L'.\E AUBERGE DE VILLAGE. CE QIÏ IL Y ARRIVE A NOS VOYAGEURS
A la nuit, nos voyageurs sont arrivés dans un assez pauvre village. Dubourg a ordonné à son postillon de les descendre à la meilleure auberge ; mais, comme il n'y en a qu'une dans l'endroit, il faut bien s'en contenter.
Cette auberge était rarement habitée par des voyageurs à voiture, les piétons seuls s'y arrêtaient.
Frédéric était d'avis de ne point coucher dans ce misérable village ; mais Dubourg insista pour y passer la nuit. 11 avait ses raisons pour ne pas vouloir aller plus loin avec sa berline; et comme M. Ménard se sentait en appétit, et que les débris de son pâté étaient restés dans la chaise de poste, il appuya la proposition de Dubourg.
La voiture entre dans une vaste cour remplie de fumier et de boue. Une douzaine de canards y barbotent dans une mare et semblent la disputer à des oies qui se promènent majestueusement alentour, tandis que trois pourceaux vont en grognant visiter tous les coins de ce séjour champêtre, et qu'un vieux cheval boiteux se désaltère à une auge, sur les bords de laquelle sont perchées quelques poules, qui pondent indifféremment dans la salle du rez-de-chaussée, dans la rue ou dans la cour, trouvant probablement qu'il y a entre ces lieux fort peu de différence. Enfin, pour compléter ce tableau, quelques lapins passant par-dessous la haie d'un jardin, dont on a fait une garenne, viennent de temps à autre montrer leur tête, puis se sauvent effrayés par les aboiements d'un gros dogue, qui semble chargé de surveiller la conduite de toutes les autres bêtes.
Ce n'est pas sans peine que la berline passe sous une mauvaise porte charretière qui depuis longtemps ne se fermait plus. D'un côté, la roue enfonce dans une ornière; de l'autre, elle passe sur un tas de fumier, ce qui fait craindre un moment à M. .Ménard de voir verser la noble berline du palatin de Kava, et surtout de verser avec elle. Mais il en est quitte pour la peur. A l'arrivée de la voiture, les lapins et les pourceaux se sauvent, les canards crient, les oies et les poules s'envolent, et le chien vient aboyer sous le nez des voyageurs, tandis qu'une douzaine de manants et autant de paysannes, qui composent presque tout le village, sont venus se placer devant l'entrée de la cour pour voir les personnes qui vont descendre de la voiture.
■ — Où diable nous mène-t-on? dit Frédéric en mettant la tète à la portière, et la retirant aussitôt, parce que la roue, en remuant la vase qui remplissait cet endroit, lui avait fait jeter une odeur qui ne devait point attirer les voyageurs.
— Il faut espérer que nous ne sommes pas devant la cuisine, dit M. Ménard en se bouchant le nez.
— Rassurez-vous, messieurs, dit Dubourg, nous serons fort bien ici; vous savez qu'il ne faut pas juger sur l'apparence. Je me suis déjà arrêté dans cette auberge, et je me souviens qu'on y mange des gibelottes et des omelettes excellentes.
Quoiqu'il put paraître étonnant qu'un palatin aimât des mets aussi communs, M. Ménard ne trouva plus la cour si laide; et descendant après Dubourg, qui venait de sauter sur le fumier, il tourna les yeux de tous côtés pour tâcher d'apercevoir la cuisine.
Le maître de 1 auberge se présente, le bonnet sur l'oreille gauche et sans saluer les voyageurs ; car, habitué à ne recevoir que des charretiers ou des paysans qui tiennent peu à la politesse, il a contracté une certaine familiarité avec tous les étrangers, et l'aspect d'une voiture ne lui impose aucun respect, par la raison que ce ne sont pas de semblables voyageurs qui alimentent journellement sa maison.
Cet aubergiste est un petit homme de cinquante ans, qui boite un peu, et dont le nez bourgeonné semble accuser son intempérance.
— Allez-vous boire un coup, messieurs? dit-il en s'adressant à Ménard, qui, toujours le nez au vent, tâche de flairer le fumet d'une gibelotte, et auquel le ton de l'aubergiste paraît fort inconvenant.
— Allons, mon brave homme, dit Dubourg, conduisez-nous dans votre plus belle salle ; nous venons coucher et souper ici. Que l'on mette tout en l'air! que les broches tournent, que le feu pétille, et que l'on nous serve promptement.
— Oui, dit à son tour Ménard en frappant d'un ton protecteur sur l'épaule de l'hôte, et faites attention, mon ami, que vous avez l'honneur de recevoir chez vous M. le comte Frédéric de Montreville, M. le baron Ladislas Potoski, palatin de Rava et de Sandomir, et M. Benoît Ménard, maître ès-arts et bachelier distingué.
— Je n'aurai jamais assez de place pour loger tout ce monde-là, dit l'aubergiste, tandis que Dubourg, s'approchant de Ménard, le gronde d'avoir trahi son incognito, et le prie d'être plus circonspect à l'avenir.
— Holàî Goton!... Goton!... crie l'hôte en s'approchant du jardin, viens conduire les voyageurs pendant que je vaism'occuper des chevaux... et tu diras aussi à ma femme de songer au souper...
Mlle Goton arrive : c'est une grande et forte fille de vingt ans, brune, aux yeux noirs, et à la peau hàlée par le soleil ; ses traits ne sont pas réguliers, mais sonnez retroussé et ses belles dents, que laisse voir une bouche un peu grande, rendent sa physionomie très piquante. Si, au lieu d'un petit jupon de bure, d'une cornette de toile et d'un corsage de grosse laine bleue, Goton portait une robe qui fît valoir sa taille; si sa peau avait passé par la pâte d'amande, et ses cheveux par les mains du coiffeur, nul doute que MUo Goton ne fit à Paris de nombreuses conquêtes.
— Voulez- vous me suivre, messieurs? dit la servante en souriant aux voyageurs; car M110 Goton sourit fort souvent, parce que cela la rend plus jolie, et qu'au village, comme à la ville, une femme sait fort bien tirer parti de ses avantages. A défaut de miroir, il ne faut qu'une fontaine pour former la plus simple.
Dubourg a d'un coup d'œil vu tout ce que vaut la servante; et tout en la suivant il se dit : Avec le souper que je tâcherai défaire faire copieux, j'amuserai Ménard; avec M110 Goton, je ne m'ennuierai pas. Ah! si je pouvais trouver quelque figure sentimentale pour occuper Frédéric!... A défaut de nouvelle passion, je lui parlerai de Mm° Dernange... de toutes ses infidèles de Paris; il y aura de quoi lui faire passer sa soirée.
La plus belle salle de l'auberge est celle où mangent habituellement les charretiers, les rouliers et les paysans. Quatre marchands forains, qui étaient arrivés une heure avant les illustres voyageurs, étaient alors assis devant une table et buvaient tout en parlant de leur commerce.
L'arrivée des trois nouveaux venus ne dérange nullement les quatre hommes. Ils les regardent et continuent de boire.
— J'vas mettre vot' couvert là, dit Goton en s'approchant d'une table couverte en toile cirée.
— Non, non, dit Dubourg, nous ne pouvons pas souper ici ; vous nous servirez dans une des chambres où nous coucherons.
— C'est pourtant ici la salle où l'on mange...
— C'est possible, dit Ménard; mais M. le comte et M. le bar... enfin, nous ne voulons pas y manger.
Ces paroles font tourner la tête aux marchands, qui toisent les voyageurs en ricanant entre eux, Ménard, qui craint de les avoir fâchés cl redoute quelque scène, est déjà dans le couloir, où il attend la servante; tandis que Dubourg, qui n'est pas endurant, toi^e à son tour les quatre buveurs Pour Frédéric, l'esprit encore occupé de mille souvenirs, il fait peu attention à ce qui se passe autour de lui.
— Tu vois ben. Goton, dit l'un «les marchands en souriant d'un air moqueur, que ces messieurs sont trop huppés pour souper a côté de
nous!... Jarni!... faut prendre garde de les regarder de trop près, cela pourrait les offusquer.
■ — On ne vous parle pas, dit Dubourg; tâchez de ne point faire les nsolents, ou vous pourriez vous en repentir.
— Vraiment!... en voilà un qui veut faire le méchant!
— Par grâce, monsieur le baron, dit Ménard en passant le bout de sonnez à l'entrée de la salle, que cela n'aille pas plus loin... Ces messieurs n'ont certainement pas eu l'intention de...
— Tiens!... c'est un baron, reprend un second marchand; je. l'ai pris pour un fabricant de vulnéraire suisse, avec son foulard en sautoir.
— As-tu vu leur voiture? dit un troisième; c'est une vieille carriole à laquelle je ne voudrais pas mettre mon âne!
— Les misérables!... parler ainsi de la berline du roi Stanislas! dit Ménard; mais il murmure ces mots tellement bas, que personne ne se doute qu'il a parlé.
— Encore une fois, dit Dubourg, taisez-vous, ou nous vous apprendrons à qui vous avez affaire.
— Vraiment! disent les manants en brandissant leurs gourdins, nous pourrions ben te faire voir autre chose!...
Frédéric, qui jusqu'alors avait gardé le silence, tire de sa poche une paire de pistolets; et s'avançant près de la table où sont établis les quatre buveurs :
— Messieurs, dit-il d'un ton fort calme, quel que soit le titre que nous portions, nous sommes des hommes, et nous saurons vous le prouver; nous ne sommes pas habitués à nous servir de bâtons, mais voici qui rendra la partie égale entre nous. Tout le monde sait tirer un pistolet... Voyons qui de vous commencera avec moi.
— Oui, dit Dubourg en sortant à son tour de sa poche des pistolets d'un plus gros calibre, et voilà pour celui qui se présentera en second.
A la vue des pistolets, les marchands pâlissent et laissent tomber jeurs gourdins : les êtres qui abusent de leur force pour outrager ceux qu'ils jugent plus faibles qu'eux deviennent en général fort lâches et fort sots devant de tels arguments.
Goton pousse de grands cris à l'aspect des armes à feu; l'aubergiste accourt en boitant, et M. Ménard, voulant reculer précipitamment dans le fond du couloir, où il ne fait pas clair, va se jeter sur l'hôtesse, qui venait à son tour savoir ce qui se passait dans la salle.
L'hôtesse, avec qui nous n'avons pas encore fait connaissance, était une petite femme d'une cinquantaine d'années, à peu près aussi large que haute. Depuis quelque temps son embonpoint s'était tellement accru;
Je le tiens, il est pris. ,1'. 47.)
qu'elle n'allait qu'avec difficulté de son comptoir à sa cuisine; encore fallait-il qu'elle eût la précaution de saupoudrer certaine partie de sa personne avec de la farine, sans quoi madame se coupait en marchant, comme les petits enfants.
Cette difficulté de faire mouvoir son individu rendait lliùtesse fort sédentaire; elle passait presque toute sa vie assise dans un fauteuil, que