LIT
Bretagne... pays charmant, semé de bocages... de prairies et de gras pâturages... Ah ! que les vaches y sont belles, monsieur Ménard!...
Frédéric pousse Dubourg, pour le faire sortir de la Bretagne, où il revient toujours par un sentiment naturel. Celui-ci se hâte de reprendre :
— En Suisse, il n'est pas rare de manger d'un fromage qui compte quinze ou vingt ans; les bons Helvétiens ont le talent de le conserver un temps infini.
— Cela doit être encore meilleur que notre roquefort, dit M. Ménard, qui se sent sur son terrain quand on parle de manger.
— Oh! je vous en réponds; à côté des vieux fromages suisses, notre roquefort n'est que du neufchâtel! Au reste, monsieur Ménard, si vous voyagez avec moi, j'espère vous faire manger plus d'une fois du fromage !...
— Ah ! monsieur le baron!...
— Nous visiterons les glaciers, nous monterons sur le Saint-Gotbard, sur le Righi... qu'il faut gravir à quatre pattes!... quels points de vue superbes nous contemplerons! En descendant dans le pays des Grisons, nous herboriserons. M. Ménard cueillera des simples. Nous regarderons glaner les jeunes Suissesses... elles portent des jupons très courts... Ah! que nous verrons de jolies choses!...
— Eh bien! mon cher maître, que pensez-vous de notre projet ? dit Frédéric à son ancien précepteur. Celui-ci en était enchanté : voyager avec un homme aussi noble, aussi savant et aussi aimable que le baron Poloski, lui semblait un grand bonheur; et quoique la dureté des coussins et les cahots de la berline lui eussent déjà occasionné quelques écorchures, il se sentait le courage de faire mille lieues dans une voiture qui avait servi au roi Stanislas, et à la place qu'avait occupée une princesse de Hongrie.
— Certainement, dit-il, je ne vois aucun obstacle à ce que nous voyagions avec M. le baron; et, à la première poste, je vais écrire à M. le comte votre père pour lui apprendre l'heureuse rencontre que nous avons faite... il ne pourra qu'approuver...
— Non pas, non pas ! dit Dubourg. Oh! il ne faut pas, au contraire, en écrire un seul mot à M. le comte!... Je vous l'ai dit, je voyage incognito ; je ne veux pas que l'on sache de quel côté j'ai porté mes pas. Mon gouvernement veut me nommer ambassadeur à la Porte, mais je ne me soucie point de cette dignité : M. le comte pourrait jaser par inadvertance, bientôt toute la France connaîtrait la route que je tiens, il vaut mieux ne rien dire.
— Je suis de cet avis, dit Frédéric. A quoi bon parler de tout ceci à mon père? Il m'a laissé liberté entière d'aller où bon me semblerait, et
a prié M. Ménard de m'accompagner comme ami, et non comme mentor : certes, en voyageant avec M. le baron, je ne puis faire qu'un extrême plaisir à mon père. Mais, dans sa joie de me savoir eu telle compagnie, il n'y a point de doute qu'il trahirait votre incognito, et vous seriez alors forcé de nous quitter.
— En effet, dit Ménard, je comprends que... cependant... si... Dubourg, s'apercevant que le précepteur conserve encore quelques
scrupules, s'empresse de tirer de sa poche sa tabatière de corne, qu'il présente à Frédéric en le regardant d'un air significatif...
— La reconnaissez-vous, mon cher Frédéric?... c'est celle que je vous ai fait voir à Paris...
— En effet, je la reconnais, dit Frédéric, qui ne sait pas encore où Dubourg en veut venir, tandis que M. Ménard jette à son tour un regard sur la tabatière, et attend avec impatience que le baron s'explique.
— Ah!... c'est un objet bien précieux pour moi! dit Dubourg en savourant une prise de tabac. Vous ne vous doutez pas, monsieur Ménard, à qui cette simple tabatière a appartenu?...
— Non, monsieur le baron...
— Toute simple qu'elle est, je ne la changerais pas contre une boîte d'or... C'est la tabatière du roi de Prusse, monsieur Ménard.
— Du roi de Prusse?...
— Oui, monsieur, du grand Frédéric, qui, comme vous le savez, aimait beaucoup le tabac, et en mettait souvent à même sa poche ; ce qui ne l'empêchait pas d'avoir aussi des tabatières fort simples, comme tout ce qu'il portait. C'est lui qui a donné celle-ci à mon père, et c'est de mon père que je la tiens !...
— Ah ! monsieur le baron... si j'osais vous demander la faveur... Et Ménard avance avec respect deux de ses doigts pour prendie du
tabac dans la tabatière du roi de Prusse, que Dubourg lui présente en souriant.
Ménard prend une prise avec toute l'humilité convenable. Il se bourre le nez d'un tabac qu'il trouve délicieux, et le pauvre homme en élernuant croit avoir une légère ressemblance avec le roi de Prusse. Sa tète n'y est plus, la vapeur des grandeurs se mêle à l'odeur du tabac, et, au troisième éternuement, il s'écrie en saluant de nouveau le baron Potoski : Décidément il est inutile d'écrire à M. le comte.