I.IV. 28.">. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUIT I I C
liv. 283
Déni e se fialte que Virginie tiendra sa promesse, qu'elle parviendra à savoir où Auguste a porté ses pas, et qu'elle lui donnera de ses nouvel!.-s; cette espérance fait le seul charme de sa vie. Ce sentiment est toujours pour beaucoup dans la somme de bonheur que nous devons goûter sur la terre...
Combien de gens n'en ont jamais eu d'autre que celui qu'il procure !
Virginie avait, dit à Denise pour la consoler :
— Vous reverrez Auguste, et quand il saura combien vous l'aimez, je veux qu'il vous chérisse.
Ces paroles sont gravées dans le cœur de la jeune fille, qui se dit tous les jours :
— Cette dame lui apprendra que je l'aime; quand il viendra ici, comme je rougirai!... Je n'oserai plus le regarder... ça le fâchera peutêtre... mais c'est sa faute : pourquoi m'a-t-il dit qui! m'aimait, lui?... Est-ce qu'on devrait dire ces choses-là quand on ne les pense pas?.. .l'avais l'air de rire en l'écoutant... mais au l'end du cœur je sentais que ça me faisait tant de plaisir!... Sans doute il ne songeait qu'à plaisanter avec moi... il me parlait comme à toutes celles qu'il -trouve gentilles... Il no sait pas le mal qu'il m'a fait !
Sur l'emplacement de la masure occupée par la famille Calleux, on a élevé une jolie maisonnette composée seulement d'un rez-de-chaussée et de greniers: derrière cette pelite habitation est un jardin assez vaste entouré de palissades. C'est avec les mille écus laissés par Dalville qu'on a bâti cette maisonnette qui appartient à Coco quoiqu'il soit trop jeune pour y loger encore. Mais Denise se plaît à embellir cet asile, que l'enfant doit à son bienfaiteur, c'est là que chaque jour, après avoir terminé ses occupations du matin, elle va passer une partie de son temps, rêvant à celui dont elle attend sans cesse le retour. C'est là que, seule avec l'enfant, elle l'entretient d'Auguste, lui enseigne à l'aimer, à se rappeler que c'est à lui qu'il doit tout, et à ne pas entrer sous le toit de la maisonnette sans donner une pensée à la reconnaissance.
Le jardin est entretenu avec soin. Denise y met des Heurs ; elle se souvient de ce qu'elle a vu dans les jolies maisons bourgeoises où elle a éîé ; elle veut que le jardin.de la maisonnet'e soit plaaté sur ce modèle; elle veut qu'en entrant dans cet endroit, Auguste soit agréablement surpris, et lui fasse compliment de son goût.
— Il verra ce bosquet... ces carrés de verdure, se dit-elle ; il sera étonné que des paysans aient arrangé tout cela comme les gens de Paris.
Mais au bout d'un moment, la jeune fille soupire tristement en se disant :
— S'il est allé au bout du monde... il sera bien longtemps avant de venir voir mon jardin !
L'hiver fait place aux beaux jours, et Denise n'entend pas parler de Virginie.
— Elle n'a rien appris sur son sort, se dit la petite; sans cela elle serait venue m'en instruire.
L'espoir d'apprendre des nouvelles d'Auguste engage Denise à faire encore un voyage à Paris. Elle en obtient facilement la permission de sa tante, et, un matin, arrive dans la maison où Auguste a demeuré.
Suivant sa coutume, Schtrack fumait sur un banc devant sa loge. Il reconnaît la jeune fille, et quoiqu'il y ait près de quatre mois que la petite se soit évanouie dans ses bras, il s'écrie en la voyant :
— Est-ce que le compte il était bas dans le sac?
— Gomment, monsieur?... Quel sac?... Est-ce que M. Auguste est revenu? dit Denise en regardant le vieil Allemand avec anxiété.
— Oh ! non. non... Le cheune homme est touchours en foyage avec Pertrand... Mais je croyais que fous feniez pour le sac d'écus qui af.it roulé dans le cour... et que fous afiez blus troufer votre compte !... Ah ! sarretié!... c'est que Schtrack biaisante bas sur l'honneur!...
— Ah! monsieur, est-ce que je viendrais pour cela?... Et vous n'en avez pas eu de nouvelles, monsieur?
— De quoi, mon betite?
— De M. Auguste.
— Qui diable foulez-vous qui m'en donne, bisqu'il est autour dw monde?
— Et cette dame... l'avez-vous vue?...
— Un dame ?
— Celle qui était ici avec moi dans mon dernier voyage... qui eut la bonté de me secourir...
— Ah foui!... le démon !... la maufaise tète !... la betite grenadier !...
— Est-elle venue, monsieur?
— Oh ! foui !... elle est venue deux fois demander aussi des nondu cheune homme.
— Et elle ne vous a rien appris sur M. Vumistr ?
— Mais sacretié ! bisque che fous dis qu'elle était finie pour demander des noufelles... Vous comprem z bas?
— Savez-vous son adresse, monsieur?
— A la betite mauvaise tète?
— Oui, monsieur.
— Non. che ne savais pas.
Schtrack s'est remis à fumer, et Denise, ne pouvant rien savoir du portier, s'éloigne en regrettant de ne pas connaître la demeure de Virginie ; elle eût été la voir, non qu'elle la croie plus instruite qu'elle sur le sort des voyageurs, mais du moins elle lui aurait parlé d'Auguste, et c'est un si grand plaisir de parler de la personne qu'on aime, surtout avec quelqu'un qui nous comprend!
Plusieurs moi- se sont écoulés sans apporter aucune nouvelle d'Auguste, et sans que Virginie soit venue au village ; l'espoir s'atïaiblit dans le cœur de Denise, mais l'amour ne s'éteint pas : ce sentiment, quand il est vrai, brave les obstacles, le temps, l'absence, et seul ne passe pas, lorsque tout passe autour de lui.
Denise a dix-sept ans accomplis. Sa taille n'est pas plus élevée, mais ses traits semblent avoir plus de charme, sa physionomie plus d'expression : le sentiment secret qui l'occupe donne à ses regards une douceur mélancolique qui sied à sa jolie figure ; les villageois ont rarement cet air-là ; c'est peut-être pour cela que les jeunes gens de Montfermeil et des environs trouvent à Denise quelque chose qui les séduit, qui leur tourne la tête. Cependant elle leur parle peu, elle ne rit plus avec eux, elle fuit leurs danses, leurs jeux ; et les autres jeunes filles se moquent de la petite laitière en se disant : — Elle fait sa fière... Elle se donne des air de dame... Elle veut singer les gens de la ville... Mais avec son air de mauvaise humeur elle ne trouvera pas d'amoureux.
En dépit du pronostic des paysannes, Denise, sans le vouloir, sans le chercher, fait chaque jour des conquêtes, et les villageoises, malgré leur gros rire, leur gaieté et les bonnes tapes qu'elles distribuent aux beaux garçons de l'endroit, les voient soupirer pour celle qui ne fait rien pour les captiver. Enfin, comme Denise, outre sa jolie figure, est un très bon parti, plusieurs villageois la demandent pour épouse à la mère Fourcy.
La bonne tante s'aperçoit bien que depuis longtemps sa nièce a quelque chose d'extraurdinaire ; mais elle est persuadée que le mariage lui ôtera ce quelque chose qui la fait soupirer nuit et jour. La mère Fourcy se flatte d'avoir beaucoup d'expérience, et se rappelle que nombre de jeunes filles ont, en prenant un mari, recouvré leurs couleurs qui commençaient à se passer. Un beau matin, elle va donc trouver sa nièce, qui était, suivant sa coutume, seule dans le jardin de la maisonnette de Coco.
— Ma petite, dit la mère Fourcy en s'asseyant près de Denise, je venons te parier pour quelque chose.
— Tout ce que vous voudrez, ma tante, répond la jeune fille en
regardant toujours une marguerite qu'elle venait de cueillir, et dans laquelle elle avait vu que le jeune voyageur l'aimait beaucoup.
— Ma petite, t'as eu dix-sept ans à la Saint-Pierre. Une fille de dix-sept ans n'est plus un enfant !... comprends-tu ça, Denise?
— Oh ! oui, ma tante !
— D'ailleurs, il y a longtemps que tu es au fait du ménage, tu travailles à l'aiguille que c'est un charme !... et tu fais des fromages qu'on en mangerait toute la journée sans qu'il y paraisse !... enfin tu connais le tracas d'une maison, t'es active, laborieuse ; t'as trois fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour mener un homme qui voudrait aller dans le travers ; et morguenne ! celui qui t'aura ne s'en repentira pas !
Denise porte sur la mère Fourcy des regards surpris, en balbutiant :
— Je ne vous comprends plus, ma tante.
— Alors, c'est différent, ma petite, j' vas couper au court. T'es en âge de te marier, et v'ià plusieurs partis qui se présentent pour toi. D'abord, le gros Fanfan Jolivet, et puis le neveu du voisin Mantlard, puis le grand Claude-Jean-Pierre-I\icolas Lathuille, qui vient d'hériter de son père ; il y en a ben encore d'autres qui voudraient de toi, mais cestrois-là sont les plus solides. Ce sont de braves garçons, de bons travailleurs. Ça fera ben ton affaire ; choisis lequel tu veux pour ton mari.
Denise est devenue pâle et embarrassée pendant le discours de sa tante ; mais elle regarde de nouveau les débris de sa marguerite, et répond bien bas :
— Je n'en veux pas, ma tante.
— Gomment que t'as dit, ma petite?
— Je dis que... je ne veux pas me marier.
— Tu ne veux pas te marier? allons donc! c'est pour rire que tu dis ça: est-ce qu'il ne faut pas que les filles se marient ?J' te dis, au contraire, que le mariage te fera du bien. Depuis longtemps tu n'es plus la même, tu n' ris plus, tu n' chantes plus... Un mari, ça fait chanter, mon enfant, ça rend la gaieté, et... Ah ! mon Dieu, tu pleures, ma Denise! Est-ce que tu crois que je veux te faire du chagrin? oh ! non pas ! j'enverrai plutôt tous les épouseurs au diable... Ma pauvre enfant qui pleure !... Je u' voulons pas de ça... Allons, dis-moi tout de suite ce qui te fait pleurer.
— C'est de vous refuser, ma tante.
— Est-ce qu'il faut pleurer pour ça? Est-ce que j' t«' toréons jamais à faire ce que tu ne veux pas?
— Oh ! non, ma tante, vous êtes si bonne !
— Mais si tu pleures, je te gronderai ! Tu n' veux pas de ces mari— la, n'en parlons plus, mon enfant ; mais, jarni ! t'as queuque chose pourtant!...
une fille ne soupire pas toute la journée en pensant à des mouches.
— Ah ! ma tante !....
— Dis-moi ce que lu as, ma petite.
— Je n'ose pas...
— J' voulons que tu oses, moi. Tu as du chagrin dans le cœur... c'est sûr.
— Ah ! je sais bien bête ! je le sais bien !
— Toi bête ! toi la fille la plus spirituelle, la plus subtile, la plus adroite ! D'ailleurs, ma chère amie, on ne pleure pas parce qu'on est bête... Est-ce que tu serais amoureuse de queuqu'un, par hasard?
Denise pousse un gros soupir, et répond enfin en baissant les yeux :
— Oui. ma tante.
— Eh ben ! ma petite, ça n'est pas défendu ! et si ça n'est pas un de ceux qui se présentent pour t'épouser, c'est égal, pourvu que ce soit un honnête garçon... et qu'il te rende heureuse... car il t'aime ben aussi sans doute0
— Non, ma tante, il ne m'aime pas du tout... il ne pense plus à moi...
— «Tarai!... j'irai lui arracher les yeux !... il t'aurait oubliée !... il t'aurait trompée... Il serait aimé de ma Denise, et il ne se trouverait pas trop heureux de l'épouser!...
— Mais il ne m'a jamais parlé dem'épouser, ma tante.
— C'est donc un enjôleur... un mauvais sujet?
— Aon, ma tante... mais c'est... c'est ce monsieur de Paris...
— M. Dalville?
— Oui, ma tante.
— Ah ! mon Dieu !... à quui dune vas-tu penser. Denise? tu aimes un beau monsieur de Paris, un homme du grand monde, un homme qui ne doit pas regarder une paysanne 1
— Oh ! si, ma tante, je vous assure qu'il me regardait beaucoup "...
— Mais tu n'y songes pas, mon enfant, aimer M. Dalville !
— Hélas ! ce n'est pas ma faute, c'est bien malgré moi.
— Et comment donc que c't amour-là t'est venu, ma petite?
— En tombant de mon âne, ma tante !
— C'est i' possible !
— Mon Dieu ! oui ; j'ai rencontré M. Auguste sur la route ; il était dans son cabriolet, et moi j'allais à pied derrière Jean le Blanc.
— ■ Tu m'as dit cela, mon enfant.
■ — Il me regardait souvent, et je n'avais pas l'air d'y faire attention. Il est descendu de voiture, et m'a suivie dans le petit sentier du
bois : il me disait que j'étais jolie, et moi je riais de ses compliments.
— Tu m'as encore dit cela.
— Il a voulu m'embrasser, et moi, en me défendant, je lui ai griffé la figure.
— Tu ne m'avais pas dit cela, ma petite.
— Oh ! j'étais alors bien en colère ! Je détestais ce monsieur ! je suis montée sur mon âne pour m'éloigner plus vile, mais Jean le Blanc a pris le galop et m'a jetée par terre. Je suis tombée... je ne sais comment...
— Ah ! mon Dieu ! mon enfant, et après?
— Ce monsieur est accouru, mais il m'a relevée si honnêtement... il avait l'air si fâché de ma chute... il était plus pâle, plus tremblant que moi... Alors, je ne sais comment cela s'est fait, mais sur-le-champ ma colère s'est passée... et je crois que je l'aimais déjà.
— Ensuite ?
— Dame ! vous savez bien, ma tante, que nous avons appris ce qu'il avait donné à Coco et à sa grand'mère, et j'ai senti que cela me le faisait aimer davantage. Je l'ai revu chez AlEC Deslival, il m'a chargé d'avoir soin de Coco, et depuis ce temps, vous savez, ma tante, qu'il n'est venu nous voir qu'une seule fois.
— Est-ce que tu lui as dit que tu l'aimais?
— Non : au contraire, comme M. Bertrand m'avait dit que cela l'empêcherait de venir nous voir, je lui ai bien assuré que je n'aurais jamais d'amour pour lui.
— T'as bien fait, ma petite.
— Oh ! non, ma tante, je crois plutôt que j'ai mai fait, et que ça l'a fâché, car depuis ce temps, il n'est pas revenu, et il est parti sans nous Sire adieu '.
— Allons, la voilà qui pleure encore !... Mais, ma petite, a quoi ça t'avance-t-il c't amour-là?
— A rien, ma tante.
— :ste n'auiait pas épousé une petite fille de village. A présent le v'ià parti, et sans doute nous ne le reverrous Jamais.
— Est-ce qu'il ne peut pas revenir?... Est-ce qu'il ne voudra pas revoir... Coco?... il r< . ma tente : al; ! je l'espère toujours.
— Quand même il reviendrait, songe donc que c'esJ un monsieur, vois-tu, c'est habitué aux belles dames ; tandis que toi... Eh lien ! que regardes-tu donc sur celle fleur?...
— Elle m'a dit que M. Auguste m'aimait beaucoup.
— Qui t'a dit cela?
— Celte marguerite, matant •.
— EfTeuilles-en une autre, ma petite, demain elle te dira le contraire.
— Oh ! j'en effeuille tous les matins, ma tante.
— Et la fleur te dit toujours qu'il t'aime?
— Quand l'une ne le dit pas, j'en questionne une autre, et je ne m'arrête qu'à celle qui me répond ce que je désire.
— *V'là comme les jeunes filles se disent leur bonne aventure. Mais tiens! mon enfant, il serait bien plus sage d'oublier un homme qui ne pense pas à toi.
■ — Je ne peux pas, ma tante.
— Si tu prenais un mari, au lieu d'effeuiller des marguerites, je te réponds que ton amour se passerait.
— Non, ma tante, je ne veux pas me marier. Laissez-moi libre de penser à lui, de consulter les fleurs... et je vous promets que je ne pleurerai plus.
— Comme tu voudras, ma chère Denise ; et puisque c'est ton goût... reste fille... Mais étant si gentille, si bien tournée !... Ah! ça serait dommage si tu passais ta jeunesse à consulter des fleurs.
La bonne tante ne parle plus à Denise de mariage, et les prétendants sont congédiés. Les gens du village font des conjectures sur la conduite de la jeune fille. Les paysannes se moquent des galants qui ont été refusés ; ceux-ci espèrent qu'avec le temps Denise sera moins cruelle ; mais le temps s'écoule, et Denise ne change pas de résolution.
La mère Fourcy devient infirme, sa nièce lui prodigue les plus tendres soins ; et Coco, qui en grandissant a appris à chérir ses bienfaitrices autant qu'il chérissait sa chèvre, cherche déjà à se rendre utile, et par son babiJ enfantin distrait souvent Denise de sa mélancolie ; elle aime à regarder à caresser l'enfant qu'Auguste aimait, elle lui fait apprendre tout ce qu on peut enseigner au village, elle forme son cœur à la vertu, et veut qu'il fasse honneur à son bienfaiteur.
Deux années se sont passées depuis qu'Auguste est parti avec Bertrand ; pendant cet espace de temps, Denise a été six fois à Paris pour demander des nouvelles des voyageurs ; jamais Schtrack n'a pu lui en donner, et elle n'entend plus parler de Virginie. Au bout de ce temps la mère Fourcy tombe malade, et malgré tous les soins de sa nièce, meurt bientôt dans ses bras.
La perte de sa tante afflige vivement Denise ; on doit tant regretter ceux qui, pendant toute leur vie, n'ont cherché qu'à nous rendre heureux, sans jamais nous reprocher le bien qu'ils nous ont fait ; manière d'obliger qui glace la reconnaissance ! car il y a beaucoup de gens qui font du bien, mais il y a bien peu de bonnes gens.
Elle appuie sa tête sur l'épaule d'Auguste. (P. 330.)