‹ La laitière de MontfermeilChapitre 46 sur 102 · LIV. 287. — PAUL DE KOCK. — ÉD, J. ROL'FF BT C'e. UV · texte numérisé non relu

LIV. 287. — PAUL DE KOCK. — ÉD, J. ROL'FF BT C'e. UV

brillante fortune. Je résolus de passer en Angleterre, où souvent on paye fort cher des talents médiocres. Bertrand était toujours disposé à me suivre : nous quittâmes l'Italie, et nous arrivâmes à Londres sans mésaventure. Là, au bout de fort peu de temps, ayant acquis l'amitié d'un homme du grand monde, il me mit à la mode, et j'eus plus de leçons que je ne pouvais en donner. Je me faisais payer très cher, et je voyais avec joie que je pourrais un jour revenir dans ma patrie avec une somme assez ronde; mais, hélas!... j'eus le malheur de faire connaissance avec une jeune Anglaise...

— Allons !... encore une femme, dit Denise avec humeur.

— Elle était chez des parents, qui, soi-disant, la rendaient très malheureuse ; elle me proposa de l'enlever... je n'osai pas refuser. Malgré les conseils de Bertrand, je fis encore cette folie. Mais cet enlèvement fit dubruil. on m'intenta un procès : il fallait épouser la demoiselle, ou'payer une forte somme d'argent : car en Angleterre il faut toujours donner des dédommagements. Je ne voulus point me marier, et je payai.

— Ah! cela valait bien mieux... que de vous marier par force, dit Denise.

— Mais cette aventure me fit perdre mes élèves et le fruit de mon travail. Désespéré de ces revers, dont je ne pouvais accuser que moi, je proposai à Bertrand de faire un tour en Ecosse avant de revoir notre pays. Un de mes élèves m'avait fait présent d'un cheval, j'en achetai un pour Bertrand, et nous sortîmes ainsi de Londres; nous nous arrêtâmes dans un beau village, nommé, je crois, Newington. Après nous être fait servir à déjeuner dans une auberge, j'étais resté seul près d'une table, attendant le retour de mon compagnon, que j'avais envoyé payer notre dépense. Surpris de ne point le voir revenir, je descends, je m'informe. Votre compagnon est parti, me dit-on, ii vient de monter à cheval et de s'éloigner au grand galop. ]Ne concevant rien à son absence, je restai dans l'auberge, et t'attendis toute la journée. Je ne pouvais supposer que Bertrand m'eût quitté ; mais le lendemain je l'attendis encore en vain. Je questionnai les ens de l'auberge ; ils ne purent rien me dire, sinon qu'après avoir pavé notre dépense, il avait traversé la cour, et qu'un moment après on l'avait vu partir à franc étrier. Il fallut bien comprendre enfin que Bertrand s'était volontairement éloigné de moi. Ah! Denise! je ne puis vous dire tout le chagrin que j'éprouvai de son abandon. Habitué à vivre près de mon vieil ami, j'avais souvent fait peu de cas de ses conseils; mais j'en faisais beaucoup de son amitié. Sans doute il se sera lassé de mes folies!... il aura perdu patience, et, désespérant de me rendre sage, n'a plus voulu partager ma mauvaise fortune... Cependant, il m'avait souvent juré de ne

me quitter qu'à la mort; et je croyais à son serment, car celui d'un ami est plus sacré que celui d'une maîtresse!...

— Bertrand... vous quitter... je n'en reviens pas! dit Denise.

— Je changeai de résolution, et ne me souciant plus d'aller en Ecosse, je résolus de revenir en France... Ah ! j'avais besoin de toucher le sol de mon pays... J'éprouvais un vif désir de vous revoir et d'embrasser cet enfant! Je vendis mon cheval pour payer mon passage ; arrivé à Calais, je calculai mes ressources et résolus de faire ma route à pied. Mais, je l'avoue, mes forces ont souvent trahi mon courage !... Habitué à l'opulence, aux douceurs de la vie, ma santé est encore celie d'un petit-maître, lorsque mon modeste costume n'annonce plus qu'un modeste voyageur; et plus d'une fois, il m'a fallu m'arrèter en chemin : enfin, je suis arrivé jusqu'ici. Avant d'entrer dans Paris, il me tardait de revoir ces lieux, d'apprendre ce que vous faisiez, Denise. Me voici près de vous!... Peines, fatigues, tout est oublié, et demain, avec un rasoir, du linge blanc et quelques changements dans ma toilette, vous reverrez, non le brillant Dalville, mais du moins le pauvre Auguste auquel vous avez gardé votre amitié. Auguste embrasse l'enfant. Denise, que le récit du voyageur a vivement intéressée, lui dit :

— Maintenant vous n'irez plus courir le monde, j'espère .'... --- Tu resteras avec nous, mon bon ami ! dit Coco.

— Oui, je vois qu'il faut que je renonce à l'espoir de faire fortune avec mes talents. Je ne songe plus à voyager. Quant à ce que je ferai... je n'en sais pas trop rien encore ; mais enfin, parmi mes bons amis de Paris, qui ne daignent plus me regarder, il en est beaucoup que j'ai obligés et qui sont encore mes débiteurs... Il m'est bien dû une douzaine de mille francs ; je vais tâcher d'en recouvrer au moins la moitié, ensuite... • — Vous viendrez vous fixer près de nous, n'est-ce pas, monsieur ?

— Du moins, Denise, je viendrai vous voir souvent.

— Mais vous n'irez pas de sitôt à Paris, vous ne nous quitterez pas de longtemps...

— Non, je vous le promets.

— Songez qu'ici vous êtes chez vous, c'est avec ce que vous avez donné à Coco que nous avons fait bâtir cette maisonnette ; vous voyez bien qu'elle vous appartient...

— Non, Denise ; cette habitation est la fortune de ce! enfant : trop heureux d'avoir pu contribuer à son bonheur, je regrette seulement de n'avoir pas employé ainsi tout ce que je donnais à mes plaisirs!... Il ne m'est rien resté de mes folies! mais du bien que l'on fait il reste toujours quelque chose.

— Aussi maintenant vous êtes bien corrigé !... vous n'aimerez plus toutes les femmes, n'est-ce pas?

— Ma foi, Denise., je n'en jurerais pas encore. J'avais reçu une grande leçon à mon cinquième étage !... et dans mes voyages je n'en ai nullement profité. Ah ! si j'avais été aimé d'une femme sincère, bonne, sage... comme vous, Denise, peut-être me serais-je déjà corrigé î

— Comment, monsieur!... dit Denise en rougissant, est-ce que... je ne vous aime pas ?

— Si... comme un frère, je le sais, et l'accueil touchant que vous me faites, la joie que vous a causée mon retour me prouvent bien toute l'amitié que vous avez pour moi ; mais, ma chère Denise, il est un sentiment plus doux, plus tendre que j'espérais vous inspirer, avant que vous m'eussiez dit positivement que vous n'auriez jamais d'amour pour moi. Ne baissez pas les yeux, Denise ; ce n'est point un reproche que je vous adresse, on n'est pas maîtresse de son cœur et j'avoue que je ne méritais pas le vôtre. Je tâcherai de m'habituer à vous regarder comme une sœur, c'est à quoi je m'applique depuis l'entretien que nous avons eu dans le jardin de votre tante. Cela me sera difficile ; mais avec le temps peut-être y parviendrai-je. Laissons cela: je suis maintenant si heureux d'être près de vous!... Eh bien! vous ne me dites plus rien, Denise?

■ — Si, monsieur !... si... Mais vous devez avoir besoin de vous reposer.

— En effet, le voyage m'a fatigué... et mon récit vous fait veiller tard.

— Venez, monsieur, je vais vous conduire au petit pavillon que j'ai fait bâtir dans le jardin... c'est la plus jolie chambre de la maison; je voudrais pouvoir vous loger encore mieux...

— Vous oubliez, Denise, que je ne suis plus le petit-maitre de< la Chaussée-d'Antin !... Jetez donc un coup d'œil sur mon costume.

— Ah ! monsieur, pour moi vous êtes toujours le même.

La jeune fille conduit Auguste au pavillon, et l'y laisse en prononçant tendrement : — A demain ! Puis elle rentre dans sa chambre en se disant: — Il croit que je n'ai pour lui que de l'amitié, il se trompe ; c'est bien de l'amour que je ressens!... Mon Dieu! pourquoi dans le temps ai-je cru ce M. Bertrand!... Pourquoi lui avoir dit que je ne l'aimais pas!... voilà ce que c'est que de mentir ; mais je lui dirai la vérité, parce que je ne veux pas qu'il s'applique à me regarder comme sa sœur.

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