‹ La laitière de MontfermeilChapitre 63 sur 102 · LA VOILA · texte numérisé non relu

LA VOILA

Frédéric en rentrant le soir à l'hôtel avait trouvé Ménard assis, seul, devant les restes d'un poulet au cresson avec lequel le ci-devant précepteur avait passé une partie de sa soirée. Etonné de ne point voir Dubourg, le jeune comte en avait demandé des nouvelles à Ménard, qui lui avait répondu que monsieur le baron était allé dans une des premières maisons de la ville, qui lui avait envoyé une invitation.

Dubourg invité à Lyon où il ne connaît personne, cela paraît singulier à Frédéric, qui craint que cette première maison ne soit de la façon de son ami. Il se garde bien cependant de communiquer ses soupçons à Ménard, et se contente de le prévenir qu'il veut partir le lendemain.

— Monsieur le baron n'est plus pressé, dit Ménard, il se trouve fort bien à Lyon.

— Et ce matin il me pressait encore de partir !

— Il paraît que l'invitation qu'il a reçue a changé ses projets.

— Monsieur le baron dira ce qu'il voudra, nous partirons demain. Ménard ne répond rien et va se coucher, trouvant que son élève en

agit bien librement avec un homme comme le palatin; et Frédéric en fait autant, quoiqu'un peu inquiet de l'absence de Dubourg.

Le lendemain, le jeune comte et Ménard sont de bonne heure dans la pièce où ils ont habitude de se réunir pour déjeuner. Mais Dubourg ne paraît pas.

— Ne serait-il pas rentré cette nuit? demande Frédéric.

— Pardonnez-moi, monsieur, dit un des valets de l'hôtel, monsieur le baron est rentré vers les trois heures du matin; il paraissait même très fatigué; il est encore couché.

— Quelle folie de passer la nuit quand nous devons aujourd'hui nous mettre en route ! Mais où diable a-t-il été? Allez donc l'avertir que nous l'attendons.

Le temps se passe. Le valet revient annoncer que monsieur le baron est malade et ne peut se lever.

— Le coquin se sera grisé hier, se dit Frédéric ; et, suivi de Ménard, qui a commencé par se frotter les tempes et le nez avec du vinaigre, de crainte d'attraper le mauvais air, il se rend dans la chambre de Dubourg.

Ce dernier est couché; il a enfoncé son bonnet de coton sur ses yeux, il a mis son mouchoir en marmotte par-dessus, et il donne h sa figure une expression tellement piteuse, qu'on croirait, en le voyant, qu'il souffre et languit depuis trois mois sur son lit.

Ménard s'arrête au milieu de la chambre et porte à son nez un ilacon de vinaigre des quatre voleurs en disant bas à Frédéric:

— Ah! mon Dieu !... comme il est déjà changé !

— Qu'as-tu donc, mon pauvre Dubourg? dit Frédéric en s'approchant du lit et en prenant la main du malade, qui a employé tous les moyens connus pour se donner la fièvre.

— lîélas ! mon cher ami... je me sens bien mal...

— Commentée mal est-il venu?

— Ah!... c'est un événement... c'est la suite d'une aventure terrible... c'est la révolution que tout cela m'a causée !...

— Avant tout il faut voir un médecin.

— Je cours en chercher un, ainsi qu'un apothicaire, dit Ménard qui est pressé de sortir pour prendre l'air.

— Non, non, mon cher monsieur Ménard, répond Dubourg d'une voix faible, je n'aime pas les médecins... nous avons tout le temps...

Hippocrate lui même a dit : Vita brebis, ars long a, experientia fallax !...

— Oui, monsieur le baron ; mais, plus loin, Hippocrate a dit aussi...

— Ah ! de grâce, laissez là Hippocrate, s'écrie Frédéric, qui croit lire dans les yeux de Dubourg qu'il n'est pas aussi malade qu'il veut le paraître; et puisque tu ne veux pas de médecin, apprends-nous au moins la cause de ta maladie et cette aventure terrible...

— Oui, dit Ménard. en ayant soin de s'asseoir assez loin du lit pour respirer l'air de la porte. Sachons si cela peut devenir contagieux.

Dubourg se met sur son séant ; il lève les yeux au ciel, pousse quelques gémissements plaintifs, enfonce encore son bonnet de coton sur ses yeux, et commence son récit du ton le plus lamentable.

— Le respectable M. Ménard a dû te dire, mon cher comte, que j'avais reçu hier une lettre d'invitation d'une des premières maisons de cette ville... C'est du moins ce que mon hôtesse m'a assuré, et certes sans cela...

— On me l'a dit... après, explique-toi donc, dit Frédéric impatienté des détours que prend Dubourg avant d'arriver au fait.

— Doucement! mon cher Frédéric, je ne suis pas en état d'aller si vite. Je partis donc en fiacre, hier au soir, après avoir fait une toilette assez soignée...

— Oui, j'ai vu que tu as pris un de mes habits...

— Tu sais bien que j'ai perdu ma garde-robe avec ma berline...

— Après...

— Je ne sais par quelle fatalité il s'est trouvé que j'avais justement dans la poche de ton habit le portefeuille renfermant notre fortune...

— Aïe! cela va mal, dit tout bas Frédéric, tandis que Ménard, plus inquiet, commence à rapprocher sa chaise.

— Eh bien?... achève donc...

— Eh bien! monsieur le baron...

— Eh bien ! mes nobles et chers amis, en sortant du cercle brillant où j'étais resté un peu tard, à la vérité... je n'ai pas trouvé de voiture... J'étais seul dans une rue que je ne connaissais pas... Tout à coup quatre brigands fondent sur moi... Hélas ! je n'avais pas d'armes! je me défends comme un lion !... Mais c'est en vain! Ils me battent, me roulent, me jettent à terre... et, ce qu'il y a de pis, me volent tout ce que j'avais sur moi...

— Ah! mon Dieu !... Et vous aviez notre caisse? s'écrie Ménard.

— Je l'avais!

■— Et vos quinze mille francs...

— Tout!... tout, vous dis-je... 11 ne me reste rien... que ce que vous avez sur vous... Us m'ont pris jusqu'à mon superbe chapeau, dont la ganse valait soixante francs.

— Quel événement! et qu'allons-nous faire? dit Ménard, qui était désolé en songeant qu'après avoir vécu en seigneurs, ils vont se trouver réduits aux expédients.

Frédéric ne dit rien; il suspecte le récit de Dubourg. Celui-ci, qui s'en aperçoit, veut tâcher de le persuader en s'écriant à chaque minute ;

— Quelle fatalité !... être attaqué... volé !... Ces choses-là sont faites pour moi...

— En effet, monsieur le baron, il paraît que vous n'êtes pas heureux, dit Ménard, qui se souvient du vol de la berline.

— Et chez qui avez-vous passé la soirée? dit Frédéric.

— Chez Mmo la marquise de Versac.

— Chez Mme de Versac!... C'est bien singulier, je l'ai vue hier à sa maison de campagne.

— Tu l'as vue!... Comment!... est-ce que tu la connais? s'écrie Dubourg d'une voix qui n'est plus celle d'un malade.

— Mmo de Versac est venue quelquefois chez mon père, lors de son séjour à Paris, l'année dernière. Pendant la belle saison elle habite sa maison de campagne. Hier je l'ai vue, te dis-je; elle m'a fait d'aimables reproches sur ce que je ne passais point quelque temps à sa campagne, et, certes, elle n'est pas revenue à la ville.

— Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu me dis là?... Quel âge a celte marquise?

— Vingt-huit ans au plus; sa demeure, ici, est sur la place Bellecour.

— Ah! mille cigares! c'était une marquise de contrebande... Triple sot! et je m'en suis pas aperçu!...

Dubourg se lève, il saule sur son lit, il se roule sur sa couverture, il arrache son bonnet, qu'il jette dans sa chambre; Ménard s'écrie :

— Monsieur le baron a le transport,... je cours chercher un apothicaire...

Le précepteur est sorti. Frédéric n'en est pas fâché, cela lui laisse la liberté de s'expliquer avec Dubourg; mais pendant quelques instants celui-ci ne veut pas se tenir tranquille : il est furieux après les soi-disant comtes et chevaliers. Il s'habille à la hâte, en jurant qu'il retrouvera son baron aux breloques, son chevalier râpé et son fripon à manchettes; qu'il cassera les dernières dents de la baronne, qu'il donnera des soufilets à la vicomtesse et fessera Mm° la marquise.

Enfin Frédéric parvient à se faire entendre :

— Tu as donc joué hier, malheureux? et c'est là qu'est passée notre caisse?

— Ah! mon ami, bats-moi!... tue-moi!... Je sens que je suis un vaurien !... Mais vraiment tu en aurais fait autant à ma place... Comment, quand on prend un nom respectable... Moi, j'y vais en toute confiance !... j'espérais déjà faire un mariage avantageux... Je n'entends autour de moi que des gens qui disent : ma terre, mon château, mes gens... mes millions! comme je dirais : ma canne et mon chapeau!... Enfin ils m'ont étourdi de politesses et de liqueurs. .. J'aurais pourtant dû remarquer que tout cela était louche!... mais que veux-tu! Je n'ai pas malheureusement l'habitude de la bonne compagnie ! J'ai pris les serrements de pied de l'une pour de la noblesse, et les pataquès del'autre pour un accent allemand. On jouait!... j'avoue que j'aime le jeu! et ils m'ont tout escroqué !...tout, jusqu'à mon chapeau ! . . . mais cela ne se passera pas ainsi ! . . .

— Où vas-tu? dit Frédéric en voulant retenir Dubourg qui prend son claque pour sortir.

— Laisse-moi... laisse-moi... Je veux retrouver mes fripons, et peutêtre... Attends-moi ici...

Dubourg ouvre la porte au moment où Ménard revient avec un garçon apothicaire, qui tient dans chaque main des potions calmantes.

Dubourg; pousse brusquement Ménard, qui veut l'arrêter, et descend l'escalier quatre à quatre, tandis que le précepteur tombe sur l'apothicaire, qui tombe avec ses potions.

— Il faut faire courir après lui, dit Ménard, qui croit que Dubourg a une fièvre chaude. Ce n'est pas sans peine que Frédéric parvient à lui faire renvoyer l'apothicaire, en lui assurant que le baron va beaucoup mieux.

Dubourg se rend à la demeure de sa fausse marquise, dont il a conservé l'adresse. Il faut aller à pied maintenant, et l'on ne se donne plus des airs de seigneur. Le lorgnon irait très mal avec le vieux claque qui n'entre pas à moitié sur la tète de Dubourg. Mais dans ce moment il ne s'occupe pas de sa tournure, il ne songe qu'à son argent. Arrivé devant la maison où il est allé la veille, et qu'il reconnaît facilement, l'ayant dans la nuit considérée assez longtemps, il entre dans l'allée, dont la porte est ouverte: il monte l'escalier, écoute, regarde autour de lui et n'entend rien. Il sonne à la porte de l'appartement duquel on l'a renvoyé si brusquement; on ne lui ouvre point. Il sonne plusieurs fois avec plus de force; enfin le cordon de la sonnette lui reste dans la main, mais la porte ne s'est pas ouverte.

— Ouvrez, drôles, fripons!... ou je vais chercher un commissaire. crie Dubourg en se collant contre la serrure. Une vieille femme paraît sur le palier de l'étage supérieur et demande pourquoi l'on fait ce tapage.

— Je veux parler aux personnes qui demeurent au premier, dit Dubourg.

— Il n'y demeure plus personne, monsieur ; c'était loué en garni à une femme qui Ta quitté avant le jour.

Dubourg est pétrifié. Il voit qu'il n'y a plus d'espoir de ravoir son argent. Il s'en retourne lentement et tristement à l'hôtel, et aborde Frédéric et Ménard d'un air consterné.

— Eh bien, les voleurs? dit Frédéric.

— Ah! mon ami !... ils ont pris la clef des champs!...

— J'en étais sur.

— Du moins, monsieur le baron, avez-vous porté plainte chez le commissaire?

— Monsieur Ménard, j'ai fait tout ce qu'il fallait faire... mais je crois que nous pouvons dire adieu à notre argent.

— Et comment donc allons-nous faire?...

— C'est à quoi il faut songer. Combien possédez-vous d'argent, monsieur Ménard?

— Deux louis, pas davantage, monsieur le baron.

— Et toi, Frédéric?

— J'en ai dix environ !...

— Ce n'est pas seulement de quoi payer notre hôte, auquel nous devons à coup sûr plus de cent écus?...

— Quoi! il n'est pas payé?...

— Est-ce qu'on fait payer d'avance des gens comme nous?

— Et avoir fait une telle dépense !...

— Il fallait bien vivre : qu'importe, puisque nous ne pouvons pas payer, que nous devions cent francs ou cent écus?

— Cependant nous ne quitterons pas cet hôtel sans solder notre compte, et nous ne continuerons pas nos voyages sans argent.

— Ce me semble en elfel difficile, dit Ménard.

— Pour en avoir, je ne vois qu'un moyen, dit Dubourg, c'est d'en demander à M. le comte de Montre ville ; certainement il ne laissera pas son lils dans l'embarras.

— Demander de l'argent à M. le comte... et il n'y a pas encore In us semaines que nous avons quitté Paris! Que va-t-il penser?... mun Ménard en soupirant. Si monsieur le baron écrivait plutôt a son inten lant de Rava ou de Krapach?

— Ah!... j'écrirais bien volontiers... mais il y a si loin!... 1 laut au moins deux mois avant de recevoir une réponse, parce que dans ce moment-ci les avalanches gênent beaucoup les courriers...

— Comment, monsieur le baron, en été?

— C'est justement en été que la neige fond. Pardieu, si nous étions en hiver, on ferait la moitié du chemin en patinant. Nous ne pouvons pas attendre tout ce temps dans cette auberge; il nous faut de l'argent tout de suite...

— Mon cher Ménard, dit Frédéric, il faut absolument en demandera mon père.

— Je vais donc lui écrire le malheur arrivé à monsieur le baron...

— Non pas, non pas !... c'est à vous qu'il avait confié les fonds, c'est vous qui avez été volé, il est très inutile de lui parler de moi... Figurezvous que c'est vous que l'on a volé cette nuit...

— Allons, mon cher Ménard, écrivez à mon père une lettre bien pathétique...

— Diable!... c'est fort difficile...

— Je vais vous la dicter, si vous voulez.

— Vous me ferez plaisir, monsieur le baron.

Ménard prend la plume, et Dubourg lui dicte la lettre suivante :

« Monsieur le comte,

« J'ai l'honneur de vous apprendre notre heureuse arrivée à Lyon, où je viens d'être attaqué en rentrant le soir à notre hôtel, et volé de tout ce que nous possédions, ce qui nous met dans un grand embarras, dont nous vous prions de vouloir bien nous tirer le plus tôt possible. Du reste, M. votre fils se porte comme Esculape, et les voyages paraissent lui faire grand bien. Il me charge de vous offrir ses très respectueux hommages. »

Ménard signe cette lettre, à laquelle Dubourg voudrait que Frédérci ajoutât quelques mots bien tendres. Mais Frédéric n'a jamais menti à son père, et il préfère ne rien lui écrire plutôt que de chercher à lui en imposer.

La lettre est mise à la poste, et il faut en attendre la réponse. Heureusement leur hôte ne parait nullement inquiet. Il a, d'ailleurs, une chaise et des chevaux, ce qui, au besoin, serait plus que suffisant pour le payer ; cela rassure Frédéric, qui engage cependant ses compagnons à faire moins de dépense pour leur table; mais Dubourg n'est pas de cet avis, il pense au contraire que cela pourrait donner des soupçons sur leur situation, et Ménard est encore de l'opinion de M. le baron.

Frédéric reprend ses promenades, mais Dubourg ne reprend plus les siennes avec Ménard ; il ne se soucie pas, après avoir étalé sa tournure

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Dubourg passe ses journées a philosopher

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philosophe, mais qui écoute le baron qu'il croit fort savant, et dont pourtant il n'est plus aussi ravi d'être le compagnon de voyage, parce qu'il récapitule leurs aventures, depuis que le palatin les a jetés dans un fossé avec sa berline, et s'aperçoit que If. de Potoski porte avec lui un certain guii-non dont ils ressentent déjà les effets.

Enfin, au bout de dix jours on reçoit une réponse du comte : elle est adressée à M. Ménard. mais c'est Frédéric qui brise en tremblant le cachet.

— Regarde d'abord dans la lettre, lui dit Dubourg.

On v trouve un effet de six mille francs sur un banquier de Lyon.

— Bon! voilà de quoi nous faire supporter les reproches du papa, dit Dubourg; maintenant, lis-nous sa lettre.

H. de Montreville n'écrivait à If. Ménard que ces mots :

« Je ne crois aucunement à l'histoire de voleurs que vous me faites, mais je veux bien pardonner une première folie de mon fils; j'espère cependant qu'elle le rendra plus sage. Je vous envoie de l'argent, mais ne comptez plus sur une pareille indulgence. »

— Il ne nous a pas crus, dit Frédéric.

— Je crains qu'il ne soit fâché, dit Ménard.

— Eh! tranquillisez-vous, il s'apaisera. Nous allons désormais voyager comme trois petits Amours de carton ; nous serons sages, rangés, philosophes enfin... ce qui ne nous empêchera pas de nous bien nourrir, parce que cela est nécessaire à la santé ; n'est-il pas vrai, monsieur Ménard ?

— Credo equidem, monsieur le baron.

— Mais plus de train, d'étalage... Je reprends l'incognito...

— Quoi, monsieur le baron!...

— Oui, monsieur Ménard; d'ailleurs, avec six mille francs nous ne pourrions pas faire longtemps les seigneurs... je veux dire tenir notre rang.

— Mais, monsieur le baron, quand vous aurez reçu des réponses de Rava et de Krapach?...

— Ah! ce sera différent... mais je crains que nous n'en ayons point de longtemps. Quant à la caisse, je crois qu'il faut la laissera Frédéric. Il a du calme, du sang-froid... c'est ce qui convient à un caissier.

— C'est dommage, se dit tout bas Ménard: nous vivions si noblement quand M. le baron pavait!

Tous les arrangements terminés, on solde le compte de l'hôte. Pour trois semaines passées dans l'hôtel, il se monte à huit cent cinquante francs, ce qui écorne déjà beaucoup l'envoi du comte ; mais pendant ce temps on a été logé et nourri en seigneurs. Dubourg n'éprouve que le regret de ne pouvoir continuer à faire la même dépense, Ménard soupira

en songeant aux excellents repas qu'ils ont faits, et Frédéric dit tout bas à Dubourg :

— Mon ami, en allant aussi vite, nous n'aurions pas été bien loin- On a vendu les chevaux de M. le comte, on s'arrange avec un conducteur pour s'éloigner de Lyon.

— Voilà deux haltes qui vous coûtent cher, monsieur le baron, dit Ménard; une berline et cinquante mille francs la première fois!... quinze mille francs la seconde!... on ne pourrait pas voyager longtemps à ce prix-là!...

— Maintenant, je suis tranquille, monsieur Ménard; je défie bien qu'on me vole. Socrate trouvait sa maison assez grande pour y recevoir ses amis ; moi, je trouverai ma bourse assez pleine tant que Frédéric payera pour moi.

M. Ménard ne répond rien à cela : la comparaison ne lui semble pas heureuse.

Au lieu de suivre la route de Turin, Frédéric fait prendre celle de Grenoble; il veut visiter cette ville et ses environs, il veut surtout admirer cette Chartreuse dont l'aspect, sauvage étonne et frappe le voyageur. Dubourg n'est pas pressé d'arriver en Italie, peu lui importe de quel côté on se dirigera. D'ailleurs, depuis sa dernière équipée, il ne se permet plus de donner ses avis. Quant à Ménard, il est toujours soumis aux désirs de Frédéric, mais le nom de la Chartreuse l'a fait frémir : il craint que son élève ne veuille se loger dans quelque ermitage, et il ne se sent aucun goût pour la vie frugale.

En approchant des bords de l'Isère, le pays devient plus pittoresque, plus montagneux, plus imposant. Des bouquets de bois coupentles prairies ; les ruisseaux, après avoir baigné une plaine, vont se perdre en cascades sur des rochers. Ce ne sont plus les bruyants environs de Paris, les sites délicieux des bords du Rhône; c'est un tableau plus sérieux, [dus majestueux peut-être, qui porte dans l'âme une douce rêverie, et vous transporte bien loin des villes, dont vous n'entendez plus le fracas.

— Que ce pays me plaît ! dit Frédéric; j'y trouve je ne sais quel charme qui séduit mon cœur comme mes veux... Qu'il est doux de se promener sous ces ombrages!.,.

— Pour y rêver à Mmo Démange ,n'est-ee pas?

— Oh ! non, Dubourg; depuis longtemps je t'assure qu'elle est loin de ma pensée, ainsi que toutes ces coquettes que j'ai connues à Paris.

— Mais alors, à qui donc rèves-lu, dans tes longues promenades solitaires?

— Hélas ! je ne sais... je rêve un être que je ae connais pas.,, je rêve une femme jolie, tendre, aimante, lidèle surtout !...

— Et tu la cherches au bord des ruisseaux?

— Je ne la cherche pas, j'attends que le hasard me la fasse rencontrer!...

— Si ce hasard n'arrivait que dans trente ans, vous seriez un peu mûrs tous les deux.

— Ah ! Dubourfi, que tu es impatient ! tu n'as aucune idée de l'amour...

— Mon ami, c'est une poupée que chacun habille à sa manière... n'est-il pas vrai, monsieur Ménard?

— Monsieur le baron, je ne puis pas répondre ad rem.

On arrive à Grenoble, où l'on renvoie le conducteur ; là ce n'est plus comme à Lyon; mais, quoique l'auberge soit moins fastueuse, on y est bien nourri : la volaille est abondante et le vin fort bon. M. Ménard et Dubourg prennent assez bien leur parti.

Le lendemain de leur arrivée, Frédéric et ses deux compagnons se sont mis en route pour aller voir la Chartreuse. Dubourg, ne faisant plus le seigneur, aime autant accompagner son ami que de rester avec M. Ménard, et ce dernier se décide aussi à les suivre, quoiqu'il soit mauvais marcheur, et que Frédéric, pour mieux admirer le paysage, veuille faire la route à pied.

La Chartreuse, où Ton arrive après un chemin de près d'une demijournée, se présente à vous environnée de montagnes couvertes de sapins, de vallées fertiles, de prairies et de gras pâturages. En y arrivant par Fourvoyerie, on suit un chemin taillé dans le roc, en côtoyant sur la gauche un torrent, tandis qu'à droite s'élève un rocher de soixante pieds de haut. On éprouve un sentiment nouveau, un mélange d'admiration et d'effroi, à l'aspect de ce site sauvage ; on s'arrête pour contempler le rocher de l'Aiguille, qui est près de la porte de clôture de la grande Chartreuse.

Frédéric admire, Dubourg regarde, et Ménard soupire ; mais l'accueil hospitalier que les voyageurs reçoivent à la Chartreuse ranime les esprits du pauvre précepteur, qui, tout en convenant que ce pays offre des points de vue admirables, sent qu'il préfère son petit appartement, au quatrième, dans la rue Bétisy, à la cellule la plus pittoresque de la Chartreuse, dans laquelle d'ailleurs on fait constamment maigre. Il n'est pas donné à tout le monde de sentir les beautés de la nature, et c'est avec infiniment de plaisir que Ménard reprend le chemin de Grenoble, quoique Frédéric lui propose de coucher à la Chartreuse pour ne point trop se fatiguer ; mais Ménard assure qu'il n'est pas las, et que les cinq lieues ne l'effraient point : on se remet donc en route après le dîner.

Le soleil va se coucher, et nos voyageurs sont encore à quatre lieues

de Grenoble, parce que Frédéric s'arrête à chaque instant pour faire admirer à son ami une vallée, un moulin, un paysage charmant. Chaque fois que Frédéric s'arrête, Ménard s'assied sur le gazon, et l'on a ensuite beaucoup de peine à le remettre sur pied ; le bonhomme n'est point grand marcheur, cependant il rappelle son courage, et prend la liberté de s'appuyer sur le bras de M. le baron, qui est le meilleur enfant du monde quand il ne se donne pas des airs de palatin.

Le son d'une musique champêtre attire l'attention de Frédéric.

— Venez, dit-il, descendons de ce côté, j'aperçois là-bas des villageoises qui dansent; allons jouir du tableau de leurs plaisirs.

— Allons, dit Dubourg, il y a sans doute à la danse quelques jolis minois.

— Allons, dit Ménard, nous nous reposerons et nous nous rafraîchirons.

Les voyageurs descendent une colline et se trouvent bientôt dans une vallée bordée de chênes et de sapins. Là sont rassemblés les habitants d'un joli village que l'on aperçoit vers le fond de la vallée : c'est la fête de l'endroit ; les paysans la célèbrent en se livrant à la danse. Une musette et un tambourin forment tout l'orchestre, mais c'est bien assez pour les faire sauter : la joie brille sur tous les visages; les jeunes filles ont leurs beaux atours, et le costume piquant des villageoises de ce pays les rend en général assez attrayantes. Les gens âgés sont assis un peu plus loin, et causent en buvant, pendant que leurs enfants dansent devant eux.

Ménard s'assied devant une table, et demande à se rafraîchir; Dubourg rôde autour de la danse en disant des douceurs aux plus jolies paysannes, et Frédéric, après avoir quelque temps regardé ce tableau, s'éloigne de la danse, et suit les bords d'un ruisseau qui serpente dans une allée de saules à l'entrée d'un bois épais.

Déjà le son de la musette ne retentit plus que faiblement à son oreille, il va retourner vers ses compagnons, lorsqu'en détournant la tète il aperçoit, à quelques pas de lui, une jeune fille assise sur le bord d'un ruisseau, les regards tournés vers la vallée avec une expression de douceur enchanteresse, et souriant à la danse qu'elle aperçoit de loin, mais laissant percer dans ce sourire une expression de tristesse qui lui semble habituelle.

Cette jeune fille paraît avoir à peine seize ans. Ses vêtements annoncent la pauvreté, mais sa grâce en efface la misère. De superbes cheveux blonds voltigent en boucles sur son front plein de candeur, ses traits sont fins et délicats, sa bouche aimable et gracieuse, et ses yeux, d'un bleu

tendre, ont une expression touchante de douceur et de mélancolie qui s'accorde avec la pâleur de son teint.

Frédéric s'est arrêté : il contemple la jeune fille... il ne peut se lasser de la regarder. Pourquoi est-elle seule sur les bords de ce ruisseau, tandis que ses compagnes se livrent au plaisir, à la danse? Pourquoi cette expression de tristesse répandue sur tous ses traits? Frédéric ne la voit que depuis un moment, et déjà elle l'intéresse; il veut savoir tout ce qui la concerne, il lui semble que son cœur partage déjà les peines de la jeune fille.

Dans ce moment, plusieurs couples de villageois traversent le sentier pour se rendre à la danse. Frédéric s'adresse à quelques paysannes, et, leur montrant la petite, assise sur le bord du ruisseau :

— Quelle est donc cette aimable enfant? leur dit-il, et pourquoi ne partage-t-elle point vos plaisirs?...

Les villageoises s'arrêtent et jettent sur la jeune fille un regard de pitié et de commisération; puis se retournant vers Frédéric :

— Oh! monsieur, lui disent-elles, la pauvre petite ne danse pas!... C'est sœur Anne...

Frédéric, étonné, attend une explication ; mais les paysannes retournent à la danse en répétant encore d'un ton triste :

— C'est sœur Anne!

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