LIV
La voiture s'arrête [dans une rue déserte, devant une maison d assez pauvre apparence. Dubourg descend de son fiacre. Un laquais qui, à défaut de portier, semblait posté sur une porte bâtarde pour y guetter quelqu'un, s'empresse de conduire Dubourg en montant devant lui un escalier assez sale, au bas duquel on a mis deux lampions, qui semblent tout surpris de se trouver là. Mais Dubourg repasse dans sa mémoire la phrase qu'il a préparée pour son entrée chez la marquise, et il ne remarque point la malpropreté de la maison.
Le laquais ouvre une porte au premier. On entre dans une antichambre dans laquelle on chercherait en vain un meuble, et qui, quoique mal éclairée, laisse voir des murs tachés d'huile et un parquet crotté dont la couleur a disparu. Mais le valet se hâte de faire traverser cette pièce à Dubourg, et, ouvrant une autre porte qui donne dans le salon, il annonce avec emphase :
• — Monsieur le baron Potoski.
A ce nom, il se fait un grand mouvement dans le salon, et une dame se lève et s'empresse d'aller au-devant de Dubourg en lui témoignant tout le plaisir qu'elle a de le recevoir chez elle.
Dubourg répond tout ce qu'il lui vient à la tête ; il s'avance en saluant à droite, à gauche, et va se jeter dans une bergère près de la marquise de Versac qu'il commence alors à examiner. 11 voit qu'il a eu raison de ne point s'être créé d'avance une chimère. La maîtresse de la maison est une femme qui paraît bien quarante-cinq ans, malgré le soin qu'elle a de mettre du fard, de se noircir les sourcils, de se rougir les lèvres et de se blanchir le teint. Elle est mise avec élégance, et cependant sa longue robe à queue paraît la gêner ; elle a la tête surchargée de fleurs, de rubans, et un triple collier de perles descend sur un grand cou jaune, triste compagnon d'épaules décharnées, que la marquise a la barbarie d'exposer à tous les regards, comme si cela devait réjouir la vue.
Dubourg ne s'arrête pas à examiner tout cela; il se rappelle ce que lui a dit son hôtesse, et tâche de trouver la marquise charmante. Pendant que celle-ci lui adresse les choses les plus flatteuses, il jette un coup d'œil sur le salon dans lequel il se trouve.
Un vieux lustre suspendu au plafond éclaire cette pièce qui est fort grande, et dont la tenture, qui a dû être belle, commence à marquer trop d'antiquité. On a étendu sur le parquet un immense tapis qui n'a jamais été fait pour orner un salon. Le meuble est de deux couleurs; il y a une ottomane bleue et des fauteuils jaunes ; les chaises ne semblent pas non plus s'accorder ensemble. A défaut de pendule, il y a sur le milieu de la cheminée un énorme vase de Heurs et une grande quantité de flambeaux;
plusieurs tables de jeux de diverses grandeurs achèvent l'ameublement de ce salon, qui paraît à Dubourg devoir être aussi ancien que la famille de Mm6 de Yersac.
Après avoir considéré la pièce, Dubourg s'occupe de la société. Il n'y a que trois dames autre que la marquise. L'une, qui peut avoir soixante ans et que l'on appelle la baronne, ne cesse de parler de ses terres, de ses châteaux, de ses biens, de ses laquais; elle s'entrelient si haut avec tout le monde, que c'est un bourdonnement continuel. Une jeune femme assez jolie, mais qui semble un peu gauche et n'ouvre la bouche que pour rire ou pour dire oui ou non, est appelée la vicomtesse de Fairfignan ; tandis que la troisième, qui peut avoir trente ans, et que l'on nomme Mme de Grandcourt, est couchée négligemment sur l'ottomane, et semble faire la coquette en jetant sur tous les hommes des regards langoureux, et roulant des yeux qui ont été beaux, mais qui sont tellement cernés et battus, qu'il semble que les sourcils en fassent le tour.
Sept ou huit hommes forment le reste de la compagnie : chacun s'appelle monsieur le comte, monsieur le baron ou monsieur le chevalier. Tous cependant n'annoncent pas dans leur mise l'opulence et la grandeur. M. le chevalier a un frac dont les manches sont si courtes, qu'elles n'approchent pas de son poignet; et quand il tire son mouchoir, il a grand soin de se retourner et de le cacher à la société.
Le comte a des manchettes de dentelle déchirées, et un jabot sali de liqueurs et de tabac. 11 étale avec complaisance sa main, à laquelle brillent de grosses bagues à pierres rouges et jaunes; mais la noirceur de celte main fait un effet singulier avec les manchettes et les bijoux.
Enfin le baron, qui est coiffé en poudre et paraît fort embarrassé de sa queue qui se fourre toujours en dedans de son collet, a un habit noir tout neuf et une vieille culotte de nankin, sur laquelle il secoue à chaque instant de vieilles breloques en fruits et en coquillages d'Amérique.
Les autres hommes sont mis dans le même goût. Dubourg, étonné de la tournure de tous ces nobles personnages, se dit : Mais, sacrebleu! si mon hôtesse ne m'avait pas donné des renseignements sur la marquise de Yersac, je croirais que je suis chez une revendeuse à la toilette et avec des comtes de la rue Vide-Gousset.
Cependant la conversation ne languit pas. Tout le monde parle, rit, cause. On témoigne au baron Potoski la plus grande considération ; la marquise l'accable de politesses; la vieille baronne lui propose déjà de venir à sa terre, la comtesse le regarde en souriant, et Mme de Grandcourt lui lance des œillade? dont l'expression n'est pas équivoque, tandis que les hommes applaudissent à tout ce qu'il dit-. Dubourg est sensible à ces
égards, car les hommes les plus habiles et les plus fins se laissent toujours séduire par ce qui flatte leur amour-propre.
On apporte du punch, des liqueurs, des gâteaux. Toute la société tombe dessus. La vieille baronne boit comme un Suisse, la vicomtesse se bourre de gâteaux, et la langoureuse Grandcourt avale deux verres de punch de suite en s'écriant qu'il n'est pas assez fort.
Dubourg imite ses voisins; il prend du punch et fait compliment à Mme de Versac de la gaieté de sa société.
— Oh! nous sommes sans gêne, répond la marquise, entre gens qui se valent, doit-on établir d'ennuyeuses cérémonies?
— Eh bien ! vous avez raison ; j'aime ça, dit Dubourg, que le punch commence déjà à mettre en train. L'étiquette est un fardeau qu'il faut déposer à la porte des gens d'esprit.
— Ah! monsieur de Potoski, vous parlez comme Barème! dit la vieille baronne en retournant au punch. Vous êtes un palatin de la vieille roche... v
— Non pas très vieille, madame...
— Mais de la bonne, au moins, dit Mme de Versac en appuvant légèrement son pied sur celui de Dubourg, qui se retourne et tâche de la regarder tendrement, en avançant doucement sa main derrière la marquise, qui se laisse pincer la fesse sans avoir l'air d'y faire attention, ce que Dubourg trouve extrêmement distingué.
— Moi, j'aime bien dire des bêtises!... dit la jeune vicomtesse qui commence à risquer quelques phrases depuis qu'elle a mangé. Je m'ennuie ousquon est sérieux.
Leousque delà vicomtesse fait faire une légère grimace à Dubourg; Mme de Versac, qui s'en aperçoit, s'empresse de lui dire à l'oreille : C'est une Allemande; elle a beaucoup d'accent.
— Mais est-ce que vous ne nous faites rien faire ce soir, madame la marquise? dit le chevalier en tirant ses manches pour les allonger.
— C'est vrai, ma petite, dit la baronne; pourquoi ne nous faitesvous pas jouer?...
— Ah! oui, faisons quelque chose, dit Mrao de Grandcourt en roulant des yeux languissants; il faut toujours que je fasse quelque chose, moi.
— M. de Potoski ne joue peut-être point? dit la marquise en se retournant vers Dubourg.
— Pardonnez-moi, madame, oh! je joue très volontiers.
— En ce cas, je vais établir les parties... Vous voulez donc bien en être, baron?
— Avec grand plaisir, dit Dubourg, enchanté de trouver un moyen pour retirer sa main qu'il commence à être las de tenir sous les formes de Mm0 de Versac. On forme des parties d'écarté ; le chevalier propose un petit creps pour les dames : et Dubourg se dit : Il paraît que dans la haute compagnie les dames ont des goûts tout différents des bourgeoises; peutêtre Mme la marquise aime-t-elle aussi le biribi.
On a mis M. de Potoski à une table d'écarté avec le comte, que ses manchettes n'empêchent point de battre les cartes avec une rare habileté. Le jeu ne tarde pas à s'animer. Un grand monsieur sec. placé près de Dubourg. parie pour lui des rouleaux de vingt-cinq louis, qu'il pose sur la table sans les dérouler, et qui passent lestement dans les poches du comte, sans que le grand monsieur, qu'à son costume râpé on prendrait pour un malheureux solliciteur, ait seulement l'air de faire attention à sa perte.
— Yoilà des gens qui jouent fort noblement, se dit Dubourg; et ne voulant pas rester en arrière de son parieur, il double aussi ses enjeux, et son argent passe dans les mains à manchettes. Mais le punch circule avec abondance ; pour satisfaire M~e de Grandcourt on l'a fait beaucoup plus fort; les têtes se montent, les esprits s'échauffent et le jeu s'anime.
AIme de Versac vient se placer auprès de Dubourg.
— Je veux porter bonheur à M. de Potoski, dit-elle en s'asseyant tout contre lui, et en lui montrant une rangée de dents placées en défenses de sanglier.
— Puissiez-vous changer la veine, madame! dit Dubourg", qui perd déjà plus de mille francs qu'il veut absolument rattraper. Mmc la marquise ne lui répond qu'en posant tendrement son pied sur le sien. Chaque coup que perd Dubourg, elle appuie un peu plus fort, et tâche de l'étourdir sur sa perle en lui disant des choses fort tendres, mais que déjà Dubourg n'écoule plus.
— J'espère vous voir souvent, monsieur de Potoski...
— Oui, madame... Dix louis de plus cette fois...
— Je suis beau joueur, dit le comte ; je tiens tout ce que l'on veut.
— Oni, certes, dit la marquise, M. le comte vous donnera votre revanche, si vous perdez ce soir...
— Si je perds !... murmure Dubourg, je le crois bien ! près de deux mille francs... Quel accroc à ma caisse !
— Vous viendrez à ma maison de campagne sur les bords du Rhône, mon cher Potoski... Je veux que vous y veniez...
— Oui, madame la marquise... oui, sans doute... Toujours le roi de l'autre côté ! c'est une chose surprenante!...
— Nous nous promènerons clans mon parc...
— Encore perdu !...
— Nous respirerons le soir le zéphir et la fraîcheur...
— On étoulle ici !...
— Prenez donc quelque chose...
■ — Je voudrais reprendre seulement ce que j'ai perdu !...
— Restez-vous longtemps à Lyon?
— Le diable m'emporte si j'en sais rien !...
Et Dubourg, qui perd mille écus et s'ennuie de sentir sur son pied celui de \Ime la marquise, se lève brusquement et fait quelques tours dans le salon.
Mme de Grandcourt est étendue dans un coin sur une chaise longue. Un petit monsieur à moustaches et à favoris est assis à ses pieds sur un tabouret ; il a passé une de ses mains derrière la taille de sa belle, et l'autre paraît égarée dans les plis d'une robe de satin fanée.
Un peu plus loin, la vieille baronne et la jeune vicomtesse jouent au creps avec le chevalier. Les dames ont la figure très animée : la baronne a toujours un verre de punch devant elle, et elle roule des yeux effarés sur les dés, se disputant et criant pour une pièce de dix sous qu'elle ne veut pas avoir perdue. La vicomtesse a retrouvé la parole en mangeant des brioches ; et elle fait par-ci par-là des pataquès qui devraient ouvrir les yeux à Dubourg, s'il avait encore la tête à lui ; mais il n'y est plus : la perte qu'il a faite a troublé sa raison déjà échauffée par le punch et les liqueurs. Il se promène à grands pas dans le salon, regardant sans voir, écoutant sans entendre les politesses de la marquise, se passant la main sur le front, comme pour calmer ses idées; voulant s'éloigner... mais revenant toujours vers la table de jeu en se disant : Il faut absolument que je rattrape mes mille écus.
Il va s'asseoir devant la table de creps, et appelle le comte, qui cause dans un coin avec l'homme en habit râpé, qui pariait toujours des rouleaux de louis qu'on ne voyait pas.
— Monsieur, dit Dubourg en élevant la voix, j'espère que vous no refuserez pas de me donner ma revanche à ce jeu, où je sciai peut-être moins malheureux.
— Avec grand plaisir, répond le comte à manchettes.
Il court sur-le-champ vers la table de reps, que la vieille et la vicomtesse quittent aussitôt ; bientôt même elles disparaissent de L'appartement, ainsi que Mm0 de Grandcourt; mais Dubourg est trop occupé de son jeu pour faire attention à la disparition de ces dames.
Tous les hommes sont venus faire cercle autour de la partie de creps.
On laisse à Dubourg le choix d'èlre ponte ou banquier. Il préfère ce dernier avantage, et Mm° la marquise, placée contre sa chaise, a toujours soin de lai présenter le cornet et de ramasser les dés pour lui. Dubourg perd; il ne sait plus ce qu'il fait; il jette dans le salon les dés et les cornets. On lui propose un trente-et-un ; il accepte : c'est pour le rachever ; en moins d'une demi-heure le restant de sa caisse y passe.
Dubourg se tâte... il fouille dans ses poches, dans ses goussets... il n'a plus rien ; il a tout perdu... et cet argent n'était pas le sien. Il ne parle plus, il se promène pendant quelques moments, pâle, défait, se mordant les lèvres, se serrant les poings, et lâchant de temps à autre quelques jurons. Les bougies du lustre commencent à s'éteindre; les comtes et les chevaliers chuchotent entre eux et semblent embarrassés; la marquise est dans un coin, elle ne croit pas le moment favorable pour aller marcher sur le pied de M. de Potoski.
Enfin Dubourg, sortant de son abattement, paraît avoir pris son parti. Il va chercher son chapeau, qu'il a placé sous un fauteuil ; il sort du salon, dont il referme la porte avec violence, et traversant l'antichambre où quatre grands gaillards, dont un seul est en livrée, sont occupés à boire, il ouvre la porte du carré, et descend l'escalier. Il n'est qu'à moitié chemin lorsqu'en voulant mettre son chapeau sur sa tête, il s'aperçoit qu'il ne tient qu'un mauvais claque sans ganse et sans coiffe, qu'on a mis à la place de son beau chapeau à plumet.
— Ah! pour le coup, c'est trop fort! dit Dubourg en remontant l'escalier; non contents de m'avoir escroqué mon argent, ils veulent encore m'escroquer mon chapeau!... Ah ! messieurs les comtes et les chevaliers, nous allons voir cela.
Dubourg sonne avec violence : on ne vient pas. Il sonne de nouveau, et cogne contre la porte avec ses pieds et ses mains; on lui ouvre enfin.
— Que voulez-vous? lui demande brusquementle valet en livrée.
— Ce que je veux? mon chapeau, que ton chevalier de je ne sais quoi a pris à la place de son méchant claque.
— On n'a pas de chapeau à vous ici...
— Comment ! drôle, tu oses me dire cela?
— Silence, monsieur! ne faites pas tant de bruit dans la maison, cela déplaît à Mmo la marquise.
— Va-t'en au diable avec ta marquise, qui se laisse pincer le derrière pour ruiner les gens... je veux rentrer ; je saurai bien me faire rendre mon chapeau...
— Vous n'entrerez pas ! A moi, mes amis ! voici un monsieur qui veut faire du bruit.
Avant tout il faut voir un médecin. (P. 87.)
Les trois autres hommes accourent. Ils saisissent Dubourg par les épaules ; en vain il se débat, il n'est pas le plus fort. On lui fait ainsi descendre l'escalier. Dubourg' crie, les traite de canailles, de fripons, ainsi que leurs maîtres ; les quatre grands drôles ne lui répondent pas et le poussent jusque dans la rue en lui refermant sur le nez la porte de la maison.
UV. 302. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET Cis. UV. 302
— Ah ! les misérables ! s'écrie Dubourg en rajustant son habit, que, flans la lutte qu'il vient de soutenir, il a manqué perdre aussi ; ah ! les gredins !... quelle jolie soirée j'ai faite là!... Ouf!... Ramassons des pierres, cassons les vitres. Mais, non. appelons... il passera sans doute quelque patrouille...
Il reste un moment dans la rue, indécis sur le parti qu'il prendra. Cependant il est fort tard, la rue est déserte ; en restant là il s'expose à être arrêté lui-même ; il réfléchit qu'il est étranger dans cette ville, et qu'il s'est donné un titre qui ne lui appartient pas. Tous ces motifs le déterminent à attendre le lendemain pour chercher à obtenir justice de Mmc la marquise. En attendant, il faut tâcher de retrouver son chemin et son hôtel.
Mais comment se présenter devant Frédéric et devant Ménard après avoir perdu tout l'argent qu'ils lui avaient confié?... Il n'a plus rien, et ils doivent à leur hôtel une somme assez forte.
Dubourg se frappe la tête et se donne des coups de poing en marchant ^ans les rues de Lyon. Enfin, il se trouve devant leur hôtel; alors il s'adresse le discours suivant : — Il faut toujours que je finisse par mo consoler... Quand je passerais la nuit dans la rue à me battre, cela ne ferait pas revenir un sou dans ma caisse... Allons donc nous coucher! demain nous verrons à nous tirer de là.