LE RETOUR
Par une belle soirée de printemps Denise lisait dans un bosquet du jardin, et Coco jouait, devant la porte de la maisonnette, près de la vieille paysanne, qui dormait sur un banc.
En regardant sur la route, Coco aperçoit un homme arrêté qui semble considérer l'habitation, et tellement absorbé dans ses pensées, qu'il ne voit pas l'enfant qui joue près de là.
Cet homme n'est pas mis en paysan ; une veste de toile grise, un pantalon à guêtres et un paquet attaché à son dos, semblent annoncer un voyageur ; sur sa tète est un mauvais chapeau rond, et il tient à la main un bâton sur lequel il paraît avoir besoin de s'appuyer ; car sa figure est pâle et fatiguée, et sa barbe longue, l'expression de ses yeux semblent annoncer la pauvreté et le chagrin.
Coco s'approche doucement ; il regarde l'inconnu avec une curiosité enfantine, et voit avec surprise que des larmes coulent de ses yeux pendant qu'il considère la maisonnette.
L'enfant a appris de Denise à compatir aux peines des malheureux. Il se place devant l'inconnu en lui disant d'une voix naïve et avec l'expression de la bonté :
— Monsieur, est-ce que vous avez du chagrin?... Si vous voulez vous reposer chez nous, nous vous donnerons à souper.
La voix de l'enfant a frappé l'étranger, il fait un mouvement de surprise et considère Coco avec attention ; puis il lui prend la main et la lui presse tendrement, en prononçant d'une voix altérée par l'émotion :
— Quoi?... c'est toi, mon ami!...
Le petit, étonné de s'entendre appeler ainsi, répond à l'étranger en souriant:
— Est-ce que vous me connaissez, monsieur?
Le voyageur pousse un soupir, et répond au bout d'un moment :
— Oui... je t'ai vu autrefois... ici... à cette place ; mais alors, au lieu
de cette jolie maisonnette, il n'y avait là qu'une vieille masure tombant en ruines !... Quel changement s'est opéré en ces lieux !...
— Ah! c'est mon bon ami qui m'a donné de quoi avoir tout cela... car c'est ma maison, ça, monsieur; mais quand il reviendra, je le remercierai bien !...
L'étranger presse encore tendrement la main de l'enfant, qui reprend :
— Voulez- vous entrer?... Venez, je vais dire à Denise que vous souperez avec nous...
— Denise!... quoi! Denise est là? dit l'inconnu en retenant l'enfant.
— Oui, monsieur; nous demeurons ensemble depuis que sa bonne tante est morte.
— Et Denise, est-elle mariée?...
— Non, monsieur... Eh bien! venez-vous?
Après un moment d'hésitation, l'étranger se décide à suivre l'enfant, qui lui prend la main, et le fait entrer avec lui dans la maison.
— Denise! Denise! crie Coco, voilà quelqu'un!... voilà un monsieur qui a faim !... n'est-ce pas que vous avez faim?... Denise, viens donc !
Mais la jeune fille était au fond du jardin et n'entendait pas la voix de l'enfant ; il court la chercher dans les bosquets, et l'inconnu le suit lentement.
— Ma petite Denise, dit Coco, je viens de voir sur la route un monsieur qui paraissait bien triste... je l'ai engagé à entrer chez nous ; nous lui donnerons à souper, n'est-ce pas ?
— Oui, mon ami.
— J'ai bien fait de l'amener... car il a l'air pauvre... et pourtant il ne demandait rien.
— Oui, tu as bien fait... allons le rejoindre...
— Tiens, il m'a suivi... le voilà...
L'étranger s'était arrêté à quelque distance, et considérait Denise ; les derniers rayons du jour portaient alors sur sa figure, et la jeune fille le regardait avec intérêt en s'avançant vers lui. Mais elle n'a pas fait quatre pas qu'un cri lui échappe, elle court, elle vole vers l'étranger. — Auguste!... monsieur... c'est vous... Voilà tout ce qu'elle peut dire ; et Auguste, car c'était bien lui, la reçoit dans ses bras.
— Denise ! bonne Denise ! dit Auguste en pressant contre son cœur celle que la joie, la surprise ont presque privée de sentiment ; enfin Denise recouvre la parole. — Coco, c'est ton bon ami, s'écria-t-elle, c'est ton bienfaiteur qui est revenu !... viens donc l'embrasser.
L'enfant regarde Auguste avec étonnement, il a de la peine à se faire à l'idée que c'est son bienfaiteur qu'il revoit avec une grande barbe et une
mise pauvre ; mais, si ses yeux n'ont pas reconnu son bon ami, on revanche son cœur n'a pas été muet, quelque chose le poussait vers l'étranger ; c'est donc avec joie qu'il court emhrasser Auguste, et pendant quelques instants celui-ci se livre au plaisir de presser l'enfant et la jeune fille dans ses bras.
■ — Vous m'avez reconnu, Denise? dit enfin Auguste.
— Oh ! toujours ! toujours je vous reconnaîtrai !... quand même votre figure ne serait plus la même, mon cœur me dirait bien vite que c'est vous.
— Chère Denise !
— Moi, mon bon ami, je ne t'ai pas reconnu, dit Coco, parce que tu as de la barbe... et puis que tu pleurais...
— Hélas ! vous ne m'attendiez pas dans ce triste équipage, n'est-ce pas?...
— Oh ! nous vous attendions n'importe comment ! Pour nous, n'èlesvous pas toujours bien?... mais, en vous voyant ainsi, je crains que vous n'ayez été malheureux, et voilà ce qui me fait de la peine.
— Oui, Denise, oui, j'ai été malheureux... mais je L'ai mérité! ce sont mes folies qui m'ont mis où me voilà! Mais puisque j'ai encore votre amitié... celle de cet enfant, je sens que je n'ai pas tout perdu !...
— Ah! monsieur, est-ce que vous pouviez douter de nos cœurs?...
— Que voulez-vous, l'infortune rend souvent injuste ; j'avais tort, je le vois. Je vous conterai tout ce qui m'est arrivé, Denise, je vous dirai franchement ce que j'ai fait... ce n'est point à vous que je voudrais cacher mes fautes, car je suis sûr d'avance que vous me pardonnerez.
— Ah ! monsieur, je suis si contente de vous revoir! Mais venez donc vous asseoir, vous reposer dans la maison... vous devez avoir besoin de prendre quelque chose.
— Il est vrai que depuis hier je n'ai rien pris.
— Depuis hier ! s'écrie Denise, et aussitôt une pâleur mortelle couvre son visage, ses yeux deviennent gros de larmes, elle ne peut plus parler... elle appuie sa tète sur l'épaule d'Auguste et donne un libre cours aux pleurs qui la sulfoquent.
— Denise, chère Denise, calmez-vous!... je suis auprès de vous!... j'ai déjà oublié une partie de mes chasrins, rassurez-vous! D'ailleurs, je n'étais pas dénué de toute ressource. Si je n'ai rien pris depuis hier, c'est que de tristes réllexions m'avaient ôté l'appétit. Il me restait encore quelque argent, mais je le ménageais pour me loger à Paris; car rien no rend économe comme le malheur! Ah! la perte de mes richesses n'est point ce qui m'a le plus affligé ; vous le savez: doué d'un heureux caractère, l'espérance et la gaieté voyageaient encore avec moi lors même que ma
LA LAITIERE DE MGNTFERMEIL
bourse «Hait légère ; mais l'ingratitude des hommes, l'abandon de celui que j'aimais comme un frère, voilà ce qui m'a fait le plus de mal ! voilà ce qui m'a ôté le courage!... J'ai senti qu'on pouvait avoir de la philosophie pour supporter les coups du sort, mais je n'en ai pas trouvé pour la perte d'un ami, pour les peines du cœur...
— Oh! mon Dieu! dit Denise, se pourrait-il!... mais, en effet, vous êtes seul... Qu'est donc devenu Bertrand?
— Il m'a abandonné !... il s'est lassé de mes folies... il a quitté celui qui... dans l'opulence le traitait comme un ami et non comme un serviteur.
■ — Bertrand vous a quitté!... il vous a laissé lorsque vous étiez malheureux et loin de votre pays !... Oh ! non, monsieur, non, cela n'est pas possible ! il vous aimait, il vous honorait! Bertrand est un vieux soldat, il n'a pas oublié tout ce qu'il vous doit, je répondrais de son cœur comme du mien.
— Cependant, Denise, je vous ai dit la vérité. Mais entrons chez vous, plus tard je vous ferai le récit de mes voyages.
— Ah ! pardon, monsieur... moi qui oubliais... Entrons vite, ah! venez vous reposer.
Denise conduit Auguste dans la maison. Coco les suit en sautant et en criant avec joie :
— Via mon bon ami revenu, Denise ne sera plus triste à présent ! La jeune fille court réveiller sa vieille servante. Elle s'empresse de mettre tout en l'air pour offrir au voyageur ce qu'elle a de mieux, et en allant et venant autour d'Auguste, s'arrête encore pour le regarder, pour s'assurer que ce n'est point une illusion, puis s'écrie :
— Le voilà!... il est revenu enfin !...il ne nous avait pas oubliés!... Et la petite essuie une larme que l'émotion lui arrache, et qu'au même instant un sourire fait disparaître. Auguste est vivement louché du plaisir que son arrivée cause dans la maisonnette. Il ne peut se lasser de regarder Denise, il remarque le changement qui s'est fait dans son langage, dans ses manières, dans sa mise; et reportant un coup d'oui sur lui-même, soupire en disant :
— Les trois années qui se sont écoulées ont produit de grands changements : au lieu d'une laitière, d'une villageoise un peu gauchi', je retrouve en vous une jeune femme pleine de grâces ; et moi, que vous avez vu si brillant, si élégant !... me voilà fait comme un pauvre diable, qui voyage à pied, sans avoir toujours de quoi payer un gîte !...
— Qu'est-ce que cela fait? en êtes- vous moins le bienfaiteur de Coco... et celui qui contait si bien ileurelie a la petite laitière ?
— Vous conviendrez, Denise, que, dans ce costume, je n'ai pas trop l'air d'un bienfaiteur et d'un séducteur?
— Quant à moi, si je ne vous plais pas ainsi, je reprendrai bien vite le corset de bure et le petit bonnet.
— Vous serez toujours bien. . . D'ailleurs, je n'ai pas le droit... je ne dois pas oublier...
Auguste s'arrête, Denise le regarde avec inquiétude ; mais il semble vouloir éloigner un souvenir pénible, et va se placer à table en disant:
— Ne songeons maintenant qu'au plaisir que je goûte ici !... Denise, Coco, ah ! venez près de moi... une soirée de bonheur me fera oublier plusieurs mois de souffrances.
On se met à table. Auguste est l'objet des soins, des prévenances des habitants delà maisonnette ; la présence d'un potentat ne les rendrait pas si heureux que celle du pauvre voyageur.
Lorsque Auguste a réparé les fatigues de la route, il prend Coco sur ses genoux, se place devant Denise, et commence son récit :
— J'ai voulu voyager, dans l'espoir que cela mûrirait ma tête ; d'ailleurs, il fallait bien chercher à utiliser mes talents. Je sais peindre, je suis bon musicien, mais il me coûtait de chercher des élèves à Paris, théâtre de ma splendeur, où je ne pouvais faire un pas sans rencontrer d'anciennes connaissances, qui détournaient les yeux pour ne point me saluer, depuis qu'elles me savaient ruiné ; je suis donc parti avec Bertrand...
— Oui, et sans venir me dire adieu ! dit Denise en poussant un profond soupir.
— ■ Je craignais de vous revoir... Je pensais que vous étiez mariée... Je n'ai point oublié ce que vous m'avez dit dans votre jardin lorsque je vins vous rendre visite.
Denise rougit, et Auguste reprend :
— Je partis donc ; il nous restait deux mille écus : avec de l'économie, cela pouvait nous mener loin. Mais il m'est si difficile de ne point faire d'étourderies !...
— Et d'être sage ! dit à demi- voix Denise. Auguste sourit et continue :
— A Turin, des aventurières nous volèrent toute notre fortune, hors quelques pièces d'or, avec lesquelles nous arrivâmes à Rome. Là, je travaillai, je gagnai quelque argent avec mon violon, et Bertrand donnait des leçons d'armes. Nous nous rendîmes à Naples ;le hasard m'y fit retrouver une dame que j'avais connue à Paris ; elle s'intéressa à moi, et me fit avoir de riches élèves. Depuis une année nous vivions assez heureux,
Demain, Denise, vous aurez ma réponse. (P. 310.)
lorsque pour les beaux yeux d'une Italienne je reçus quelques coups île stylet!...
■ — Ah ! mon Dieu ! s'écrie Denise, qu'aviez-vous besoin d'aimer une Italienne, aussi !...
■ — Il fallait bien chercher des distractions. Cette aventure me dégoûta du séjour de l'Italie, où, d'ailleurs, je ne voyais pas moyen de faire une