle, qui alors lui dit en pantomime les plus jolies choses du monde.
11 n'y a que devant les boutiques que la jeune femme trouve d'ellemême à observer. Elle s'arrête pour contempler un châle, et pousse un grand soupir.
— En as-tu envie ? lui dit Auguste.
— Ah ! ça me ferait grand plaisir !
— Eh bien ! achetons-le.
Le jeune homme, cédant à ses anciennes habitudes, achète le châle à Mme Florimont, qui le met sur-le-champ sur ses épaules, et s'empresse de rouler sous son bras le petit fichu qui était sur son cou. Un peu plus loin elle s'arrête, et soupire en regardant un joli bonnet ; Auguste le lui fait essayer, et comme il va à merveille sous la grande capote, le bonnet est acheté. C'est ensuite devant un bijoutier que la jeune femme soupire , elle voudrait une petite bague qui lui rappelât le jour où elle a connu Auguste ! celui-ci trouve ce désir trop aimable pour ne pas le satisfaire. Mais ensuite il ramène sa compagne à l'auberge sans la laisser s'arrêter nulle
part, de crainte qu'elle ne soupire encore. La jeune femme est 1res jolie avec le châle et le bonnet. Mais en la voyant ainsi, Bertrand prend encore Auguste à part, et lui dit:
— Monsieur, elle n'avait pas cette toilette-]à ce matin.
— Tu conviendras, Bertrand, qu'elle est beaucoup mieux ce soir?
— Mais, monsieur! à quoi pensez-vous?
— Je pense à souper, car j'ai très faim ; et vous, ma chère amie?
— Je souperai avec plaisir aussi.
Bertrand ne dit plus rien ; mais il va dans un coin et se cogne la tête contre le mur. Cependant on apporte le souper ; Auguste se met à table avec Adèle et engage Bertrand à se placer avec eux. en disant à la jeune femme que Bertrand est son factotum, son caissier, et non pas son domestique.
Bertrand fait la grimace au mot caissier ; mais enfin il se décide à venir se placer respectueusement à l'autre bout de la table. Pour le remettre de bonne humeur, Auguste fait apporter quelques bonnes bouteilles devin. Ce moyen réussit. En buvant, Bertrand retrouve sa gaieté, et il ne regarde plus la jeune femme de travers.
Cependant en voyant Auguste se retirer après souper avec Mme Floiimont dans une chambre où il n'y a qu'un lit, il lui dit tout bas :
— Décidément, monsieur, on va vous prendre pour le mari de cette dame.
— Ma foi, Bertrand, ça y ressemblera beaucoup cette nuit.
— Mais ensuite ?. ..
— Oh! mon ami, le plus pressé pour moi, dans ce moment, c'est de me coucher ; fais-en autant, bonsoir ; demain il fera jour.
— Oui, se dit Bertrand en retournant se verser à boire, demain il fera jour, et nous aurons encore cette péronnelle sur les bras ! Il valait tout autant rester à Paris et me laisser avec Schtrack faire des culottes !... Et Bertrand s'endort en finissant la bouteille.