‹ La laitière de MontfermeilChapitre 69 sur 102 · COMME ON AIME A VINGT ANS · texte numérisé non relu

COMME ON AIME A VINGT ANS

— D'où diable viens-tu? dit Dubourg à Frédéric, qui arrive à l'auberge au moment où ses deux compagnons allaient se mettre à table pour souper.

■ — Je viens de. . parcourir les environs.

— Quelle minie as-tu de courir comme cela les champs? Est-ce que lu vas recommencer ici la vie que tu menais à Lyon?

— C'est possible.

— Ce sera fort amusant pour nous! Au moins, à Lyon, on pouvait varier ses plaisirs!... voir du monde...

— Oui, des marquises de Versac, n'est-ce pas?

— Mais ici!... nous connaissons déjà la ville par cœur. Encore, si l'on pouvait faire quelques connaissances... s'introduire dans quelques sociétés... mais quand on n'a pas d'argent, on n'ose se présenter nulle part; cela vous donne un air gauche qui vous trahit tout de suite. S'il faut, dans chaque ville où nous nous arrêterons, que tu connaisses à fond tous les arbres, tous les bosquets, tous les points de vue, tous les rochers, enfin qu'il n'y ait pas un petit ruisseau devant lequel tu ne te sois arrêté, nous n'arriverons pas de dix ans en Italie!... et ta vie ne suffirait pas pour connaître la moitié de l'Europe !

— Il est certain, dit M. Ménard, que la réflexion de M. le baron me paraît assez judicieuse. Nous n'avançons guère plus vite que des tortues, si parva licet componere magnis.

— Je te pardonnerais de visiter Naples, Florence !... Il est des monuments qu'on ne peut trop contempler. Admire le Colysée de Rome ou la basilique de Saint-Pierre; va te promener sur le mont Pausilippe ou sur le Vésuve, je ne m'en étonnerai pas; mais dans ce pays, que vois-tu d'extraordinaire? Il est pittoresque, romantique, c'est fort bien; mais nous trouverons sur notre route des sites bien plus remarquables. Attends pour t'extasier que tu sois sur les glaciers du mont Blanc, ou sur un rocher des Apennins; mais ne reste pas toute une journée en admiration devant un vieux mûrier qui ombrage un petit ruisseau; car il y a partout des arbres, des bosquets, des gazons et des fontaines... excepté dans les déserts de l'Afrique ; mais nous n'irons pas jusque là.

C'est un séjour moins gai qu i mon palais de Cra :ovi . .1'. 131.)

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— Mon ami, dit Frédéric en souriant, j'ai trouvé ici ce que l'on chercherait vainement ailleurs; ce qui vaut à mes yeux toutes les merveilles du monde.

En disant ces mots, Frédéric rentre dans sa chambre se livrer au repos, sans répondre à Dubourg, qui lui crie :

— Dis-nous donc ce que tu as trouvé?... Que diable peut-il avoir trouvé, monsieur Ménard?

— Je cherche, monsieur le baron.

— Ah! si c'était le portefeuille qu'on m'a volé à Lyon!...

— Ou votre berline, monsieur le baron!

■ — Ma berline!... vous devez bien penser qu'elle est mangée maintenant... c'est-à-dire que le coquin de postillon l'a depuis longtemps vendue pour boire.

— En effet, c'est présumable... quel dommage!... une voiture si respectable!..,.

— Mais qu'a-t-il donc trouvé de si charmant?...

— Peut-être la manière de conserver des œufs à la coque en voiture.

— Ah! croyez- vous que Frédéric s'occupe de cela?...

— Monsieur le baron, ce serait une découverte précieuse en voyage. 0:i m'en avait donné la recette, ainsi que celle pour faire du punch au lait, j'ai eu le malheur de la perdre dans un déménagement!...

— Je vois que nous ne saurons pas ce qu'il aura trouvé, à moins qu'il ne nous en fasse part.

— Je vais y songer en dormant, monsieur le baron.

— Et moi, je vais dormir en y songeant, monsieur Ménard.

Le lendemain, de grand matin, Frédéric reprend la route du village. Il descend dans la vallée, laisse son cheval dans une prairie où il a de l'herbe jusqu'aux genoux, et, traversant rapidement le sentier, en un moment il est dans le bois, sur la colline et à coté de sœur Anne, qui a déjà mené paître son troupeau.

Une vive rougeur colore les joues de la jeune fille à l'aspect de Frédéric; elle lui sourit et fui tend la main avec amitié. Déjà elle s'impatientait de ne pas le voir arriver, déjà elle se disait: Est-ce qu'il ne reviendra plus? et ses yeux ne quittaient plus le chemin de La vallée. Elle ne connaît Frédéric que depuis deux jours; mais dans un cœur aussi aimant, aussi pur, l'amour devait faire de rapides progrès, c'esl donc de l'amour qu'elle éprouve déjà pour le jeune élranger ?... Pauvre petite! j'en ai peur!... mais n'est-ce pas bien naturel? n'esl-elle pas dans I âge où l'amour s'identifie avec tous nos autres sentiments ? et Frédéric est bien fait pour lui en inspirer.

— Je suis venu plus tard, lui dit-il, mon cheval n'a point secondé mon impatience; chère amie, je suis si bien auprès de vous... je voudrais ne jamais vous quitter !

inné le regarde longtemps.,, elle soupire, lui montre le chemin de la ville, puis regarde sa chaumière, comme pour lui dire: Nous serons toujours séparés!...

— Quittez cette chaumière, consentez à me suivre, s'écrie Frédéric avec chaleur, et nous ne nous quitterons plus.

La petite se lève, fait un mouvement d'effroi, et, lui montrant de nouveau la cabane, elle imite les pas chancelants de la vieille Marguerite; puis, secouant la tête avec force, ses yeux qui brillent d'une expression céleste disent à Frédéric :

— Jamais, jamais je ne l'abandonnerai.

— Ah! pardonnez-moi, lui dit-il; oui, j'ai tort, je le sens... votre cœur ne peut être ingrat... pardonnez-moi!... l'amour m'égarait.

La jeune muette ne lui garde pas rancune; elle retourne s'asseoir près de lui, et un sourire charmant vient animer sa physionomie. Ses beaux cheveux, que le vent fait voltiger, vont caresser la figure de Frédéric ; elle rit en le dégageant de sa chevelure. Mais il a passé une de ses mains autour de sa taille ; il relient contre lui cette tète charmante. Ses yeux échangent de doux regards avec ceux de sœur Anne ; ses lèvres effleurent ses joues, et la douce haleine de la jolie muette se mêle à l'air qu'il respire : ces instants ne sont-ils pas les plus doux de l'amour, les plus heureux de la vie?

Une partie de la journée se passe ainsi. Frédéric reste dans le bois; sœur Anne lui apporte des fruits, du laitage, afin qu'il ne soit pas obligé d'aller jusqu'au village. Déjà la petite craint de le voir s'éloigner. A chaque instant elle court dans la chaumière voir si Marguerite n'a pas besoin d'elle. Mais la bonne vieille dort une partie de la journée, et sœur Anne revient en courant près de son nouvel ami.

Vers le soir, la jeune fille reste plus longtemps près de sa bonne mère. Pendant ce temps, Frédéric descend jusqu'au bord du ruisseau ; c'est là qu'il attend le retour de sœur Anne, et ses tablettes lui font passer le temps. Quand la petite le surprend à écrire, elle pousse un profond soupir, et, reportant tristement ses yeux sur elle, semble dire : Je ne sais rien!... je ne saurai jamais rien !... Et Frédéric lui répond :

— Je serai ton maître... je t'apprendrai à parler sur le papier. Quand lanuit vient, le jeune homme se sépare de son amie, qui l'accompagne tristement jusqu'à son coursier, et dont les yeux lui disent encore :

— A demain!

Huit jours se sont écoulés ainsi; chaque matin Frédéric part de Grenoble au point du jour : il prend le premier cheval qu'il trouve dans l'auberge, et se rend à Vizille. Il passe toute sa journée près de sœur Anne, et ne la quitte qu'à la nuit.

Frédéric ne vit point éloigné de la jeune muette, et déjà sœur Anne n'est plus heureuse que près de lui. L'amour s'est emparé de son cœur sans qu'elle ait cherché à le combattre : il s'est présenté à elle avec tant de charmes! pourquoi aurait-elle repoussé ce sentiment qui fait son bonheur? Frédéric a tout pour séduire ; il lui répète à chaque instant qu'il l'aime, qu'il l'aimera toute sa vie ; elle ne doute pas de ses serments; elle ne sait pas ce que c'est que l'inconstance, Pourquoi Frédéric lui mentiraitil?... Elle s'abandonne au plaisir de l'aimer... Sa bouche ne peut lui adresser de tendres assurances de retour; mais ses yeux lui disent tout ce qui se passe dans son âme, et un seul de ses regards vaut les plus doux serments.

Frédéric veut apprendre à écrire à Anne, mais l'amour trouble sans cesse les leçons qu'il lui donne. Assis auprès d'elle, la serrant tout contre lui, pouvant contempler tout à son aise ses traits si doux, ses yeux si enivrants... il s'arrête et oublie ce qu'il doit lui montrer. Elle le regarde, elle sourit, on oublie la leçon. Frédéric la presse sur son cœur... ses sens sont enflammés... mais on est timide avec l'innocence, surtout lorsqu'on est véritablement amoureux.

Cependant l'amour le plus timide s'enhardit; L'habitude de se voir, d'être ensemble, de se témoigner leur tendresse, les unit chaque jour davantage. Ils sont constamment seuls dans le bois... et c'est un séjour bien dangereux pour l'innocence. Pourraient-ils longtemps résister à leur cœur, au feu qui les dévore?... Frédéric ose tout, et sœur Anne se donne à lui sans regrets, sans remords, car elle trouve tout naturel de faire le bonheur de celui qu'elle aimera toute sa vie.

Frédéric, dans le délire de l'amour, ne veut plus s'éloigner de son amante pour aller coucher à Grenoble; les huit lieues qu'il faut faire pour aller à la ville lui font voir son amie quelques instants plus tard, et le forcent à la quitter quelques moments plus tôt .

— Non, dit-il, je ne veux plus m'éloigner de toi ; pas une heure, pas une minute. Si je ne puis le voir, eh bien! je coucherai dans le bois... sur le gazon... tout près de ta chaumière... ne serai-je pas toujours bien?

La jolie muette saute au cou de son ami, l'embrasse... fait mille folies !... tous ses gestes expriment le bonheur. 11 ne la quittera plus... Elle va donc être constamment heureuse!... La pauvre petite croil que c'est possible. Tout à coup, comme frappée d'une idée nouvelle, cl h'

iUVRE DE PAUL DE KOCK

conduit Frédéric près de la chaumière, lui montre une fenêtre; c'est celle delà chambre où couche la vieille Marguerite, et un peu après est une autre croisée... c'est là que repose la jeune muette; elle entraîne Frédéric de ce côté, place sa tête sur le revers de sa main, l'attire contre son soin, et le regarde avec ivresse... Le jeune homme la comprend, il la presse sur son cœur et s'écrie :

— Oui. je reposerai avec toi... toujours près de toi !... Ah ! que nous serons heureux!...

C'est ainsi que l'enfant de la nature trouve bien vite ce qui peut servir son amour ; car pour bien aimer il n'est besoin ni d'art ni d'éludé, le cœur est le meilleur maître. Plusieurs fois, cependant, sœur Anne a voulu montrer Frédéric à sa bonne mère ; elle ne conçoit pas pourquoi il évite ses regards... mais son ami lui dit :

■ — Marguerite ne voudrait pas te laisser la même liber lé, si elle savait que tu me vois sans cesse; elle te dirait au contraire qu'il faut me fuir et ne plus me parler.

Ces mots suffisent pour que sœur Anne ne lui en parle plus. Lui défendre de voir Frédéric!... lui ordonner de le fuir ! ce Serait la condamner à pleurer toute sa vie. Elle sent bien qu'elle n'aurait pas la force, d'obéir... Il vaut donc mieux cacher à Marguerite son bonheur. Tous les jours la bonne vieille s'affaiblit davantage ; elle ne quitte presque plus son fauteuil, où elle dort une grande partie du temps; il est donc bien facile de lui cacher la vérité.

La nuit est venue succéder à ce jour où Frédéric a remporté le plus doux triomphe, où il a connu toute l'ivresse d'un véritable amour. Mais l'approche de l'ombre ne va plus le chasser du bois ; la nuit doit, au contraire, doubler encore son bonheur.

Il ne songe pas à ses compagnons, à l'inquiétude dans laquelle il va les laisser, à leur embarras, puisque c'est lui qui a l'argent; il ne pense pas qu'il a un cheval qui appartient à l'auberge; il ne voit plus au monde que sœur Anne!...

I^e souvenir de son père ne vient même pas troubler son bonheur. Le présent est tout pour lui; sœur Anne occupe toutes ses pensées; il n'a jamais connu de femme qui pût lui être comparée. Trouverait-il dans le monde autant de beauté, de grâce, d'innocence et d'amour?... Son malheur la lui fait aimer encore davantage... Frédéric était fort romanesque, et il ne traitait pas l'amour aussi légèrement que la plupart des jeunes gens de son âge; sa conduite doit donc nous paraître moins exlniordinaire... Et d'ailleurs, la jeune muette est si jolie! Dans les premiers transports de l'amour, une cabane, des bois, un désert et.t ce qu'on aime;

SŒUR ANNE t?3

voilà ce que désirent tous les amants; mais cette ivresse est de courte durée : Frédéric sera-t-il plus constant?

C'est dans le sentier où ils vont s'asseoir souvent, c'est sur les bords du ruisseau, que Frédéric attend dans l'ombre que Marguerite sommeille.

Alors sœur Anne doit sortir doucement delà cabane, et venir chercher son amant.

Frédéric attache son cheval contre une vieille masure ruinée qui servait autrefois de demeure à un bûcheron, et qui lui tiendra lieu d'écurie.

La lune, qui brille de tout son éclat, reflète dans l'eau pure du ruisseau, et éclaire de loin en loin quelques clairières du bois. Frédéric écoule attentivement... il guette les pas de son amante... Le temps lui semble long-... Chaque minute qui s'écoule coûte un soupir à l'amour. Ses yeux cherchent à percer sous les noirs sapins... à découvrir jusqu'à la chaumière. Enfin, un léger bruit se fait entendre... c'est elle... Il ne la voit pas encore, mais son cœur lui annonce déjà sa présence. Légère comme la biche, prompte comme le trait du chasseur, belle comme le bonheur, la jeune muette descend vivement les sentiers de ce bois dont elle connaît tous les détours. En un instant elle est près de son ami, qui dépose un baiser sur son front, et ne peut s'empêcher de la contempler quelques moments: Frédéric est fier de son bonheur. Le moment, le lieu. le plaisir qui anime ses traits, le mystère qui les environne, tout semble rendre encore sœur Anne plus jolie. Ses cheveux noués négligemment, et dont une partie flolte sur son cou: ses formes charmantes, qu'un léger vêtement voile sans les cacher; et ses yeux si doux, si pleins d'amour, font éprouver à Frédéric une ivresse nouvelle.

— "Viens... viens, lui dit-il, conduis-moi!...

La petite prend son bras, et le guide à travers l'épaisseur du bois. Bientôt ils sont devant la chaumière, et Frédéric entre dans cette humble cabane, qui devient à ses yeux le séjour le plus délicieux. Il partage la couche de sœur Anne! peut-il envier quelque chose à ceux qui dorment dans un palais?... Heureux amants!... laissons-les goûter le bonheur.

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