V. 293. — PATI. DE KOCK. — ÉD. J. nOOFF BT Cia. L1V
14 ŒUVRE DE PAUL DE KOCIv
voir toute sa tendresse; i! aurait cru perdre de sa dignité et de ses droits au respect de Frédéric, s'il lui avait parlé avec la bonté d'un ami. Un père n'est-il donc pas le premier ami que nous donne la nature? et le respect qu'on lui porte devrait-il bannir la confiance et l'intimité?
Frédéric aimait son père, mais il tremblait devant lui. Accoutumé dès l'enfance à ne point lui répliquer, à exécuter ses moindres volontés avec promptitude, il avait conservé en grandissant cette habitude d'obéissance passive, et cette timidité qui. en sa présence, ne lui permettait pas de laisser franchement parler son cœur.
Cependant il faut rendre justice au comte de Montreville, il n'abusait point de son pouvoir sur son fils. Lorsqu'il eut dix-huit ans, trouvant son éducation terminée, il renvoya le précepteur de Frédéric, et faisant venir le jeune homme devant lui, lui tint le discours suivant :
« Frédéric, je suis content de vous. Vous avez répondu aux soins que j'ai pris de votre éducation, et je n'ai point à me plaindre de votre caractère. Mais vous devenez d'un âge où il faut par soi-même apprendre à connaître le monde. Jouissez donc dès aujourd'hui d'une entière liberté. Vous continuerez à habiter le même hôtel que moi ; mais je vous donne l'appartement situé dans le corps de logis qui donne sur la rue : le mien est au fond de la cour; par ce moyen vous pourrez sortir à toute heure sans craindre de troubler mon repos. Mon intendant a ordre de vous compter de l'argent toutes les fois que vous lui en demanderez. Je vous connais et je suis persuadé que vous n'abuserez pas de cette facilité. Vous êtes dans l'âge où l'on est avide de plaisirs, jouissez-en, livrez-vous aux folies de votre âge : j'entends celles qui n'égarent ni le cœur ni l'esprit. Vous êtes sensible, vous adorez toutes les femmes ! mais ce transport n'aura qu'un temps. Soyez plus difficile dans les liaisons que vous formerez avec les hommes de votre âge; ne vous livrez pas trop vite en amitié : il faut être plus difficile dans le choix d'un ami que dans celui d'une maîtresse. Au reste, je ne vous perdrai pas de vue entièrement; j'espère que les principes que je vous ai donnés vous préserveront de tout excès blâmable, et que je n'aurai point à me repentir de la liberté que je vous accorde. »
Frédéric, touché de ce discours, allait se précipiter dans les bras de son père ; mais le comte, réprimant ce mouvement de tendresse que son cœur partageait, se contenta de lui donner sa main à serrer dans les siennes, en ajoutant d'une voix un peu émue :
« Dans quelques années je m'occuperai de votre sort futur. Je
songerai à vous trouver un parti convenable... Mais nous n'en sommes pas là... jouissez de votre jeunesse, et n'en abusez point.
Le comte, en disant ces mots, se hâta de quitter son fils, car cette conversation l'avait attendri; il sentait une larme mouiller sa paupière, et il eût été désolé de la laisser voir à Frédéric.
Deux années s'étaient écoulées depuis cette conversation, pendant lesquelles Frédéric, devenu son maître, avait suivi la première impulsion de son cœur. Doué d'une âme ardente et sensible, Frédéric devait éprouver bien vite les atteintes de l'amour. A dix-huit ans la plupart des jeunes gens disent : Il faut aimer, comme : Il faut jouer, danser et monter à cheval. Mais le jeune comte ne traitait pas l'amour aussi légèrement : son cœur tout neuf aimait ou croyait aimer réellement, il voulait être payé de retour; mais une perfidie le désolait, et il pleurait l'infidélité d'une maîtresse.
Frédéric était d'une jolie taille, d'une figure charmante, pleine de douceur et de noblesse; ses yeux exprimaient tout ce que son cœur éprouvait. Mais il n'avait pas encore ce ton léger, ces manières lestes des élégants du jour; il ne se dandinait pas en parlant, il ne souriait pas dans les glaces, ne disait pas de ces riens qui font fureur dans un salon, et ne savait pas regarder les dames sous le nez pour leur dire qu'elles étaient adorables.
Or, comme ces manières un peu cavalières sont à la mode, et que les dames n'aiment que ce qui est consacré par cette déesse, elles trouvaient Frédéric un peu sentimental, un peu gauche même, et elles se disaient : « Il n'est pas mal, mais il a bien besoin d'être formé ! »
Une petite-maîtresse ne peut pas s'attacher à un novice ; on veut bien avoir un caprice pour lui, mais il n'y a qu'un mauvais sujet qui sache inspirer une grande passion : c'est ce qui fait que le pauvre Frédéric était toujours trompé et quitté par ses maîtresses.
C'était chez Tortoni que Frédéric avait fait la connaissance de Dubourg. Ce jour-là le philosophe, qui était en argent, mettait tout en révolution dans le café, où il régalait quatre de ses amis; quelques étrangers, que le bruit de ces messieurs ennuyait, voulurent leur imposer silence : pour toute réponse, Dubourg leur jeta à la tête le restant d'un bol de punch. On se leva, on cria, on se menaça, et, pendant la querelle, les quatre amis que Dubourg régalait jugèrent prudent de disparaître successivement. Celui-ci, indigné de la conduite des lâches qui l'abandonnaient, continuait de tenir tête à ses adversaires, lorsque Frédéric, se mettant de son parti, lui offrit de lui servir de second. Dubourg accepta : un duel eut lieu le lendemain. L'antagoniste de Dubourg fui légèrement blessé, et l'affaire n'eut point d'autres suites; mais elle servi! a cimenter l'amitié qui se forma entre Frédéric et Dubourg. Ce dernier, quoique avant
près de dix ans de plus que le jeune comte, était loin d'être aussi raisonnable que lui; mais sa gaieté plaisait à Frédéric, qui avait souvent besoin des saillies de son ami pour oublier les infidélités de ses belles.
Maintenant que nous connaissons le comte de Montreville et son fils, entrons dans les salons, où la plus brillante société est réunie, parce que, ainsi que l'a dit Dubourg, c'est jour d'assemblée.
La société est dispersée dans plusieurs pièces, toutes resplendissantes de l'éclat des bougies; ici on danse, plus loin on joue; de ce côté, on cause, on se promène, on vient respirer un moment; la chaleur est accablante dans la salle de l'écarté, où l'on a de la peine à percer la foule des parieurs.
Les dames se font remarquer par l'élégance, et quelquefois l'originalité de leur parure. En général, la toilette des mamans est encore plus recherchée que celle des demoiselles : est-ce parce que ces dames pensent que leurs filles en ont moins besoin pour plaire? ou serait-il vrai que la coquetterie augmentât en raison inverse des charmes ?... Je ne me permets point de juger la question. Pour les hommes, il n'en est pas ainsi : le costume de bal une fois admis est bientôt adopté par tous, et il ne reste à ceux qui veulent se distinguer que les ressources de la coiffure plus ou moins originale, et du nœud de la cravate ; encore cette dernière partie de la toilette commence-t-elle à n'être plus arbitraire.
Mais il est près de trois heures, et la soirée touche à sa fin. C'est le moment où l'observateur peut faire le plus de remarques ; il y a moins de monde à la danse, on y est plus à son aise, on se permet de rire un peu. Vers la fin du bal, l'abandon remplace la prétention, et beaucoup de femmes ne commencent à avoir de la grâce que lorsqu'elles veulent bien ne plus être maniérées. Quelques personnes, qui n'avaient encore pu se parler, causent dans un coin du salon. Quelques jeunes gens lient conversation avec les jolies danseuses qu'ils ont invitées de préférence. Quelques dames sourient plus tendrement à leurs cavaliers ; on se rapproche, on se connaît davantage.
M. de Montreville parcourt ses salons avec ce ton aimable d'un maître de maison qui sait en faire les honneurs. Il va causer avec une vieille marquise qui est seule sur un sofa ; il court dire un mot galant à une dame qui ne danse pas, et trouve, chemin faisant, le temps d'adresser quelques compliments aux jeunes danseuses; il fait circuler le punch et les glaces, il va jeter un coup d'œil à une table d'écarté; et s'il faut tenir un pari, il est toujours prêt.
Mais que fait Frédéric appuyé contre cette cheminée? il paraît donner toute son attention à la danse; est-ce bien le quadrille qui l'occupe?... et
pourquoi, s'il ne songe qu'à regarder les pas légers de cette jolie demoiselle, paraît-il éprouver une souffrance secrète? Oui, pour l'observateur, son calme est affecté, le sourire qui vient errer sur ses lèvres lorsqu'on lui adresse la parole n'a rien de nature... Frédéric est fortement préoccupé, mais ce n'est pas de la danse!... A quelques pas de lui est assise une jeune femme qui n'a que vingt ans au plus, quoiqu'elle soit mariée depuis trois ans à un notaire d'une soixantaine d'années, qui dans ce moment est dans le salon de l'écarté.
Mme Dernange est fort jolie ; sa vivacité, sa parure, l'éclat de ses yeux, le brillant de son esprit, tout en elle éblouit : elle plaît, elle subjugue, elle enchaîne d'un coup d'oeil; mais, comme elle connaît le pouvoir de ses charmes, elle cherche sans cesse à augmenter le nombre de ses adorateurs. Mariée à seize ans, elle épousa M. Dernange sans avoir pour lui aucune préférence; mais elle l'épousa avec joie. Il lui tardait d'être sa maîlresse, et de se livrer à son penchant pour la coquetterie.
Avec un mari de près de soixante ans, elle était bien certaine de ne aire que ce qu'elle voudrait; en effet, M. Dernange lui laisse la liberté entière. On la voit à toutes les fêtes, à tous les bals, dans toutes les réunions. Quelquefois son mari l'accompagne, mais plus souvent il va se coucher au moment où son épouse sort; ce qui n'empêche pas qu'ils ne fassent fort bon ménage ; car il est très facile de bien vivre avec sa femme : il ne faut pour cela que lui laisser faire toutes ses volontés.
M. Dernange est un mari qui sait vivre ; il est enchanté de voir sa femme s'amuser. Beaucoup de gens assurent que la jeune épouse n'abuse point de sa confiance : cela est possible; elle est fort coquette, mais les coquettes n'aiment personne; cependant il ne faut pas trop s'y fier.
Frédéric n'a pu voir avec indilïérence la brillante Mme Dernange. D'un coup d'œil elle a su l'enflammer, et d'un coup d'œil elle s'est aperçue de sa victoire. Le jeune comte de Montreville n'était point une conquête à dédaigner ; >lme Dernange résolut de le fixer à son char, et pour cela il ne lui fallut que quelques regards, quelques sourires, un léger serrement de main, de ces demi-mots dits d'une voix qui semble émue!... et la coquette employait avec tant d'art tous ses moyens! Elle n'aimait pas, et n'en savait que mieux se faire aimer. La personne qui aime réellement a bien plus de peine à plaire que celle qui n'aime point; car cette dernière sait user de tous ses avantages, tandis que l'autre en voulant paraître aimable n'est souvent que gauche et embarrassée. Ninon a dit cela, et Ninon s'y connaissait.
Le pauvre Frédéric fut bien vile dupe de ce manège; il se crut aimé, adoré!... et pendant quelques jours il en perdit la tète. Mais, à la soirée
de son père, un jeune et brillant colonel avait été présenté; c'était un homme que l'on citait pour ses bonnes fortunes, pour ses aventures galantes, un homme enfin qu'il était glorieux de compter au nombre de ses adorateurs, et Mme Démange s'était bien promis de faire cette nouvelle conquête. ,
Pauvre Frédéric ! ce soir-là tu fus oublié : ce n'est plus de toi que l'on s'occupe, c'est du beau colonel. On t'adresse encore parfois un tendre sourire ; mais tu aimes, tu es jaloux, et tu t'aperçois que les regards de la coquette se reportent ensuite sur celui qu'elle veut enchaîner.
Plusieurs fois le jeune homme s'est approché de la brillante Dernange ; il voudrait lui faire voir qu'il s'aperçoit de sa perfidie; mais la jeune femme se contente de lui dire en souriant :
— Qu'avez-vous donc ce soir, monsieur de Montre ville? Je vous trouve un air sérieux qui est tout à fait drôle.
Comme ces paroles sont consolantes pour un amant jaloux! Frédéric ne répond rien, il s'éloigne le dépit dans le cœur, tandis que la coquette rit aux éclats d'un joli mot dit par le colonel ou un autre de ses adorateurs.
Toute la soirée Frédéric a été sur les épines, et, vers la lin du bal, apercevant Mme Dernange assise sur un sofa sur lequel le colonel vient aussi de se placer, il a été se mettre à quelques pas. Appuyé contre une cheminée, il leur tourne le dos, et feint de s'occuper de la danse; mais il ne perd pas un mot de ce que l'on dit sur le sofa. Le colonel est aimable, galant; il fait sa cour à Mm0 Dernange. Celle-ci fait usage de tout son esprit, et minaude avec sa grâce habituelle. Elle rit si bien... elle est si jolie, si séduisante, lorsqu'elle veut plaire !... C'est un échange continuel de compliments et de reparties spirituelles, pendant lequel ce pauvre Frédéric est tout en feu. S'il ne se retenait, il provoquerait le colonel et accablerait d'injures la perfide. Heureusement, il conserve assez déraison pour sentir toute l'inconvenance d'une telle scène, et tout le ridicule dont elle le couvrirait; car, dans toutes les intrigues amoureuses, celui qui se plaint et que l'on trompe est toujours sûr de faire rire à ses dépens. On dit : les battus payent l'amende; on pourrait faire à ce proverbe une légère variante, qui le rendrait plus juste, excepté en Angleterre, où les maris se font payer quand ils sont ce que j'entends à la place de battus.
Le colonel fait sa cour en militaire, c'est-à-dire qu'il fait beaucoup de chemin en peu de temps. Malheureusement cette manière réussit souvent. Je dis malheureusement pour les amants timides; car celle qui nous rend plus vite heureux n'est-elle pas la meilleure? Frédéric entend que l'on demande à Mmo Dernange la permission d'aller lui présenter ses respects... Les respects d'un colonel de hussards!... Frédéric en éprouve une sueur
froide. La jolie femme fait quelques façons; elle rit, badine, dit qu'il faut d'abord s'adresser à son mari, puis part d'un éclat de rire en ajoutant :
— Mais, non ! non !... M. Dernange vous le permettrait!
Le colonel est pressant; la permission lui est accordée. Frédéric suffoque... il s'éloigne précipitamment, car il n'y tiendrait plus. Il passe dans une pièce où il n'y a personne, une grande partie de la société étant déjà éloignée.
Frédéric se jette dans un fauteuil. L'appartement n'est plus que faiblement éclairé par les lumières mourantes renfermées dans des globes de cristal; il peut se livrer sans contrainte à tout ce qu'il éprouve. Le jeune homme tire son mouchoir, il étouffe; des larmes mouillent ses paupières!... C'est presque toujours par des pleurs que l'on paye son apprentissage du monde. Mais encore quelques années, et il rira de ce qui le désole en ce moment. Après avoir été trompé, il deviendra trompeur à son tour; mais il ne fera plus la folie de s'attacher à une coquette, et peut-être quelques cœurs bien aimants seront-ils délaissés par lui, car souvent les innocents payent pour les coupables. Attendons cependant; il est possible que Frédéric conserve toujours cette sensibilité, cette constance, qui maintenant lui font regretter un cœur qu'il n'a jamais possédé.
Les noms de perfide, volage, infidèle, sortent de sa bouche, et sont suivis de longs soupirs. Depuis plus d'une demi-heure il est plongé dans ses réflexions. Les bougies sont éteintes, le bruit de la danse a cessé. Plusieurs personnes passent devant lui sans qu'il y fasse attention; et luimême, assis dans un coin, n'en est pas aperçu. Quelques dames viennent chercher leurs châles qu'elles ont jetés sur une ottomane, non loin de Frédéric. Mais une voix bien connue vient de retentir jusqu'à son cœur : c'est celle de Mme Dernange ; elle parle avec une de ses amies. Ces dames semblent fort gaies :
— Comme je me suis amusée! dit l'épouse du vieux notaire. Ce colonel est vraiment fort aimable !...
— Mais, ma chère amie, as-tu vu la mine que faisait Frédéric?
— Oui. sans doute, et j'en avais une envie de rire !...
— Tu l'as désolé !...
— Oh? voyez le grand malheur ?... Ce jeune homme est vraimenl d'un romanesque,, d'un sentimental à donner des vapeur»?... C'est un sot !
— Ah! ma chère, il est fort bien, et quand il aura perdu cet air de collège, quand il aura pris le ton de la galanterie à la modo, tu verras comme il sera recherché !...
— Quand je voudrai m'en amuser encore, il ne tiendra qu'à moi!... je n'aurai qu'un mot à dire, un regard à lui lancer pour le faire tomber
à mes pieds. Mais donne-moi donc mon châle que tu tiens depuis une heure... Le colonel m'attend pour me donner la main jusqu'à ma voiture.
^es dames sont parties. Frédéric se lève aussi ; il a de la peine à croire tout ce qu'il vient d'entendre. Le dépit, la jalousie, la colère, se partagent son cœur, où déjà l'amour ne tient plus autant de place; car on vient de blesser son amour-propre, et l'amour-propre offensé triomphe bien vite de l'amour.
C'est dans ces sentiments que Frédéric se rend dans son appartement, dont il ferme avec violence la porte sur lui, ce qui réveille Dubourg en sursaut.