‹ La laitière de MontfermeilChapitre 50 sur 102 · PROMENADE NOCTURNE. — LES I 1N0 < I RANCS DK MA TANTE · texte numérisé non relu

PROMENADE NOCTURNE. — LES I 1N0 < I RANCS DK MA TANTE

Depuis longtemps les spectacles avaient fini, les cafés se fermaient, les boutiques l'étaient déjà. Les passants devenaient plusran s, 1rs fiacres allaient plus vile, les réverbères brûlaient, et le gaz s'éteignait; les rues

de Paris allaient jouir, comme les habitants de cette capitale, de l'heure du repos.

Mais le repos, ainsi que le beau temps, n'est jamais général : quand on le goûte à Paris, souvent l'on se bat sur un autre point du globe : et lorsque nous jouissons d'une température douce et agréable, à quelque cent lieues de nous, un orage détruit les moissons, ou une tempête submerge des vaisseaux. Puisque la paix et le beau temps ne peuvent être universels, sachons en jouir quand nous les possédons, et ne nous occupons pas alors du temps qu'il fait chez nos voisins.

Un monsieur, qui probablement n'avait pas envie de dormir, se promenait dans les rues de Paris, devenues presque tranquilles. Depuis plus d'une heure, il marchait sur les boulevards de la rue du Temple à la rue Poissonnière : et comme il n'avait pu mettre tout ce temps à faire ce trajet, it montait quelquefois les faubourgs, sans trop savoir quel chemin il prenait ; mais bientôt il s'arrêtait, regardait autour de lui, marmottait entre ses dents : « Où diable vais-je par là?... » puis redescendait sur les boulevards.

Le monsieur qui se promenait ainsi pouvait avoir trente ans ; il était d'une taille moyenne, et plutôt gras que maigre. Sa figure n'était ni laide ni belle ; ses yeux un peu ronds étaient trop saillants, et son nez, sans être aplati, n'avait ni la noblesse du grec ni le séduisant de l'aquilin. Ce monsieur avait en revanche ce que l'on appelle de la physionomie, et possédait le talent de rendre ses traits mobiles, et de leur donner l'expression du sentiment qu'il voulait paraître éprouver : talent aussi précieux datfs le moiule qu'au théâtre ; car on joue partout la comédie, et il existe à la cour, à la ville, dans les palais, dans les salons, dans les boudoirs, et même dans les antichambres, des gens de première force dans l'art de peindre; ce qu'ils n'éprouvent pas.

Le costume de notre promeneur n'était ni recherché ni mesquin. Sa mise était celle d'un homme qui va dans le monde, mais non pour y faire voir la coupe de son habit ou la couleur de son pantalon. Enfin sa tournure répondait à sa mise ; elle n'annonçait aucune prétention. Vous me direz peut-être que ce n'est pas quand on se promène aussi tard dans les lues de Paris que l'on se donne un air penché ou une démarche légère : j'aurai l'honneur de vous répondre que je vous fais le portrait de l'homme tel qu'il est habituellement, et que je n'ai pas attendu jusqu'à ce moment pour faire sa connaissance.

Maintenant que vous pouvez vous faire une idée de ce personnage, vous désirez peut-être savoir ce qui l'occupe sur les boulevards, et pourquoi il se promène si tard au lieu de rentrer se coucher? Pour le savoir.

SOEt'R ANNE

écoutons-le se parler à lui-même, tout en marchant, les deux mains dans ses poches, et d'un air aussi tranquille que s'il n'était que huit heures du soir.

« — J'avais un pressentiment de ce qui m'arriverait... Je ne voulais pas aller chez cette petite Delphine. J'aurais encore mes cinq cents francs dans ma poche!... Mais elle est si aimable, cette petite Delphine!... elle m'avait écrit un billet si gentil!... Est-ce que je devais encore me laisser prendre à tout cela ?,.. moi, qui connais le monde, et les femmes surtout!.., Si du moins je n'avais mis que cent écus dans ma poche, il me resterait quelque chose ; mais non !... j'ai voulu faire le milord !... j'ai joué comme un fou. Ce petit monsieur qui m'a gagné retournait bien souvent le roi... hem !... cela n'est pas clair!... Ce qui est clair, c'est que je n'ai plus le sou; que mon propriétaire m'a mis hier à la porte de son hôtel garni, parce que je ne le payais pas. Pour quatre misérables louis!... L'arabe!... J'allais les lui donner hier avec les cinq cents francs que ma vieille tante m'a envoyés, lorsque l'invitation de cette petite Delphine est venue déranger tous mes plans de sagesse!... Pauvre Dubourg! tu es incorrigible, mon ami, et cependant tu commences à être d'âge à te corriger ! »

Ici Dubourg (car maintenant nous savons son nom) tira une tabatière de sa poche et s'arrêta pour prendre une prise. « — 0 ma seule consolation !... ma compagne fidèle !... reprit-il en considérant sa tabatière d'un air presque attendri, c'est bien heureux que tu ne sois qu'en corne! car sans cela il y a longtemps que je ne t'aurais plus. Mais résumons-nous un peu. Que diable vais-je faire?... Je n'ai point de place : dans ces administrations ils sont si ridicules !... Je ne gagnais que quinze cents francs, je trouvais juste de ne pas travailler plus que mon sous-chef qui gagnait mille écus ; à la rigueur même, j'aurais dû ne travailler que moitié moins. Or, comme mon sous-chef, qui arrivait à midi pour s'en aller à quatre heures, passait ce temps à lire les journaux, tailler ses plumes, faire la causette, s'adosser au poêle l'hiver, et aller prendre l'air l'été, je trouvai tout simple de ne pas arriver plus tôt que lui, de ne point rester plus tard; d'être une heure pour lire le Moniteur, trois quarts d'heure pour le Constitutionnel, et cinq pour les Débats; de mirer ma plume fort longtemps avant de lui rafraîchir le bec ; de regarder, san^ y toucher, la besogne qui était devant moi : de feuilleter quelquefois pendant une heure un dossier, pour le remettre ensuite à sa place, le tout sans avoir eu L'intention de rien écrire dessus; enlin, de mettre, pour aller acheter un petit pain, le temps qu'il m'aurait fallu pour me rendre de Paris à Saint- Cloud. Celte conduite, dictée par un esprit de justice, ne fut pas du

goût de mes chefs ; ces messieurs, qui voulaient me forcer à beaucoup travailler, afiu de n'avoir rien à faire, trouvèrent fort mauvais que je m'avisasse de les imiter: ils firent contre moi un rapport au ministre, je fus destitué. A la vérité, on m'offrit, un peu plus tard, de rentrer comme aspirant surnuméraire ; mais je ne me sentais pas digne d'une telle faveur.

« J'entrai dans une maison de banque. Ah!... quelle différence!... Là, les chefs donnaient l'exemple du travail. Depuis le premier commis jusqu'au dernier, chacun arrivait à huit heures, restait au bureau jusqu'à cinq, et y retournait à sept pour ne le quitter qu'à dix; et pendant ce temps, pas une minute de repos!... sans cesse écrire ou calculer. Si par hasard on se permettait la petite conversation, c'était alors en .•opiant une lettre ou en ouvrant un compte. Point de fêtes!... Toujours fies courriers à recevoir, toujours des courriers qui partent!... Jamais on n'en faisait trop!... et quand je quittais le bureau quelques minutes avant dix heures, un maudit Allemand, qui avait déjà passé quarantecinq années de sa vie sur un grand-livre, me disait en tirant sa montre : Fous êtres jjieti bressé ce zoir.

« Ma foi, je n'ai pas pu y tenir!... Cette vie animale détruisait ma sauté, et un beau matin qu'on venait de me donner une semonce perce que j'avais été prendre une bavaroise au café voisin, je pris mon chapeau et dis adieu aux maisons de banque et de commerce.

« Je voulus tâter du notaire, mais j'étais trop distrait : je faisais signer un acte de décès pour un contrat de mariage, et une procuration pour un testament ; on m'engagea fort honnêtement à renoncer au notariat.

« J'entrai chez un vieil avoué. Ah ! j'y fus assez bien pendant quelque temps. Il avait une femme déjà sur le retour, qui aimait beaucoup la promenade, et elle m'avait choisi pour son cavalier. Le mari, que cela dispensait de promener sa femme, trouvait fort bien que je l'accompagnasse partout; je crois qu'il m'aurait nommé premier clerc, si j'avais voulu m'engager à promener madame toute ma vie. Mais je me lassai d'avoir toujours au bras une tournure à la Pornpadour et un visage de président à mortier. Je cessai d'être assidu près de madame, monsieur en prit de l'humeur et me renvoya. 0 temps ! ô mœurs !

■< Dès lors je renonçai à la bureaucratie; je sentais dans mon cœur

une noble indépendance, un vif amour de la liberté!... Je me mis donc

à ne rien faire... état superbe à la portée de tout le monde; profession

charmante, quand elle est appuyée d'inscriptions au grand-livre. Malheu-

- ment, je ne sni^ inscrit que sur le grand- livre de mon tailleur, de

C'est devant l'hôtel du comte de Monireville que ces voitures sont en plus grand nombi

mon bottier et de mon traileur. Je suis orphelin ; mes parents ne m'ont laissé que peu de chose, et ce peu de chose ne pouvait durer longtemps, surtout avec moi. qui ne suis ni avare, ni économe, ni prévoyant. et qui ne désire de l'argent que pour avoir le plaisir de le dépenser. Mon père, honnête Breton, exerçait la médecine; il aurait dû s'enrichir!... Probablement que de son temps il n'y avait pas assez de lièvres, do

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PALI. DE KOCK. — Kl). J. HOUCF KT C'

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rhumes et de mauvais airs. Il ne m'a laisse qu'un nom fort respectable que, malgré mes folies, je saurai toujours faire respecter, parce qu'on peut être mauvais sujet, mais honnête.

« Quand j'ai eu dépensé mon modeste héritage, je me suis mis à philosopher; j'avais envie d'écrire, comme Sénèque, sur le mépris richesses!... Mais Sénèque avait une fortune de quarante millions quand il écrivait cela : il connaissait donc mieux son sujet que moi, qui n'ai pas le sou. Or, comme il faut tâcher de ne parler que de ce que l'on connaît, je n'ai point parlé des richesses que je ne connais pas.

« Heureusement il me reste dans le fond de la Bretagne une vieille tante qui ne s'est jamais mariée, La honne femme n'a qu'une fortune assez médiocre, et pourtant elle n'a point abandonné son neveu!... Il est vrai que je lui ai écrit des lettres bien touchantes!.,. Pauvre chère femme!... elle me croit marié!... Ma foi, ne sachant plus quel moyen employer pour en obtenir de l'argent, dans ma dernière lettre je me suis fait tout de suite époux, père de famille, et, d'un trait de plume, trois enfants jumeaux !... C'est ce qui m'a valu ce billet de cinq cents francs que je viens de perdre à l'écarté! 0 maudit écarté!... j'avais juré de ne plus jouer, je suis en malheur ce mois-ci! Mais comment résister? j'arrive chez celte petiie Delphine, qui, depuis qu'elle a quitté le théâtre, reçoit chez elle la meilleure société de Paris!... tous artistes... auteurs... journalistes!... milords anglais, russes et tartares !... Ah! oui, tartares! je crois même que ce petit monsieur avec lequel j'ai joué était un peu grec. Passer dix-huit fois de suite, c'est trop fort! Et cet autre imbécile, qui se tuait à m'otfrir du punch toutes les fois que je perdais!... comme si j'avais pu en boire pour cinq cents francs! Ah! ma pauvre tante!... si vous saviez où est passé votre argent!... Le pis de tout cela, c'est qu'elle ne m'en renverra pas de fort longtemps!... Je ne puis pas faire accoucher tous les mois l'épouse que je me suis donnée pour attendrir ma tante; je l'ai déjà rendue deux fois malade ; j'ai fait avoir à mes trois jumeaux tous les accidents de l'enfance ; moi-même je me suis donné une fluxion de poitrine et une jaunisse ! Mais enfin, il faut bien que cela finisse!... Non, ma pauvre tante, non, je ne vous importunerai plus!... Non, je ne veux plus que vous vous priviez de mille petites douceurs pour votre vaurien de neveu. J'ai trop abusé de vos bontés! Je rougis d'y avoir eu recours si souvent, je sens dans mon cœur une noble fierté... et quand je pense à votre dernier envoi de cinq cents francs!... Piqué sur quatre six fois!... Ah! c'est épouvantable. »

Dubourg marche avec un peu plus de véhémence; il ùte ses mains de ses poches, comme furieux de n'y rien trouver, mais il se calme enfin;

alors il s'arrête, reprend son pas ordinaire, puis s'écrie de nouveau : Mais que diable vais-je faire?

Dans ce moment passait auprès de lui une de ces personnes qui. une hotte sur le dos et un croc à la main, parcourent la nuit les rues de la capitale en s'arrètant devant des endroits que nous évitons pendant le jour.

« Voilà certainement une ressource, dit Dubourg-, en considérant l'homme à la lanterne, mais j'avoue que je ne me sens pas encore le courage de l'employer; et, quoique certain auteur ait dit : Ce n'est point la profession qui honore l'homme, c'est l'homme qui doit honorer la profession, je doute que l'on m'honorât beaucoup si je tenais ce petit croc; eussé-je, avec la hotte, la sagesse de Caton, la clémence de Titus et les vertus de Marc-Aurèle.

« Au reste, j'ai des talents, et je n'en suis pas encore réduit là : j'aime les arts!... oh! je les adore; j'étais né pour être artiste!... Je ne sais pas dessiner, je ne joue d'aucun instrument, je ne fais pas des vers très facilement; mais malgré cela j'aime la peinture, la musique et la poésie. Si je me mettais au théâtre... je crois que j'y aurais du succès. Mais débuter a trente ans... c'est un peu tard; et puis le fils d'un docteur de Rennes monter sur les planches!... Eh! pourquoi non?... Louis XIV y a bien monté; il jouait devant sa cour, et certes, si j'avais été à la plat- Racine, bien loin de chercher à le détourner de ce penchant, je lui aurais fait des rôles superbes. Nos auteurs aujourd'hui ne seraient pas si maladroits!... Aussi nos auteurs sont riches, et du temps de Racine ils ne l'étaient point.

« Mais je ne puis pas débuter demain, et demain il faut que je dîne... solution désespérante lorsqu'on n'a plus ni argent ni crédit. Allons, Dubourg!... allons, mon ami, ne te chagrine point, conserve cette gaieté, ce sang-froid qui ne t'ont point abandonné jusqu'ici. Rappelle-loi qu'il est beau de savoir supporter l'infortune ; que c'est dans les revers qu'un grand cœur montre son courage !... Ah ! oui, je puis bien me dire tout cela maintenant que j'ai encore l'estomac plein des gâteaux, des brioches et du punch de M"e Delphine ; mais lorsque je serai à jeun, j'ai bien peur d'êtn mauvais philosophe.

« Dans le malheur on a recours à ses amis... mais on n'a point d'amis quand on est dans le malheur. Quelquefois cependant les hommes ne pas aussi égoïstes qu'on le dit. Eh mais! quel souvenir!... Frédéric! oui, lui seul pourrait m 'être utile : Frédéric n'a que vingt ans; il voit encore le monde comme on le voit à cet âge, quand on est resté jusqu'à dix-huit ans sous les yeux d'un père et sous la surveillance d'un précepteur. Frédéric est bon, généreux, sensible... trop sensible même : mais ce u'est pas à moi

qu'il appartient de le blâmer de trop céder aux mouvements de son cœur. Il m'a obligé plusieurs fois... n'importe; je suis certain qu'il m'obligera encore, s'il le peut. Allons trouver Frédéric. »

Et Dubourg, par un mouvement machinal, porte la main à son gousset de montre pour savoir l'heure; puis il soupire en disant : « Malheureux! tu n'as jamais pu en garder une huit jours! Ah! ma pauvre tante!... s[ j'avais encore vos cinq cents francs!... »

Le temps devenait noir ; quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Les fiacres avaient cessé d'interrompre le silence de la nuit; les réverbères ne jetaient plus qu'une lumière faible et vacillante.

« Il doit être bien tard, dit Dubourg en jetant les yeux autour de lui. Frédéric demeure dans l'hôtel de son père, M. le comte de Montreville. Comment oser me présenter maintenant?... Le comte, son père, est un peu sévère; ce n'est pas un père de comédie, dont on fait tout ce qu'on veut!... On prétend au contraire qu'il exige de son fils la plus grande obéissance, et que celui-ci tremble devant lui... Oh! l'on m'a sans doute exagéré sa sévérité; d'ailleurs il me connaît à peine!... Je suis allé plusieurs fois à l'hôtel, mais il m'a vu rarement... Le logement de Frédéric est dans un autre corps de logis que celui de M. le comte, par conséquent avançons... »

Et Dubourg, qui était enfin sorti du cercle qu'il parcourait depuis si longtemps, se dirigeait à grands pas vers la rue de Provence, dans laquelle était situé l'hôtel du comte de Montreville.

Plus il approchait de la demeure de Frédéric, moins il conservait l'espoir de le voir avant le lendemain. Devait-il au milieu de la nuit mettre tout l'hôtel sens dessus dessous? En réveillant le fils, il réveillait aussi le père, et c'était une assez mauvaise manière de faire connaissance avec M. le comte que de se présenter chez lui entre deux et trois heures du matin.

Dubourg se disait tout cela, mais il avançait pourtant, comme ces amants qui ne veulent plus revoir leurs infidèles, et qui tournent sans cesse autour de la demeure de la perfide, chez laquelle ils finissent toujours par entrer, en répétant encore : « Je ne la verrai plus ! » C'est qu'alors c'est la raison qui parle, et la passion qui nous conduit. Pauvres humains !... est-ce donc votre faute si la passion l'emporte si souvent?

En approchant de l'hôtel, les yeux de Dubourg sont agréablement frappés par l'aspect d'une double file de voitures bourgeoises, dont les lanternes éclairent une partie de la rue. Il double le pas... c'est devant l'hôtel du comte de Montreville que ces voitures sont en plus grand nombre ; la grande porte cochère est ouverte ; la cour est remplie de coupés.

de landaus, de vis-à-vis. Les cochers causent entre eux; les valets jurent, s'impatientent ; les gens de l'hôtel traversent la cour ; des lampions placés sur les bornes et sur le grand escalier ont chassé l'obscurité de la nuit, et une musique délicieuse qui part du fond de l'hôtel, dont le beau salon brille de l'éclat de mille bougies, contraste avec le triste silence qui règne un peu plus loin.

Dubourg ne marche plus, il court, il saute, il vole. La vue des lampions, le bruit que fait tout ce monde, et le son des instruments qui jouent des contredanses, ont déjà chassé de son esprit les réflexions un peu sérieuses qui commençaient à s'en emparer. « Il y a soirée, s'écrie-t-il, il y a bal ! Imbécile que je suis !... n'est-ce pas aujourd'hui jeudi, jour de réception chez M. le comte, qui donne, dit-on, des soirées charmantes? Frédéric m'a invité plusieurs fois à y aller, il voulait me présenter à son père. Hem ! il ne tenait qu'à moi d'aller dans les plus belles sociétés, d'y faire de superbes connaissances qui m'auraient poussé dans le beau monde!... Mais non !... Je ne puis pas être sage et quitter ce maudit billard !. . et... Ah ! je reconnais cela... c'est du Rossini... c'est une trénis... Je l'ai dansée au Yauxhall avec la grosse blonde. »

Dubourg était dans la cour. Il avait passé à travers les voitures, les laquais et les cochers ; personne n'avait pris garde à lui, et s'il avait eu une mise élégante, il aurait pu pénétrer dans les salons, jouer et danser sans peut-être être aperçu du maître de la maison; car, dans ces nombreuses réunions, il n'est pas rare que celui qui la donne ne puisse point, dans une soirée, voir toutes les personnes qu'il a reçues.

Mais Dubourg restait devant le salon du premier, dans lequel on dansait... Afin de ne pas être trop en vue, il s'était éloigné de l'escalier tout couvert de lampions, et c'était à l'ombre d'une énorme berline qu'il considérait le bal et apercevait les danseurs.

Il est un moment tenté d'entrer dans le salon; mais, en jetant un coup d'œil sur sa mise, il sent que cela n'est pas le moment de se faire présenter à M. le comte, qui tient à l'étiquette. 11 avait un habit bleu à boutons de métal, des bottes et une cravate noire. Tout cela était fort bon pour aller jouer à l'écarté et dire des gaudrioles chez M1" Delphine ; mais cela eût été fort inconvenant pour se rendre aux soirées de M. de Montre ville.

Et Dubourg marmotte encore, en considérant son costume, puis en portant ses regards vers le bal : « Ah ! si j'avais gardé les cinq cents francs de ma tante, j'aurais éclipsé toutes ces tournures-là!... »

Tout en regardant danser et en lorgnant les dames à travers les croisées, dont une grande partie étaient ouvertes à cause de la chaleur

Dubourg aperçoit dans un petit salon une table à tapis vert, devant laquelle deux hommes d'un certain âge viennent de s'asseoir. Bientôt les joueurs sont entourés de monde, et la table se couvre d'or.

Afin de mieux voir dans le petit salon. Dubourg monte derrière la voilure contre laquelle il se trouve, alors il peut apercevoir parfaitement la partie, et mémo le jeu de l'un des joueurs qui est placé tout contre la croi

« Qu'ils sont heureux! se dit-il, Us jouent à l'écarté!... Peste! la partie est échauffée... au moins trente louis sur la table. Si j'avais encore l'argent de ma tante, je pourrais parier d'ici !... Qu'est-ce que je dis là?... Si jamais je retouche aux cartes!... Tiens, voilà le jeu avec lequel j'ai perdu mon dernier coup... et pourtant je devais le gagner : c'est un jeu de règle. Eh bien! qu'est-ce qu'il fait donc?... Il va demander des cartes !... »

£t Dubourg-. oubliant qu'il est dans la cour, et monté derrière une voiture, se met à crier :

— N'en demandez pas!... Jouez cela... jouez cela, vous dis-je !... Je réponds du point !...

La voix de Dubourg- porte l'étonnement parmi les joueurs. On se retourne, on se regarde, on s'interroge.

■ — Quel est donc celui qui a conseillé ? demande le vieux monsieur qui doit jouer. A-t-il mis au jeu plus que moi, pour avoir le droit de parler ainsi? Répondez donc, messieurs.

— La voix partait de la cour, dit un jeune homme placé près de la croisée.

— De la cour! Est-ee que ces marauds de laquais se permettraient de nous regarder et de dire quelque chose?...

Et le vieux monsieur poudré à blanc se lève et regarde dans la cour. Dubourg se jette à bas de la voiture, et le mouvement que cela donne au carrosse réveillant les chevaux, ils battent le pavé et veulent prendre le galop. Les cochers, endormis, se frottent les yeux, croyant que le bal est iini : ceux qui causaient accourent et montent sur leurs sièges, et ceux, de la rue, voyant le mouvement qui a lieu dans la cour de l'hôtel, s'empressent d'en faire autant, tandis que le cocher et les heiduques de la voiture à laquelle Dubourg vient de donner l'élan tâchent de retenir les chevaux qui veulent quitter leur rang.

Pendant ce temps, Dubourg- s'est faufilé le long de la maison en se disant : « Il faudra donc toujours que je fasse des sottises! Voilà une trentaine de cocher.^ et autant de laquais en mouvement, et voilà des

lui qui ont manqué de m'écraser. parce que j'ai voulu donner un

SfcEU R ANNE 11

conseil à ce vieux monsieur qui ne sait pas jouer, et qui va aux caries quand il doit faire la vole. C'est fini, je ne me mêlerai plus des affaires des autres. »

Tout en se glissant le long des murs, Dubourg était arrivé devant nue salle basse, dont un valet sortait pour s'informer de la cause du bruit que l'on faisait dans la cour.

Le valet se trouve vis-à-vis de Dubourg, qui le reconnaît pour le domestique de Frédéric, et se hâte de l'arrêter.

— Où est ton maître, Germain?

— Ah! c'est vous, monsieur, dit le valet, qui reconnaît Dubourg qu'il voit venir souvent chez son jeune maître. Est-ce que vous venez au bal?

— Non, non, je n'ai pas envie de danser. Où est ton maître, te dis-jc?

— Oh! M. Frédéric danse... Il y a de jolies femmes là-haut... et vous savez qu'il est amateur.

— Diable! j'aurais bien voulu lui parler; j'ai quelque chose de fort important à lui dire... et pourtant je ne voudrais pas le déranger... ni entrer dans le salon... je ne suis pas en toilette...

— Ecoutez, monsieur, si vous le désirez, je vais vous conduire à l'appartement de M. Frédéric; vous y attendrez tranquillement qu'il rentre se coucher.

— Tu as une idée délicieuse, Germain ; conduis-moi vite à l'appartement de Frédéric.

Germain prend une bougie et conduit Dubourg, qui est enchanté d'avoir trouvé un endroit pour finir sa nuit. Le valet, qui a vu son maître témoigner à Dubourg beaucoup d'amitié, est certain qu'il ne blâmera pas ce qu'il fait.

On arrive à l'appartement du jeune homme, qui est assez éloigné de la salle de bal pour que la musique s'y fasse à peine entendre.

— Voulez-vous que je prévienne mon maître ? dit le valet en laissa bougie sur une table.

— Non, ce n'est pas la peine, dit Dubourg; je vais lire en l'attendanl. Oh ! maintenant je ne suis plus pressé ; laisse-le danser tanl qu'il voudra.

Germain s'éloigne et laisse Dubourg seul. Alors celui-ci s'étend dans une vaste bergère, en jetant loin de lui le livre qu'il a pris.

— Au diable la lecture ! dit-il en se plaçant le plus commodémen ible pour dormir; il est temps (pic je me repose : je l'ai bien gagné '.

Dansez, dansez, vous autres... Comme on est bien dans cette bergère... surtout lorsqu'on a manqué coucher dans La rue! Me voici installé chez M. le comte de Montreville, homme fort respectable, qui possède au moins trente mille livres de rente, et n'a qu'un Bis unique... 'Ion! je suis l'ami...

et dont je veux achever l'éducation... car ils lui ont fourré un tas de choses dans la tète, et ne lui ont pas appris l'essentiel : la connaissance du cœur humain... et surtout du cœur féminin... Et comme je suis assez savant dans cette partie-là, je veux faire quelque chose de ce bon Frédéric, et lui apprendre à connaître le monde... afin qu'il fasse son chemin comme moi... Tout en se parlant à lui-même, Dubourg commençait à s'assoupir; et il n'y avait pas cinq minutes qu'il était étendu dans la bergère, que déjà il dormait profondément.

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