LIV
veille ne nuit point au travail du lendemain ; les bonnes gens se délassent en parlant des amusements de la fête qui ne doit revenir que dans un an ; mais ce temps passera vite pour eux : ils savent si bien l'employer !
Frédéric se dirige vers la pefite allée de saules; il descend de cheval, l'attache à un arbre , et s'enfonce sous le feuillage. Il cherche la jeune fille sur les bords du ruisseau; mais elle n'est pas à cette place où il l'a vue la veille. Il pénètre alors dans l'épaisseur du bois, il se rappelle ce que lui a dit son guide, et prend à gauche. Tout est calme, tranquille, le sombre feuillage des sapi is laisse à peine pénétrer quelques rayons du jour. Enfin Frédéric se trouve dans une clairière, il monte une colline et une chétive cabane s'offre à sa vue.
Le bois avec lequel on a élevé cette misérable habitation est en plusieurs endroits à demi pourri, le toit de chaume menace ruine. Quelques palissades entourent un petit jardin, que l'on voit sur la droite de la chaumière; mais cette clôture est en partie tombée.
Frédéric sent son cœur se serrer à la vue de cetle demeure, qui annonce la pauvreté et la privation des premiers besoins de la vie.
— C'est là qu'elle demeure, se dit-il, c'est là... que depuis l'âge de sept ans elle a vécu dans la misère et la solitude !... Pauvre petite !... quand ton dévouement sublime, quand le malheur qui en fut la suite t'auraient mérité l'hommage général, tu n'as trouvé que cette cabane pour pleurer ton frère et tes parents... heureuse encore de n'avoir pas été sans asile et sans pain !...
Frédéric s'est appuyé contre un arbre; il contemple la cabane; son cœur est trop plein pour qu'il puisse avancer... il ne peut que soupirer et se dire encore : Elle est là !...
Quelques minutes s'écoulent. Tout à coup la porte de la cabane s'entr'ouvre... une jeune fille paraît sur le seuil de la porte et jette un regard dans le bois... c'est elle!... La tristesse de ce lieu sauvage, le sombre aspect du bois, la pauvreté de celte chaumière... tout a disparu!... La présence de la jeune fille a sur-!e-cbamp embelli ces lieux !... La Femme que l'on aime a un pouvoir bien grand; elle communique son charme à tout ce qui l'entoure : auprès d'elle la caverne la plus sombre n'a rien d'effrayant, le site le plus sauvage paraît délicieux! .
Sœur Anne est rentrée dans la cabane; elle en ressort bientôt conduisant quatre chèvres qui composent tout son troupeau. Une vache paraît dans le petit jardin, elle la caresse en passant et semble lui promettre de revenir bientôt. Puis, poussant ses chèvres vers une montagne, où l'herbe croît en abondance, la jeune muetle marche lentement derrière son
SŒUR ANNE Ul
troupeau, la tête légèrement inclinée sur sa poitrine, ne la relevant que pour regarder si ses chèvres ne s'égarent point.
Frédéric est resté appuyé contre l'arbre qui le cache presque entièrement, il n'a pas perdu un seul mouvement de sœur Anne. Lorsqu'elle se dirige vers la montagne, il la suit doucement; il brûle d'être auprès d'elle, de lui parler... mais il craint de l'effrayer en paraissant trop brusquement. Elle semble si timide, si craintive!... si elle allait encore se sauver!...
Cependant elle vient de s'asseoir sur un tertre de verdure ; elle tire de sa panetière un morceau de pain bis et quelques figues; elle va déjeuner. Frédéric s'approche davantage... Bientôt il est tout près d'elle, et au moment où elle tourne la tête pour chercher des yeux une de ses chèvres, c'est encore le jeune homme de la veille qu'elle aperçoit.
La jeune fille fait un mouvement qui semble plutôt causé par l'étonnement que par la frayeur, et d'ailleurs Frédéric n'avait rien d'effrayant : debout devant elle, mais paraissant lui-même inquiet et tremblant, ses regards étaient tendres et craintifs; tous ses traits exprimaient la douceur et l'intérêt qu'elle lui inspirait,
Sœur Anne paraît vouloir se lever pour s'éloigner :
— Ah! de grâce, lui dit Frédéric, ne me fuyez pas, aimable fille! je serais bien malheureux si je vous faisais peur!
La petite laisse échapper un aimable sourire, et, secouant doucement la tête, lui fait comprendre qu'elle n'éprouve pas un tel sentiment.
— Je vous ai vue hier au soir sur les bords du ruisseau, reprend Frédéric en se rapprochant d'elle. Sœur Anne le regarde et baisse la tête en souriant encore, comme pour lui dire qu'elle s'en souvient.
— Eh quoi! vous vous souvenez de moi!... Mais vous, aimable enfant, vous n'êtes pas un moment sortie de ma pensée. Pouvais-je ne pas être frappé à l'aspect de tant de grâces, en voyant des traits sj charmants !
La petite l'écoute avec surprise; tout.ee qu'il lui dit est nouveau pour elle. Frédéric s'asseoit sur le gazon à quelques pas d'elle. Cette action étonne la jeune muette; elle considère encore le jeune étranger avec une espèce do crainte, mais le sentiment qu'expriment ses regards rassure bien vile son cœur. Elle baisse les yeux... mais il est déjà facile de lire dans ses traits naïfs qu'elle attend avec curiosité que Frédéric lui parle de nouveau.
— En vous voyant hier, lui dit-il, j'ai éprouvé pour vous le plus tendre intérêt..! Mais combien il s'est accru encore : j'ai appris... Pauvre petite !... Ah ! je connais votre triste situation ! je connais tous les malheurs qui vous ont accablée!
Les traits de la jeune muette prennent un caractère plus expressif; un souvenir déchirant semble l'agiter... Elle pousse quelques gémissements sourds, lève les yeux au ciel, puis les rabaisse vers la terre, et un torrent de larmes s'en échappe aussitôt.
Frédéric se rapproche d'elle. Il passe légèrement son bras autour de sœur Anne et prend une de ses mains, qu'il pose sur son cœur.
— J'ai renouvelé vos chagrins, lui dit-il, pardonnez-moi... Que ne puis-je, au contraire, vous les faire oublier en vous rendant heureuse! Pauvre enfant... permettez-moi d'essuyer vos larmes... Dès ce moment vous n'êtes plus seule sur la terre, vous possédez un ami... Il existe un cœur qui répond au vôtre, qui tant qu'il vivra ne battra que pour vous. Anne... chère amie, permettez-moi de vousaimer... de partagervos peines, vos tourments... de penser sans cesse à vous... de vous voir chaque jour... Ah!... ne me refusez pas cette grâce... ou je serais bien plus malheureux que vous...
Frédéric parlait avec feu, l'amour l'animait et rendait sa voix encore plus tendre, ses regards encore plus séduisants. La jeune muette l'a écouté d'abord avec surprise... un sentiment inconnu la trouble... elle veut retirer sa main... elle n'en a pas la force... Frédéric ne parle plus... et elle l'écoute encore...
Mais bientôt l'idée de sa situation, de son malheur, détruit le charme qu'elle éprouvait. Elle jette sur Frédéric un triste regard, et. reportant sur elle un regard plus amer encore, elle retire sa main, et repoussant Frédéric en secouant la tète avec chagrin, semble lui dire : Non! vous ne pouvez pas m'aimer... je suis trop malheureuse.
Frédéric la comprend : il presse de nouveau sa main sur son cœur, lui désigne sa cabane.
— Avec vous, lui dit-il, je sens que je serais heureux d'habiter dans ces bois!
Dans ce moment, le son d'une petite clochette se fait entendre. Ce signal avertit Anne que la vieille Marguerite est levée. Elle se hâto de rassembler ses chèvres et se dispose à reprendre le chemin de la cabane.
— Reviendrez-vous? lui dit Frédéric ; ah! que je vous voie encore aujourd'hui!...
Elle lui montre le soleil, dont les rayons percent le feuillage, puis baisse la tête sur le revers de sa main.
— Quand le soleil se couchera... vous irez au bord du ruisseau?... Sœur Anne lui fait signe que oui ; puis poussant ses chèvres, elle
regagne légèrement sa cabane. Mais avant d'y entrer elle tourne la tête,
ses yeux se portent sur la place où elle a laissé Frédéric; elle lui sourit et disparaît. Ce sourire, ce regard transportent le jeune amant ; déjà il n'est plus un étranger, un inconnu pour sœur Anne ; cette idée l'enchante!... En amour il faut si peu de chose pour rendre heureux!
Frédéric va prendre son cheval; mais retournera-t-il à Grenoble pour revenir le soir?... Non, il lui semble plus naturel de rester au village, d'y faire un léger repas, puis de revenir rôder autour de la cabane dont il a déjà tant de peine à s'éloigner. Peu lui importe ce que penseront et diront ses compagnons. Il faudra bien qu'ils s'accoutument à ses absences; car Frédéric sent qu'il viendra souvent à Yizille, ou plutôt qu'il n'ira que rarement à Grenoble. C'est dans le bois qu'habite ce qu'il aime, sœur Anne est déjà tout pour lui ; il ne songe plus à l'avenir, à son rang, aux projets de son père; il ne voit qu'elle, ne veut plus vivre que pour elle... Il est vrai que cet amour date de la veille, et que Frédéric n'a que vingt et un ans.
Dans le village où il va se reposer et déjeuner, c'est encore de sœur Anne qu'il parle : et chacun se plaît à vanter ses vertus, sa douceur, sa sensibilité ; mais les paysans ajoutent :
— La pauvre fille est bien à plaindre, elle court risque de rester toujours dans sa misérable chaumière ; car qui voudrait d'une malheureuse muette ?
Frédéric sourit et se tait; mais il pense qu'il a vu à Paris des femmes éblouissantes de charmes, d'attraits, de talents, de parures, et qu'il préfère à toutes la jeune muette du bois.
Le jeune homme trouve au village de quoi réparer ses forces; il a fait donner à son cheval une ample ration, puis reprend avec lui le chemin du bois. Il attache son coursier à un arbre près du ruisseau, et se dirige vers la cabane isolée.
Lq soleil n'est encore qu'à moitié de sa course, mais Frédéric espère, en rôdant autour de la maisonnette, apercevoir sœur Anne, et cela lui donnera la patience d'attendre le soir.
En approchant de la palissade qui sert de clôture au jardin et qui n'a que quatre pieds de haut, il est facile d'en connaître d'un coup d'œil toute l'étendue : ce jardin est petit, mais on en a tiré tout le parti possible. Plusieurs arbres fruitiers, quelques ceps de vigne, des légumes, des fleurs, se mêlent et croissent ensemble dans cet étroit espace où la nature peut en liberté suivre tous ses caprices.
En avançant la tète, Frédéric aperçoit une vieille femme assise sous un figuier. Elle paraît fort âgée, mais sa figure vénérable annonce le calme, le repos de l'Ame : Frédéric la considère quelques instants avec
respect... c'est elle qui a recueilli Anne, qui lui a tenu lieu de mère.
La figure de la bonne vieille s'épanouit : la jeune muette s'approche d'elle, tenant dans ses mains un vase de bois rempli de lait qu'elle vient placer sur les genoux de Marguerite. Celle-ci lui donne un petit coup sur la joue, en lui disant :
— C'est bien, ma fille... c'est bien, ma chère enfant... assieds-toi là, près de moi... Tu sais bien que j'aime à te voir pendant que je fais mon repas.
La jeune fille se place aussitôt devant Marguerite; elle semble épier ses moindres désirs, et plus d'une fois elle prend la main de la bonne vieille et la baise avec respect.
Frédéric reste fixé à la même place; il passerait des heures entières a considérer ce tableau.
La vieille, après avoir terminé un repas composé de fruits et de lait, se lève, et avec 1 aide de sœur Anne fait quelques tours dans le jardin. Frédéric se cache lorsqu'elles passent près de lui, mais il remarque qne la petite jette un coup d'oeil dans le bois et semble y chercher quelqu'un. Si ce regard était puur lui... ah! qu'il serait heureux! son cœur en conçoit en secret l'espérance. Il est tenté d'entrer dans le jardin, de courir se jeter aux pieds de la jolie muette... mais la présence de Marguerite le retient.
Elles sont rentrées dans leur chaumière. Frédéric quitte cette place d'où il plongeait dans le jardin. Il va quelque temps errer dans le bois. Tout dans ces lieux lui retrace l'orpheline ; chaque arbre, chaque buisson lui parle d'elle... N'est-ce pas dans ce bois qu'elle habite depuis neuf ans? Ses pieds ont foulé ce gazon... et sans doute ses regards se sont auss arrêtés sur tout ce qui l'environne.
Frédéric descend lentement auprès du ruisseau. Il s'asseoit à la place où il a vu sœur Anne pour la première fois. Elle ne peut encore venir de longtemps; mais Frédéric tire de sa poche ses tablettes; il prend son crayon... Qu'écrit-il?... Des vers pour sœur Anne : tous les amants no sont-ils pas poètes? et les poêles ne sont-ils pas plus éloquents lorsqu'ils sont amants? On sait encore les vers que Tibulle a faits pour Délie; Ovide aimmorlalisé Julie; Orphée enchanta les enfers en cherchant Eurydice; c'est l'amour qui montait la lyre d'Anacréon ; c'est lui qui inspirait Saphu; les charmes de Lesbie enflammèrent îa verve de Catulle, comme ceux de Cynthie rendirent plus délicats, pla? passionnés les vers de Properce. N'est-ce pas aussi à Laure que Pétrarque doit une partie de sa gloire ? sans elle, il eût été poète ; mais aurait-il si bien peint l'amour? Eùçharis, Eléonore, nous vous devons les tendres élégies de Bertin et les vers pleins de grâce de Parny.
Le temps passe bien vite lorsqu'on fait des vers pour ce qu'on aime : Frédéric, penché sur ses tablettes, écrivait encore ; un léger bruit se fait entendre... il tourne la tête... sœur Anne est derrière lui, et regarde avec curiosité ce qu'il l'ait. Elle rougit en se voyant surprise ; mais Frédéric la rassure, et la faisant asseoir à ses côtés, lui lit ce qu'il vient de composer.
Sœur Anne ne savait pas ce que c'était que des vers ; mais dans ce que Frédéric lui lut, elle comprit ce qu'il voulait dire. Le cœur est la clef de l'esprit des femmes de la nature; c'est le contraire chez les femmes policées.
La jeune fille est déjà moins timide, moins embarrassée auprès de Frédéric; à seize ans on fait bien vite connaissance, et plus vite encore lorsqu'on ne connaît ni les usages du monde ni les lois qu'il impose. Frédéric parait si doux, si bon, si sensible ! il la plaint, il s'occupe d'elle, et la pauvre orpheline est tout étonnée qu'il y ait au monde une autre personne que Marguerite qui s'inléresse à son sort. Le- habitants du village lui témoignent de la compassion, de la pitié !... mais ce sentiment a quelque chose de pénible pour celui qui en est l'objet. Ah! ce n'est pas cela qu'elle lit dans les yeux de Frédéric... Il lui parle avec intérêt, la regarde avec tendresse, elle ne se trouve déjà plus aussi malheureuse.
Mais la nuit vient : ils sont encore assis près du ruisseau. Il y a deux heures qu'ils sont là, ils ne s'en doutaient pas.
Anne se lève, et montre du doigt à Frédéric son coursier qui l'attend ; puis ses yeux inquiets se dirigent vers le village, vers le bois, vers les montagnes qui conduisent à la ville, et elle les reporte ensuite sur Frédéric :
— Je vais à Grenoble, lui dit-il, c'est là que je demeure maintenant avec deux amis, qui psut-ètre sont inquiets de ma longue absence... Mais je reviendrai demain... je reviendrai tous les jours. .. Pourrais-je en passer un seul sans vous voir?...
La petite sourit et paraît plus contente : elle le conduit jusqu'à son cheval; Frédéric presse sur ses lèvres la douce main de sœur Anne, et se décide enfin à reprendre le chemin de la ville. La jeune fille va jusqu'à la lisière du bois, afin de le suivre des yeux lant que le crépuscule le lui permet. Ce n'est que lorsqu'elle n'entend plus les pas du cheval qu'elle retourne vers sa demeure. Pensive, rêveuse, tout étonnée du senlimenl nouveau qu'elle éprouve, et dont elle ne peut se rendre compte, la jeune muette rentre lentement dans la chaumière
ilG ŒUVRE DE PAUL DE KOCK