LES AVEUX. — LA PROPOSITION
Après avoir pendant trois années couru le monde pour chercher la fortune, après avoir retrouvé en tous pays les mêmes vices, les mêmes passions, la même sottise ; enfin, après être revenu plus pauvre encore que l'on était parti, qu'il est doux de se réveiller sous un toit hospitalier, près d'amis fidèles, que notre mauvaise fortune n'a point changés, et que notre retour rend heureux! C'est le port après l'orage ; c'est un beau ciel après la tempête ; c'est un rayon du jour après une longue obscurité.
Tel est le réveil d'Auguste : pour lui, la maisonnette est un palais : elle vaut bien mieux, puisqu'elle renferme Denise et Coco. Il se lève, et, après avoir pendant quelques instants respiré avec délices l'air pur du jardin, il songe à sa toilette; ce n'est pas impunément que l'on demeure avec une jeune fille charmante que l'on a aimée, que l'on aime encore, tout en voulant n'être que son ami. D'ailleurs il est bien naturel de chercher quelques-uns de ses avantages après s'être présenté sous le costume d'un pauvre voyageur.
En peu de temps le rasoir a fait disparaître la barbe de voyage. Mais le modeste portemanteau d'Auguste ne contient qu'un habit, un gilet et presque pas de linge. 11 le visite en soupirant, lorsqu'on frappe doucement à sa porte, et la voix de Coco fait entendre :
— C'est moi, mon bon ami.
Auguste ouvre à l'enfant, qui porte un paquet assez gros qu'il dépose sur son lit :
— Qu'est-ce que c'est que cela, mon ami? dit Auguste au petit après l'avoir embrassé.
— Je ne sais pas, mon bon ami ; c'est Denise qui m'a dit de t'apporter cela. Adieu, je vais donner à déjeuner à ma chèvre. Tu ne l'as pas vue hier, habille-toi bien vite et tu viendras lui dire bonjour.
L'enfant est parti. Auguste ouvre le paquet qui renferme du linge pour homme, et un papier sur lequel est écrit: « C'est Coco qui vous offre cela, songez que jadis il n'a pas refusé vos bienfaits. »
— Bonne Denise ! dit Auguste, quelle attention! et avoir pu se procurer! elle n'a pas dormi, elle a déjà couru dans le village. Si c'est ainsi qu'agit son amitié ! que serait-ce donc si l'on avait son amour !
Cependant il en coûte à Auguste d'accepter les dons de la jeune fille: lorsqu'on était habitué à donner, on a de la peine à se décider à recevoir. Il surmonte enfin le sentiment d'orgueil qui le fait balancer; il sent qu'il ferait du chagrin à Denise en le refusant, et ce motif le détermine à accepter son présent.
Après avoir achevé sa toilette, Auguste se rend dans le jardin, et y trouve Denise, qui vient au-devant de lui en lui adressant le plus aimable sourire, et un regard qui n'avait pas que l'expression de l'amitié. Coco court à Auguste en lui disant:
— Ah ! je te reconnais bien à présent, te voilà comme autrefois.
— Grâce à vous, Denise ! dit à demi-voix Dalville.
Mais la petite lui met la main sur la bouche, et il prend cette main et la presse contre son cœur Sans en dire davantage. On lui fait visiter la maisonnette, le jardin, tous les détours de l'habitation, et la petite lui dit à chaque pas :
— Trouvez-vous cela bien, êtes-vous satisfait de l'emploi que j'ai fait de votre argent?
— Ce qui me surprend, dit Auguste, c'est qu'on puisse faire bâtir une maison avec mille écus.
— D'abord, monsieur, nous avions le terrain; puis, remarquez que la maisonnette n'a que quatre pièces et des greniers au-dessus.
— Mais ce joli pavillon où j'ai logé cette nuit?
— Ah ! c'est moi qui l'ai fait élever après la mort de ma pauvre tante, j'aimais mieux habiter ici que dans notre maison. Je m'y croyais moins éloignée de vous.
Ces mots sont encore accompagnés d'un doux sourire, et tout cela n'est pas fait pour engager Auguste à ne regarder la jolie fille que comme sa sœur.
Après le déjeuner on va s'asseoir sous l'ombrage d'un bosquet de lilas. On cause, on a tant de choses à se dire après une longue absence ! La petite ne se lasse pas d'écouter Auguste lui conter ses voyages. Lorsqu'il prononce le nom de Bertrand, un soupir s'échappe de sa poitrine ; Denise lui prend la main et la lui serre tendrement, pour lui faire entendre qu'il lui reste encore des amis ; il continue son récit, mais la main de la petite est restée dans la sienne, et elle ne songe pas à la retirer.
Tout au bonheur d'être près de Denise, d'échanger avec elle de tendres regards, Auguste ne paraît pas songer à ne voir la jeune fille qu'avec les yeux d'un ami ; Denise ne cherche point à lui cacher ce qu'elle éprouve, elle désire au contraire qu'il lise dans le fond de son cœur. Plusieurs jours s'écoulent rapidement. Auguste et Denise vont le matin se promener dans
la campagne; Coco les accompagne toujours; sa présence ne les gène pas ; car leurs yeux seuls trahissent leurs sentiments, et un amour innocent ne redoute pas les témoins. Le soir, rassemblés dans la maisonnette, ils voient encore les heures s'écouler rapidement, et en se séparant se disent tendrement :
— A demain...
Mais Auguste ne peut se cacher qu'il adore Denise ; et persuadé que ce n'est que de l'amitié qu'elle éprouve pour lui, il se dit :
— Cette petite me fera tourner la tête. Cependant elle ne m'aime que comme son frère ; elle ne sait pas combien ses regards, ses tendres caresses sont dangereux pour mon repos. Il faut la quitter et retourner à Paris ; encore quelques jours, et je n'en aurais plus la force.
De son coté, Denise se dit :
— Mon Dieu! est-ce qu'il ne voit pas que je l'aime? Je fais pourtant ce que je peux pour cela! Est-ce qu'il ne veut plus me comprendre? Alors il faudra bien que je le lui dise ; et à présent qu'il n'a plus de fortune et que j'ai quelque chose il voudra peut-être bien de la petite villageoise.
Tout en répétant qu'il faut s'éloigner de Denise, Auguste ne quitte pas la maisonnette où il se trouve si bien; mais un soir qu'il est seul avec la jeune fille, il lui dit :
— Gomment se fait-il, Denise, que vous ne soyez pas mariée?...
— C'est que je n'ai pas voulu, monsieur! répond Denise en levant sur Auguste ses beaux yeux.
— Cependant vous aimiez quelqu'un? vous me l'avez dit? quelque obstacle* vous a donc empêchée d'épouser celui que vous préfériez?
Denise rougit et n'ose plus regarder Auguste, puis enfin elle balbutie d'une voix tremblante :
— Monsieur, je vous ai menti autrefois.
— Comment cela, Denise?
— Vous savez bien, dans le jardin de ma tante, quand je vous ai dit que j'avais un amoureux, c'est que M. Bertrand m'avait assuré que vous ne veniez pas au village parce que vous aviez peur de m'aimer et. moi, je désirais tant vous voir, que pour cela j'ai dit que je ne vous aimais pas.
— Chère Denise! il se pourrait! s'écrie Auguste en pressant la petite sur son cœur.
— Oui, voilà Ja vérité, e! depuis j'ai eu bien du chagrin de vous avoir dit cela, car vous n'êtes pas venu davantage, et vous avez pensé que j'en aimais un autre que vous.
Auguste regarde tendrement La jeune fille, mais bientôt sou front se
rembrunit; il baisse les yeux sur la terre, et parait réfléchir profondément. Etonnée de son silence et de sa tristesse, la petite se rapproche de lui et lui dit timidement :
— Est-ce que vous êtes fâché que je vous aime?
— Ah! Denise, cela aurait pu faire mon bonheur, mais à présent !
— Eh bien, à présent?
Auguste ne répondrien, et la jeune fille lui dit au bout d'un moment :
— Monsieur, voulez-vous nv épouser?
— Vous épouser, Denise !
— Oui; autrefois je n'aurais jamais osé espérer cela: car vous étiez bien riche, et vous rie pouviez pas prendre pour femme une villageoise. Mais vous avezperdu cette fortune qui vous retenait dans legrandmonde; vous répétez chaque jour que vous n'aimerez plus ces coquettes, ces belles dames qui vous ont trompé. Ah! maintenant, si vous voulez de moi, je suis à vous. Je n'ai pas une grande fortune, mais j'en ai assez pour nous deux; et je ne vous tromperai pas!
Auguste est vivement ému de l'offre touchante que lui fait Denise ; mais il se contente de lui presser la main en poussant un profond soupir. La petite attend avec impatience sa réponse ; le silence qu'il garde lui fait croire que sa proposition lui a déplu; elle s'éloigne de quelques pas et ne peut retenir ses larmes, en balbutiant :
— Je vous ai fâché en vous proposant de m' épouser. Pardon, monsieur, j'ai oublié que je ne suis qu'une paysanne. J'ai cru que vous m'aimiez.
— Ah ! Denise, je vous aime plus que je n'ai jamais aimé ! le sentiment que j'éprouve pour vous est cent fois plus doux, plus tendre que ceux qui m'ont fait faire tant de folies. Vous n'êtes qu'une paysanne, dites-vous ! mais, par vos vertus, vos qualités, vous vaudriez une grande dame, alors même que vous n'auriez pas en partage ces traits charmants, cette grâce, cette voix touchante qui arrive jusqu'à l'âme.
— \ ous m'aimez! ah! que je suis heureuse! vous voulez donc bien de moi pour votre femme?
Auguste la regarde tendrement, puis lui dit enfin :
— Demain, Denise, vous aurez ma réponse.
— Demain ! et pourquoi pas sur-le-champ, il faut donc bien réfléchir pour cela?
— Demain, ma chère Denise.
La petite se tait. Le reste de la soirée, Auguste se montre plus tendre, plus épris; ses yeux, sans cesse fixés sur Denise, expriment l'amour le plus vrai, et le soir en la quittant pour retourner dans son
Denise se lève, et reste plus longtemps que de coutume à sa toilette. (P. 342.)
pavillon il la presse contre son cœur et semble ne pouvoir s'arracher de ses bras, il la quitte enfin, et Denise se dit :
— Oh! il voudra bien m'épouser! mais pourquoi ne pas le dire tout de suite?
La jeune fille ne dort pas, elle est trop agitée pour trouver le repos; à défaut de rêves, son imagination enfante mille tableaux charmants : elle