NOUVELLE MANIÈRE DE FAIRE CONNAISSANCE. LE BARON POTOSKI
Depuis quelque temps la voiture roulait, mais la conversation languissait entre les deux voyageurs : d'abord M. Ménard avait témoigné à Frédéric tout le plaisir qu'il éprouvait à se retrouver avec lui, celui-ci l'en avait remercié ; puis on avait admiré quelques points de vue. Puis le jeune homme, se rappelant Mma Dernange et quelques autres infidèles, était devenu rêveur, silencieux; alors M. Ménard s'était adressé au pâté dont il avait eu soin de se munir, et avait entamé avec lui une conversa tion qu'il n'interrompait que pour dire quelques mots à la petite bouteille de madère.
— Je crois que nous ferons un voyage charmant, dit Frédéric en sortant de ses réflexions.
Et M. Ménard se pressant d'avaler répond en souriant:
— Je le crois aussi, monsieur le comte ; nous avons tout ce qu'il nous
faut pour cela... Si monsieur le comte voulait goûter de ce pâté... il est parfait...
— Non, je vous remercie, mon cher Ménard; je ne me sens pas encore en appétit.
— Comme monsieur le comte voudra.
— Ah ! je vous en prie, point de monsieur le comte entre nous : nommez-moi Frédéric cela vaudra mieux.
— Cependant, monsieur le comte... en voyage... dans les auberges... il est bon que l'on sache... que Ton a l'honneur...
— ■ Oui, sans doute, pour nous faire payer quatre fois plus cher. Je vous répète que je veux éviter toutes ces cérémonies, qui n'ajoutent rien à l'agrément du voyage.
— Vous me permettrez au moins de vous appeler M. de Montreville; car M. le comte votre père pourrait se formaliser s'il apprenait que vous gardez l'incognito.
— A propos! combien vous a-t-il donné d'argent?
— Huit mille francs, monsieur.
— Huit mille francs!... ce n'est pas trop!
— Ah! monsieur de Montreville!... n'est-ce pas suffisant pour deux hommes qui ont avec cela une bonne chaise et des chevaux à eux? Nous n'allons pas au bout du monde! Ensuite, vous savez que M. le comte votre père nous a dit que nous pourrions, en cas urgent, lui en demander de nouveau.
■ — Oui... Oh! d'ailleurs, nous ne ferons point de folies!...
— Et puis, en voyage, il serait imprudent de se charger d'une plus forte somme. Nous allons en Italie. Mais ce pays-là est infesté de brigands ; entre Rome et Naples surtout, on prétend que la route est extrêmement dangereuse... Quand nous serons par là, il faudra bien prendre toutes nos précautions.
Frédéric ne répondait plus. Il pensait alors à Dubourg, et s'étonnait de n'en avoir aucune nouvelle. Les voyageurs étaient déjà à neuf lieues de Paris, sur une route fort belle, où il était difficile de craindre aucun accident.
Tout à coup le fouet bruyant d'un postillon leur annonce qu'ils sont suivis par d'autres voyageurs. Frédéric regarde, et aperçoit une petite berline qui arrive derrière eux au grand galop. Bientôt le bruit plus rapproché leur annonce qu'elle va les atteindre et ne tardera pas à les dépasser. Un nuage de poussière enveloppe les voyageurs, mais la route est trop large pour qu'ils aient besoin de se ranger. Cependant, au moment où ils s'attendent à être dépassés par la berline, elle vient frapper si
rudement leur voiture, que la chaise de poste verse près d'un fossé, dans lequel M. Ménard, que la secousse a fait sauter hors de la voiture, se laisse rouler en poussant de grands cris.
La berline s'est arrêtée. Le postillon de la chaise accable d'injures le postillon de la voiture, qu'il traite d'imbécile, d'ignorant et d'ivrogne, pour l'avoir accroché sur une route où trois voitures peuvent passer fort à Taise. L'autre conducteur ne répond rien et se contente de rire, ce qui augmente la colère du postillon. Frédéric, qui n'est pas blessé, va près de M. Ménard s'informer de son état. Celui-ci a eu plus de peur que de mal: il se tàte partout, rajuste sa perruque, et ne cesse de répéter que cette chute-là va troubler sa digestion.
Pendant ce temps, le conducteur de la berline est descendu de cheval; après avoir parlé à la personne qu'il conduit, il s'avance le chapeau à la main vers les voyageurs, qui sont encore dans le fossé, et, s'excusant de sa maladresse, leur dit que le baron Ladislas Potoski, palatin de Rava et de Sandomir, leur fait demander la permission de venir s'informer luimême de leur état, et leur offre tous les secours qui sont en son pouvoir.
En entendant le postillon décliner les noms et qualités du voyageur qu'il conduit, M. Ménard s'empresse de sortir du fossé, et de tirer hors de son gilet un bout de jabot que sa chute a un peu chiffonné.
— Dites à votre maître que nous sommes sensibles à sa politesse, répondit Frédéric, mais il est inutile qu'il se dérange; j'espère que tout ceci n'aura pas de suites fâcheuses.
— Mais notre chaise a quelque chose de cassé, dit M. Ménard, et nous pourrions profiter de l'offre de M. le palatin Pota... Poto... Potiouski, pour gagner le prochain village.
Le précepteur n'avait pas fini de parler, que le soi-disant seigneur polonais, sautant hors de sa voilure, s'avançait vers eux la main sur la hanche, et se dandinant avec beaucoup de noblesse. Frédéric lève les yeux et reconnaît Dubourg ; il va partir d'un éclat de rire, quand celui-ci le prévient et court à lui en s'écriant :
— Je ne me trompe pas !... Heureuse rencontre!... C'est M. Frédéric de Montre ville!...
Et Dubourg se jette dans les bras de Frédéric, qui, feignant aussi la surprise, s'écrie:
— Eh ! mais... vraiment... c'est monsieur de... monsieur du...
— Le baron Potoski!... lui souffle tout bas Dubourg.
— C'est M. le baron Potoski!...
Pendant cette reconnaissance, qui a lieu sur le bord du fossé, M. Ménard se confond en salutations, en tirant doucement Frédéric par le
pan de son habit, afin de le ramener sur la grande route, lieu qui lui semble plus décent pour se faire présenter au seigneur polonais.
Dubourg se retourne enfin du côté de Ménard, et s'adressant à Frédéric :
— Aurais-je l'honneur de voir M. le comte votre père? lui dit-il en adressant au précepteur le sourire le plus gracieux et le plus noble qu'il peut imaginer.
— Non, dit Frédéric, mais c'est un second père pour moi. Je vous présente M. Ménard, mon ancien précepteur.
— M. Ménard! dit Dubourg en donnant à sa figure l'expression de l'admiration, et en regardant le précepteur comme on regardait Voltaire. Quoi!... c'est là M. Ménard?... Peste! j'en ai souvent entendu parler... Le primus inter pares des précepteurs!... Que je serai charmé de faire sa connaissance!... Tandem felix, monsieur Ménard, puisque je vous vois.
M. Ménard n'y était plus : ce déluge d'éloges et de politesses de la part du palatin de Rava et de Sandomir le troublait et le comblait à tel point, qu'il allait, à force de saluts, rouler une seconde fois dans le fossé, si Frédéric ne l'eût arrêté à temps.
Dubourg met fin à l'embarras du pauvre Ménard en lui prenant la main, qu'il presse avec force...
■ — Combien vous me faites honneur, monsieur le baron! balbutie enfin le précepteur. Puis, s'adressant à Frédéric :
— Vous connaissez donc le seigneur Potoski?
— Si je le connais! dit Frédéric en souriant ; mais nous sommes amis intimes... Ce cher Dubourg!.. .
— Comment ! Dubourg-? dit Ménard.
— Oui, s'écrie vivement le prétendu baron, c'est le nom que je portais à Paris, où j'étais forcé de garder le plus sévère incognito, étant chargé de la part de mon gouvernement de missions secrètes et fort délicates...
— Je comprends... je comprends, dit Ménard.
— Mon cher Frédéric, appelez-moi encore Dubourg; c'est sous ce nom que je vous ai connu d'abord, et il me sera toujours cher.
Pendant que M. Ménard s'approche de la chaise renversée, Frédéric dit bas à Dubourg :
— Sais-tu bien que le moyen que tu as employé pour me rejoindre élait un peu violent?... Tu as manqué me tuer, moi et ce pauvre Ménard...
— C'est la faute de cet imbécile de postillon : je lui avais dit de me verser en passant près de vous , mais le coquin a préféré vous jeter par terre. Cela me contrarie d'autant plus que je comptais monter dans votre
voiture, et qu'il faut au contraire que je vous offre de monter dans la mienne, ce qui n'est pas du tout la même chose. N'importe! laisse-moi dire et faire... je vois qu'il me sera facile d'en imposer à ce pauvre Ménard. Mais sois prêt à me seconder, et appuie ce que je dirai quand cela sera nécessaire. Surtout n'oublie pas que je suis le baron Potoski, palatin de Rava et de Sandomir. Tu as déjà manqué tout gâter en me nommant Dubourg; heureusement que j'ai su réparer cela; mais ne fais plus de pareilles gaucheries, ou je serai forcé de voyager sans toi, et je te réponds que je n'irai pas bien loin.
Ménard revient annoncer qu'il y a un essieu de cassé à la chaise de poste, et qu'elle ne peut être en état avant le lendemain matin.
— Eh bien ! messieurs, dit Dubourg, vous allez me faire le plaisir de monter dans ma berline ; nous nous arrêterons au premier bourg, dans lequel nous coucherons; et pendant ce temps le charron de l'endroit raccommodera votre voiture.
Cet arrangement étant adopté, on laisse le postillon ramener sa chaise au pas, et nos trois voyageurs montent dans la berline du baron polonais. C'était une vieille et mauvaise voiture, dont l'intérieur sale et rapiécé en divers endroits annonçait la vétusté, tandis que le coffre mal suspendu faisait à chaque instant sauter les voyageurs.
Frédéric ne peut s'empêcher de sourire en entrant dans la voiture du palatin ; mais Dubourg s'empresse de prendre la parole, et s'adressant à M. Ménard, qui, modestement assis sur le devant, n'avait encore porté que quelques regards furtifs autour de lui :
— Vous voyez, lui dit-il, une voiture qui est plus vieille que nous... elle a appartenu à mon aïeul... C'est dans cette même voiture qu'il sauva Stanislas Leczinski, poursuivi alors par son compétiteur Auguste, qui était protégé par le czar, tandis que Charles XII appuyait Stanislas... Mais vous savez tout cela mieux que moi, monsieur Ménard, car vous êtes un savant.
— Ah! monsieur le baron !
— Pour en revenir à cette voiture, tous mes parents la révèrent comme moi ; c'est une voiture de famille. Lorsque mon père quitta Cracovie, dans un moment de trouble, cette modeste berline renfermait six millions, tant en or qu'en pierreries; c'était un débris de sa fortune, avec lequel il voulait aller se retirer en Bretagne, où l'on mange d'excellent beurre et du laitage délicieux!...
Ici Frédéric, qui, aux six millions, s'était fortement mordu les lèvres, se mit à tousser pour cacher son envie de rire, tandis que M. Ménard ne regardait plus la voiture que d'un air respectueux.
— Vous sentez bien, monsieur Ménard, reprend Dubourg en s'essuyant avec un foulard qu'il avait mis dans le gousset de son gilet, afin de se donner un air étranger, vous sentez qu'on tient à une voiture qui nous rappelle de si honorables souvenirs. Je sais bien qu'elle n'est pas moderne, et qu'elle pourrait être mieux suspendue ; vingt fois mon intendant a voulu la faire repeindre et mettre une nouvelle tenture dans l'intérieur, je ne l'ai pas voulu. Cette place, où je suis, a été occupée par le roi Stanislas ; celle où vous êtes, par une princesse de Hongrie; et je vous avoue, monsieur Ménard, que je tiens à ne point changer ce velours d'Utrecht, qui a eu l'honneur de supporter ces illustres personnages.
— Je partage bien vos sentiments à cet égard, monsieur le baron, dit Ménard, qui, déjà ravi de voyager avec deux hommes d'un rang distingué, ne savait plus comment se tenir depuis qu'on lui avait dit qu'il occupait la place où s'était assise une princesse de Hongrie. Cette voiture doit vous être bien chère... et je vous assure, monsieur le baron, qu'on y est parfaitement et que je la trouve très douce...
Dans ce moment, un cahot faillit faire sauter M. Ménard sur les genoux de son élève; mais il reprit, en se retenant à la portière :
— Ubi plura nitent in carminé, non ego paucis offendar maculis. Et Dubourg y répond par :
— Vitam impendere vero.
Et Frédéric tousse un peu plus fort en regardant par la portière, et M. Ménard dit en s'inclinant :
— Monsieur le baron, je n'en ai jamais douté.
— Forcé de garder l'incognito, continue Dubourg, je n'ai emmené personne de ma suite, et je vous avoue que je ne m'en trouve pas plus mal ; je déteste ce train, cette étiquette, tout cet étalage qui accompagne la grandeur. En voyage, j'ai dépouillé tout cela ; je suis l'homme de la nature, et je vis en simple observateur. Mais, à propos, mon cher Frédéric. je ne vous ai pas encore demandé où vous alliez... serail-ce une indiscrétion de s'en informer?
— Non, vraiment, mon ami; je quitte Paris parce que je n y trouvais que des femmes coquettes ou insensibles, qui ne comprenaient pas ma manière d'aimer.
— Eh! mon cher, c'est que votre manière d'aimer n'est peut-être plus à la mode!... Au reste, ceci est un dépit amoureux, je le vois; vous êtes toujours un peu romanesque... un peu sentimental. 11 faut que nous guérissions Frédéric de cette folie, n'est-il pas vrai, monsieur Ménard?
— Monsieur le baron, ceci n'est plus de ma compétence ; et d'ailleurs
il faut bien lui passer quelque chose ; vous savez que Sénèque a dit : Non est magnum ingenium sine mixtura dementise.
— C'est très vrai, répond Dubourg, les plus grands hommes ont eu leurs faiblesses. Alexandre se grisait ; Antiochus s'habillait en Bacchus pour plaire à Cléopâtre; Enée consultait la sibylle de Gumes ; l'empereur Maximilien est mort d'un excès de melon. Or donc, il n'y a rien d'étonnant à ce que Frédéric ait un cœur sensible.
M. Ménard s'incline devant M. le baron, qui vient de lui donner un petit échantillon de son érudition, et cela n'ajoute pas peu au respect qu'il lui inspire déjà.
— Je n'ai point de but déterminé, dit Frédéric; je veux cependant voir ces pays qui nous rappellent des faits intéressants, ou donnèrent naissance à des hommes célèbres. On aime à fouler la terre où naquit le génie qui survit à tant de générations. Dans tout ce qui nous entoure alors, on croit retrouver le grand homme qui, par ses écrits, ses faits d'armes ou sa vertu, illustra son berceau. Enfin, mon ami, c'est par l'Italie que nous commençons nos voyages.
— Eh quoi!... se pourrait-il!... mais, comme vous, je voulais courir le monde pour ajouter quelques lumières à mes faibles connaissances. Quelle idée charmante!... si nous faisions ce voyage ensemble?...
— Volontiers, mon cher baron!... cela me sera, je vous jure, fort agréable!...
— Ah! d'honneur! je rends grâce au hasard qui m'a fait vous rencontrer!... Quel plaisir de voyager avec mon intime ami le comte de Montreville et le savant M. Ménard, de mêler ensemble nos réflexions sur les lieux que nous visiterons, de s'éclairer des remarques de l'amitié et des connaissances d'un professeur aussi distingué !
Ménard se confond en saints et commence des remercîments ; mais Dubourg poursuit avec chaleur et sans lui laisser le temps de répondre.
— Quelle joie de voir avec vous cette antique Rome... et cette superbe Gênes! de grimper avec M. Ménard sur le sommet du Vésuve, et de descendre même dans le cratère, s'il n'y a point de danger ! Quelle douceur de visiter avec un ami le tombeau de Virgile et la Grotte du Chien, et de monter avec un savant sur la roche Tarpéienne ! Quelles jouissances nous attendent en Suisse... ce pays de Guillaume Tell!... ce berceau de la liberté dans lequel les mœurs ont conservé toute leur pureté à travers les orages des révolutions!... Là nous recevrons partout la plus touchante hospitalité... nous y mangerons du fromage, monsieur Ménard... Ah! quel fromage !... Je ne vous garantis pas cependant qu'il vaille celui de la Bretagne... car il n'y a rien au-dessus de celui qu'on mange en
Tiens!... c'est un baron, roprend un second marchand, i'. -* * . j
L1V. 2'.'(j. — PAUL DE KOCK. — ÉD J ROl'FF ET Cle.