DIBOL'RG RE1AIT LE SEIGNEUR. — NOUVELLES CONNAISSANCES
Le jour qui a suivi la première absence de Frédéric, M. Ménard, Vêlant levé de bonne heure, se rend dans la chambre de Dubourg, qui vient de s'éveiller, en s'écriant d'un air triomphant :
— Je l'ai trouvé, monsieur le baron, je suis certain que je l'ai trouvé.
— Quoi donc?... votre recette pour garder les œufs à la coque?...
— Non pas, mais ce qui a tant séduit hier M. le comte, celte merveille où il a passé sa journée...
— Bah!... vous savez ce que c'est?...
— Oh!... je le parierais.
— Dites-le-moi donc, alors.
— C'est le château de Bavard, qui doit être dans les environs de cille ville, dans la vallée de Grésivaudan.
— Le château de Bayard?... ma foi, c'est possible: au reste, nous allons le lui demander en déjeunant.
Mais on sert le déjeuner, et Frédéric ne parait point. Dubourg appelle un des garçons de l'auberge.
— Est-ce que notre compagnon est déjà sorti?
— Oui, monsieur, dés le point du jour : il a pris le premier cheval prêt, et est parti au grand galop.
— Encore parti !... encore nous laisser là, toute une journée. peut-être.
— Je suis certain que c'est le château de Bayard qui lui tourne la tête.
— Hem! j'ai bien peur, moi, que ce ne soit quelque merveille plus moderne. Au reste, puisque nous n'avons rien de mieux à faire, allons voir les ruines de ce château, nous y chercherons Frédéric : qu'en pensezvous, monsieur Ménard?
— Monsieur le baron, je suis entièrement de voire avis; mais peutêtre ne ferons-nous pas mal d'emporter un pâté ou une volaille, car il est présumable que nous ne trouverons pas à dîner au châtea .
■ — Vous parlez comme la syntaxe, monsieur Ménard: munissonsnous donc de vivres : ce n'est peut-être pa esque, mais c'est fort prudent. D'ailleurs nous ne voyageons qu'en troubadours amateurs;
J'espérais trouver de ce cùté quelque bonne auberge. (P. 132.)
et tel beau que soit un site, telle imposante que soit une ruine, nous sommes de ces petits esprits auxquels il faut toujours à dîner. Ah ! monsieur Ménard, nous ne sommes pas romantiques!... C'est bien heureux pour nous que nous ne soyons pas nés du temps d'Amadis et des quatre fils Aymon.
— Ma foi, oui, monsieur le baron ; car on ne savait pas alors truffer
une volaille ni faire les filets de sole au gratin.
liv. 307. — tau nr. kock. — éd. j. koiff et c'*.
liv. 30"!
12fi ŒUVRE DE PAUL DE KOCK.
Dubourg se fait indiquer le chemin de la vallée de Grésivaudan, M. Ménard emplit ses poches de provisions, et nos voyageurs se mettent en ronte. On leur a dit qu'il y avait trois petites lieues pour arriver au ehàleau de Bayard ; mais toutes les demi-heures M- Ménard propose une haliila à M. le baron. Celui-ci accepte et tire de sa poche une bouteille du m illeur vin qu'il a pu trouvera leur auberge; Ménard étale ses provisions sur une large feuille de papier qu'il met sur le gazon, et les voyageurs reprennent des forces. Quand Dubourg aperçoit quelques b<aux fruits, il grimpe à un arbre, afin d'avoir du dessert; puis, coupant <]u Iques branches, sur lesquelles il attache son mouchoir, il construit à la hâte une petite tente, afin de pouvoir dîner à l'ombre. Alors M. Ménard
■ie :
— On ae se douterait guère que c'est un noble palatin qui a fait cela !
— Eh! pourquoi pas? répond Dubourg, la. princesse Nausicaa c< ".■; liait bien elle-même sa lessive ; les tilles d'Auguste filaient les robes de leur père ; Denys le Jeune était maître d'école à Corinthe; le lils de ! tém, roi de Macédoine, était menuisier à Rome, Pierre le Grand le fut i iollande: je ne crois donc pas déroger en faisant une tente dans le 1 phiné.
A cela M. Ménard, n'ayant rien à répliquer, se contentait de saluer en murmurant : Variant senlentiae.
Enfin les deux voyageurs découvrent les ruines du château de Bavard, d : il ne reste plus que les quatre tours, et ils n'aperçoivent pas Frédéric en contemplation devant ces murs.
— Eh bien! dit Dubourg, le voyez-vous, monsieur Ménard?
— Le château?
■ — Frédéric !
— Pas encore, monsieur le baron; mais asseyons-nou.s, faisons uiLe halte... Je crains malheureusement que ce ne soit la dernière qui puisse i! ;:is restaurer, car nos provisions tirent à leur fin, et il ne nous reste plus qu'un quart de bouteille.
— Nous trouverons des fontaines, monsieur Ménard.
— Ce ne seront pas celles de Cana, monsieur le baron
— En attendant, vidons la bouteille et achevons ce chapon. D'ici nous serons très bien pour admirer le paysage.
— Cette vallée est charmante... Voyez, monsieur Ménard, sur la droite... ces montagnes font un effet très pittoresque; elles sont couvertes de neige, cela me rappelle mes monts Krapach... Tenez, en voici où la neige est éternelle ; à la hauteur de quatre cents pieds elle ne fond plus
SIEL'R ANNE
— Je vois, monsieur le baron, que nous tenons noire dernière aile, et je frémis en pensant au retour...
— Nous entrerons dans quelque habitation... dans un moulin... il n'en manque pas dans ce pays.
— Yous avez donc de l'argent, monsieur le baron?
— Pas un sou, monsieur Ménard ; et vous?
— Pas davantage!
— Diable! cela devient plus embarrassant... Et ce Frédéric qui nous abandonne et qui emporte la caisse avec lui, sans s'inquiéter de ce que nous deviendrons! Je sais bien que nous pouvons vivre à l'auberge, où notre compte est ouvert; mais il n'est pas agréable de rester cloué dans une auberge pendant que monsieur va se promener.
— Il est certain, monsieur le baron, que la promenade donne de l'appétit.. .
— Morbleu ! ce voyage commence à me paraître monotone; et si ie ne craignais pas mes créanciers...
— Vos créanciers, monsieur le baron?...
— Je veux dire, si je n'avais pas des créanciers de mon gouvernement à liquider... enfin si... Hais chut !... j'aperçois du monde... des personnes qui sans doute viennent aussi visiter ces ruines... Il faut que ces gens-là demeurent dans les environs, car leur mise n'annonce pas une longue marche.
M. Ménard lève la tête : il aperçoit un monsieur et une dame qui arrivaient par la gauche et se dirigeaient lentement vers le château. Le précepteur s'empresse de faire disparaître leur couvert en fourrant dans sa poche la nappe et la bouteille ; puis il se lève et rejoint Dubourg, qui marche vers les promeneurs en se donnant déjà un air penché et se dandinant avec grâce, ce qui rappelle à Ménard leur: ^-omenades dans les rues de Lyon, et il se dit tout bas : 11 paraît que monsieur le baron ne \eut plus garder l'incognito. Alors, de son côté, il lire le bout de son jabot, et donne à sa tournure un caractère plus sévère.
Dubourg a remplacé par un simple chapeau rond le méchant claque qu'on lui avait laissé chez la prétendue marquise de Versac, mais il a conservé à ses bottines ses petits glands d'argent ; il a conservé surtout ce talent de donner à sa physionomie le cachet du personnage qu'il veul prendre. Lorsqu'il est près des personnes qui examinent les ruines, on jugerait, à ses manières, à sa voix, à son parler, à ses yeux qu'il roule d'un œil observateur autour de lui, que c'est quelque noble étranger.
Le monsieur et la dame que Dubourg semble vouloir rejoindre ont une mise qui annonce l'aisance, mais qui sent la province et surtout la
prétention. Le monsieur, qui paraît cinquante ans, est coiffé en poudre ; il tient son chapeau à la main pour ne point abattre ses cheveux frisés en pain de sucre ; il a un habit noir, une culotte pareille, et des bottes à revers qui lui tombent plus bas que le mollet; il tient une canne avec laquelle il semble désigner les objets à la personne qui l'accompagne, et on lit sur sa figure une expression de satisfaction et de contentement à aquelle il ajoute un air d'importance qu'il se croit sans doute obligé de conserver.
La dame qui lui donne le bras a au moins la quarantaine. Elle a dû cire bien: mais elle a maintenant le tort de vouloir ne paraître encore que vingt ans, et cependant, malgré ses petites mines aimables, son parler enfantin, ses boucles passées derrière l'oreille, celles qui sortent pardessous son chapeau, et une tournure qu'elle tâche de rendre folâtre, on s'aperçoit très facilement qu'elle est majeure.
Dubourg s'avance vers le château sans avoir l'air de faire attention aux étrangers, qu'il se contente de saluer ; puis il fait semblant de continuer de causer avec Ménard, etparle.de manière à être entendu de loin.
— Ce château me rappelle celui de mon aïeul aux environs de Sandomir... Vous savez, mon cher Ménard, celui où nous soutînmes un siège si long... si meurtrier?...
Ménard ouvre de grands yeux en regardant Dubourg, mais il se hâte de dire :
— Oui. monsieur le baron, je sais très bien.
— Voilà, reprend Dubourg, une tour qui ressemble étonnamment à celle placée à l'ouest de mon château de Krapach... Je crois m'y voir encore dans la chambre où couchait le prince de Bulgarie, lorsqu'il venait manger la soupe avec mon père. Ah ! mon cher Ménard, j'espère bien vous y faire boire de ce fameux tokay dont je vous ai parlé...
— Du Tokay de Tékély, monsieur le baron ?
— Précisément... ilacent vingt-quatre ans de bouteille!..
Le monsieur et la dame entendaient parfaitement tout ce que disait Dubourg, qui avançait toujours en feignant d'examiner le château, mais marchant de manière à ne point trop s'éloigner d'eux.
Pendant que Dubourg parle, le monsieur est attentif; sa figure prend bientôt une expression de considération, de respect; il pousse le bras de sa femme, car c'est sa femme qui est avec lui, et lui désignant Dubourg, la fait marcher un peu plus vite afin de rejoindre l'illustre étranger.
Au pied de l'une des tours, le monsieur et la dame se trouvent tout
près de nos deux voyageurs. On va entrer dans les ruines. Dubourg s'arrête pour céder le pas à la dame; l'époux en fait autant à son égard; il n'est pas jusqu'à Ménard devant lequel il ne s'incline. Ces cérémonies terminées, la conversation s'engage.
— Monsieur vient visiter notre pays en amateur? dit le monsieur en s'approchant de Dubourg.
— Oui, monsieur; je voyage... pour mon plaisir... avec un ami, le comte de Montre ville... dont vous avez peut-être entendu parler, et M. Ménard, professeur de belles-lettres très distingué... helléniste delà première force, qui tourne le couplet comme un ange... surtout au dessert.
Le monsieur s'incline devant Ménard, qui a fait de gros yeux bêtes cuand on a dit qu'il tournait facilement un couplet, mais qui se garderait bien de contredire M. le baron.
— Vous habitez ce pays, monsieur? ajoute Dubourg.
— Oui, monsieur, répond la dame en souriant. Nous logeons à deux lieues et demie, à Allevard, où mon mari a acheté une propriété superbe. quand nous avons quitté le commerce des vins...
Ici le monsieur donne un coup de coude à sa femme, mais elle reprend sans paraître y faire attention :
— Commerce que nous n'exercions que pour notre plaisir, car mon époux a toujours eu une fortune assez conséquente ; mais il faut bien faire quelque chose.
— Comment donc! madame, mais j'estime beaucoup le commerce, surtout celui des vins. Certainement Noé n'a pas planté la vigne pour que nous ne mangions que des raisins secs. Gédéon, capitaine hébreu, battait lui-même son blé, Saiil conduisait des bœufs, David gardait des brebis, Cincinnatus labourait son champ, le pape Sixte-Quint a gardé des cochons, Urbain IV avait fait des souliers ; je ne vois donc rien d'étonnant à ce que monsieur voire époux ait vendu du vin.
— Monsieur, certainement, dit le mari eu saluant Dubourg; puis il ajoute tout bas à sa femme : — C'est un noble philosophe.
— Mais, reprend la dame, depuis que nous sommes retirés, nous ne voyons que ce qu'ily a de mieux dans l'endroit : le maire, le greffier... des propriétaires qui sont électeurs!... des gens comme il faut. Nous passons une vie charmante; mon mari est presque le seigneur de l'endroit.
— Il est certain, dit le monsieur en s'appuyant sur sa canne, qu'un me regarde comme tel. Il n'aurait tenu qu'à moi d'être sou- -préfet ; :
il aurait fallu se déplacer, et je tiens à mon endroit. Nous y sommes tellement considérés! Je donne à dîner à ce qu'il y a d<- mieux ; nous
cultivons les arts, la musique... j'apprends le violon dans ce moment-ci; j'ai fait venir de Paris un orgue dans un buffet... Ma femme en jouera, elle a de l'oreille.
— Pardieu ! dit Dubourg, en fait d'oreille, voici M. Ménard qui aune des plus belles basses-tailles que je connaisse!... Quanta moi, je joue de tous les instruments.
— Ah ! monsieur, dit la dame en minaudant, quel plaisir nous aurions à vous entendre!... Nous avons beaucoup d'amateurs à Allevard; M. le maire joue de la basse, et un de nos voisins est très fort sur Je cor de chasse. Si monsieur restait quelque temps encore dans ce pays... no::s serions charmés de le posséder.
La dame accompagne cette invitation d'un sourire fort tendre : Dubourg y répond par un regard très expressif, et le mari baisse le ne avec satisfaction et humilité, tandis que Ménard regarde son compagnon pour savoir ce qu'il doit dire.
— Ma foi, madame, dit Dubourg, après avoir terminé son œillade qui durait depuis cinq minutes, et pendant laquelle le mari avait regardé voler les hirondelles, il serait possible que je restasse avec mes amis quelque temps à Grenoble. M. le comte de Montreville a un penchant très prononcé pour les bords de l'Isère; je l'aime trop pour panir sans lui. Nous sommes Oreste et Pylade, si ce n'est qu'on ne nous rencontre jamais ensemble ; et quoique nous soyons attendus à la cour de Sardaigne, et que j'aie promis de passer l'hiver à la cour de Bulgarie, il serait possible, comme je vous le disais, que notre séjour dans ce pays se prolongeât quelque temps ; n'est-il pas vrai, monsieur Ménard?
— Je le pense comme vous, monsieur le baron, dit Ménard ; et la dame dit tout bas à son mari :
— Comme il est aimable pour un baron!
Et le mari lui répond :
— C'est justement parce qu'il est baron qu'il est aimable.
— D'autant plus, reprend Ménard, qui se donne plus d'importance depuis qu'il sait qu'il ne parle qu'à un ancien marchand de vins,, d'autant plus que M. le comte de Montreville, mon élève, a une tète extrêmement romanesque ! = ..
■ — Ah!... c'est comme moi... c'est bien comme rftoi! dit la dame en poussant un soupir qui s'adresse encore à Dubourg ; je n'aime que le romanesque... Je suis folle des revenants et des lutins... n'est-il pas vrai, monsieur Chamberlin?
M. Chambertin (c'est le nom du monsieur) répond en souriant :
— Oui, ma femme a toujours beaucoup aimé les esprits...
SÛEUK ANNE 13J
— Elle n'en a pas manqué avec vous, répond Dubourg.
— Il est vrai que j'en avais depuis vingt-quatre jusqu'à soixante-dix degrés.
— Si madame fait jamais un tour en Pologne, dit Dubourg, je la prie de venir passer quelques jours à mon château de Krapach. Elle y verra des fantômes de toutes les couleurs; c'est un séjour moins gai que mon palais de Cracovie, mais c'est un château que je ne donnerais pas pour deux millions! et il ne me rapporte cependant que de la neige; mais j'ai des raisons pour y tenir, n'est-il pas vrai, monsieur Ménard?
— Peste! je le crois bien, répond Ménard; un château où vous avez reçu...
— Chut... silence! Ménard, tout ceci n'intéresse pas M. et Mme Chambertin.
— Pardonnez-moi, monsieur le baron, répond Chambertin ens'inclinant; nous sommes trop flattés de faire connaissance avec un seigneur polonais... car je crois que monsieur le baron est Polonais?
— Depuis ma naissance, répond Dubourg en se retournant pour laisser à Ménard la facilité de leur dire à demi-voix :
■ — C'est M. le baron Ladislas Potoski, palatin de Rava et de Sandomir.
En entendant ces titres, l'ancien marchand de vins reste comme frappé de stupéfaction, n'osant plus faire un pas en avant ni en arrière, tandis que Mme Chambertin tourne sa bouche de cent façons, et fait son possible pour n'en plus avoir du tout, afin de séduire le palatin de Rava.
— Yous veniez visiter ces ruines? dit Dubourg après avoir laissé à son nom le temps de faire son effet.
— Oui, répond M. Chambertin; nous ne les connaissions pas encore, et il faut bien voir ses environs. Ce lïayard avait un fort beau château, à en juger parce qui reste... mais c'était un seigneur bien recommandahle...
— C'était un chevalier, n'est-ce pas, mon ami? dit Mrae Chambertin en minaudant.
— Oui, ma bonne, c'était un preux du siècle de Loui> XIV.
Ici Ménard tousse en regardant Dubourg d'un air goguenard; M. Chambertin poursuit :
— J'aime assez à voir les antiquités... les monuments anciens; cela aniuse, quand on a une certaine instruction. Monsieur le baron faisait comme nous?...
— Ma foi, dit Dubourg, nous étions d'assez mauvaise humeur quand nous vous avons rencontrés : nous sommes venus de Grenoble ici en nous
promenant... On nous a dit qu'il n'y avait que trois petites lieues... je n'ai pas voulu fatiguer mes équipages dans ce pays montagneux; mais j'espérais trouver de ce côté quelque bonne auberge pour y dîner, ou du moins la facilité de gagner le premier village ; j'ai offert à des paysans jusqu'à six pièces d'or pour me cbercher un cheval, et pas un de ces drôles n'a bougé. N'est-il pas vrai, Ménard?
— Il est 1res vrai, monsieur le baron, que nous ne trouvions rien du tout!.;.
— Ah ! mon ami, dit à demi-voix Mme Chambertin à son époux, quelle idée!... quelle occasion!...
— Je la saisis!... répond celui-ci, et il se met devant Dubourg à la troisième position : Monsieur le baron, si je ne craignais d'être indiscret... s'il vous était indifférent d'accepter un dîner de propriétaire... nous serions ravis, Mme Chambertin et moi, de posséder à noire table un seigneur de distinction et un professeur de belles-lettres. Mon cabriolet de campagne nous attend ici près, avec Lunel, mon jockey; en une heure nous serons à Allevard, et ce soir mon cabriolet reconduira monsieur le baron.
— Vraiment, monsieur de Chambertin, ceci est trop aimable, répond Dubourg en le saluant, tandis que l'ancien négociant dit tout bas à sa femme :
— Il m'a appelé de Chambertin.
— Je l'ai entendu, mon ami.
— Est-ce qu'il a envie de me faire chevalier?
— Je Je crois bien capable de vous faire quelque chose.
— Je suis presque tenté d'accepter votre invitation, reprend Dubourg; elle me procurera le plaisir de connaître des personnes aimables. Qu'en pensez-vous, mon cher Ménard? cela n'inquiétera-t-il pas Montreville? croyez- vous que nous pouvons accepter le dîner de M. de Chambertin?
■ — Oui, certainement, nous le pouvons, monsieur le baron, répond ?>Iénard, qui, dans le plaisir que lui fait celte invitation, tire de sa poche leur nappe de papier qui entortillait la volaille, et s'essuie le visage avec, croyant avoir pris son mouchoir, et ne s'apercevant pas qu'il se barbouille la ligure avec la gelée du chapon; mais M. et Mme Chambertin sont dans le ravissement et ne voient rien de tout cela : emmener dîner chez eux un grand seigneur polonais, un palatin!... qui a mis un de devant le nom de monsieur, et qui fait des yeux très tendres à madame, en voilà assez pour tourner la tète aux deux époux.
— INous ne tiendrons jamais quatre dans le cabriolet, dit madame.
— Ne t'inquiète pas, ma chère, je prendrai le petit cheval de Lunel, qui montera derrière ; et quand monsieur le baron voudra...
En s'entendant appeler do Chambertin, il a pris le mors aux dents. (P. 134.)
- Ma fui, partons, dit Dubourg ; et il ajoute tout bas en offrant sa main à la dame :
— Toutes les ruines possibles ne sauraient l'emporter sur vous! On se met en marche ; Dubourg donne le bras à madame, M. Chain
bortin court en avant, et Ménard suit en cherchant à deviner d'où peut venir cette odeur de volaille qui le poursuit partout.
LJV. 308. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. HOUFF ET G*". Llv 3()g
Au détour d'un sentier, on aperçoit le cabriolet de campagne, que garde un petit homme de l'âge de son maître, qui ressemble plutôt à un sommelier qu'à un jockey : il a près de lui un animal qui, par sa taille et ses oreilles, tient le milieu entre le cheval et l'âne. Mme Chambertin monte en voiture avec nos deux voyageurs.
— Donne-moi ton bidet, Lunel, dit M. Chambertin.
— Et moi, monsieur? demande le vieux jockey.
— Tu monteras derrière la voiture.
— Vous savez bien, monsieur, que je ne peux pas m'y tenir.
— Alors, tu suivras à pied; imbécile!... qui ne sait pas encore e. tenir derrière une voiture !
En disant ces mots, M. Chambertin enfourche le bidet en lui donnant de grands coups de canne à défaut de cravache.
— Pardon si je vous dépasse, crie-t-il à Dubourg, mais je vais donner quelques ordres!
— Ah! je vous en supplie, point de façons pour nous, monsieur de Chambertin, lui crie celui-ci.
Mais le propriétaire est déjà loin : en s'entendant appeler de Chambertin, il a pris le mors aux dents.
Dubourg prend les guides et conduit, ce qui ne l'empêche pas do dire en route des choses fort galantes à Mm0 dé Chambertin, et de faire signe à Ménard de s'essuyer le visage. Lunel court à pied derrière le cabriolet, en donnant au diable les étrangers qui sont cause que son maître a pris son bidet.
On arrive à Allevard, joli bourg où un torrent considérable alimente un grand nombre de moulins, de forges de fer et d'usines. La maison de M. Chambertin est sur la droite, avant le village. C'est une propriété charmante, bâtie à la moderne, et, comme dit Mme ChambertiD, c'est presque un château.
En descendant dans une fort belle cour ombragée de tilleuls, Dubourg se félicite en secret de sa rencontre, et commence à trouver qu<^ Mmc Chambertin a encore les formes très agréables et les yeux très vifs. Quant à Ménard, qui a entrevu une cuisine bien échauffée, il pense que. sans être baron ni palatin, un homme qui possède une aussi jolie propriété mérite quelque considération.
M. Chambertin fait entreries étrangers dans un joli salon du rez-dechaussée, qui donne sur un fort beau jardin situé derrière la maison. Tout annonce la richesse, la profusion et le manque de goût. Il y a deux pendules sur une cheminée, une autre sur une console, une autre sur un secrétaire. Les meubles sont élégants, le parquet et couvert de tapis, les
boiseries surchargées de tableaux, et trois lustres pendent au plalond.
— C'est mon petit salon d'été, dit Mme Gbambertin d'un air modeste. Si j'avais su avoir l'honneur de recevoir monsieur le baron, j'aurais fait préparer mon grand salon d'hiver, dans lequel on fait trois contredanses sans se gêner.
— Madame, nous avons plus de place qu'il ne nous en faut! et je serais désolé de vous causer aucun dérangement... ce salon est charmant, tout s'y ressent du goût de la déesse de ce séjour...
— Ah! monsieur le baron... il est vrai que c'est moi qui l'ai fait arranger... mon mari voulait encore placer une pendule dans ce coin... mais il peut s'en passer...
— Il serait difficile de ne pas savoir l'heure ici!...
— Ce tapis est d'un assez bon goût... J'ai encore mieux que ça dans mon salon d'hiver... mais vous devez en faire un grand usage en Pologne, monsieur le baron?
— Oh ! nous avons en Pologne des tapis qui ont six pouces d'épaisseur... on enfonce dedans en marchant, comme sur un lit de plume... .['espère avoir l'honneur de vous envoyer quelque échantillon...
— Ah! monsieur le baron!...
Dans ce moment M. Gbambertin entre avec toute la société qu'il avait pu réunir à la bâte pour venir dîner chez lui avec un grand seigneur. Il n'avait trouvé que quatre personnes de disponibles: d'abord un ancien notaire de village et sa femme, qui allaient se mettre à table lorsque leur voisin était accouru, tout effaré, leur apprendre la rencontre qu'il avait faite, et l'honneur qu'il avait de recevoir chez lui le noble étranger et le professeur de belles-lettres.
A cette nouvelle, et sur l'invitation qui la suivit, de venir dîner avec le grand .seigneur, M. Bidault (c'est le nom du ci-devant notaire) avait appelé sa bonne en lui disant:
— Marianne, enlevez le couvert... mettez le pâté dans le buffet, la volaille dans le garde-manger, le poisson à la cave... nous dînons chez mon voisin, conservez bien tout cela pour demain.
Et Mmc Bidault s'était élancée devant son miroir, en s'écriant :
— Eh vite! Marianne... ma robe fleur d'oranger... mon chapeau à la jardinière .. ma Collerette à points à jour... je ne puis pas paraître devant ces messieurs en négligé. Monsieur Bidault, est-ce que vous rie vous habillez pas?...
— Ma foi je vais passer mon habit marron, voilà tout... Fais en sorte, Marianne, que le poisson se conserve frais...
— Marianne, cherchez-moi donc ma robe.
M. Chambertin est parti bien vite pour continuer sa tournée d'invitations, en recommandant à madame Bidault de ne point se faire attendre La pauvre Marianne, pressée de tous les côtés, ne sait où donner de la tête relie va porter le chapeau à la jardinière à la cave, et accourt vers sa maîtresse avec son plat de poisson à la main. Enfin, après vingt minutes employées à courir pour madame et pour monsieur, les deux époux sont en état de se présenter devant l'illustre étranger. M. Bidault, qui compose des vers depuis qu'il a vendu sa charge, se fait un plaisir de causer poésie avec l'homme de lettres; et Mœe Bidault, qui se pique d'avoir le meilleur ton de l'endroit, est enchantée de montrer son savoir vivre devant un grand seigneur.
— En sortant de chez M. Bidault, M. Chambertin est allé chez le maire ; mais le maire est aux champs, il surveille ses travaux, et ne reviendra que le soir. Chambertin court chez le notaire qui a succédé à M. Bidault, mais le notaire est à lâchasse, et sa femme est occupée à faire des confitures qu'elle ne peut pas quitter.
Cependant le temps presse ; Chambertin entre chez un ancien apothicaire de Lyon, qui s'est retiré dans une assez jolie maison qu'il a achetée à Allevard. Ce n'est pas un personnage fort distingué pour mettre en face d'un palatin, mais n'ayant pas le temps de choisir, on s'en contentera ; d'ailleurs, M. Fondant parle fort peu; il ne dira pas de sottises.
Chambertin entre donc chez lui, et n'ayant pas le temps de bien s'expliquer, se contente de lui dire précipitamment :
— Mon cher Fondant, j'ai chez moi un grand palatin... de Pologne... je lui donne à dîner... venez, je vous attends... et un homme de lettres qui est helléniste incognito... Dépêchez-vous... ce sont des personnages du premier ordre... nous dînerons dans une demi-heure.
Chambertin est parti. Il songe qu'il peut encore avoir son ami Frossard, maître de forges, et l'un des plus riches propriétaires des environs. Il court chez lui. Le gros maître de forges est en train de dîner; il a déjà mangé le potage et le bœuf, lorsque Chambertin, qui arrive tout en sueur dans la salle à manger, lui crie de loin :
— Arrête, Frossard... arrête... pas un morceau de plus !...
— Qu'est-ce à dire, répond le maître de forges en tenant son grand couteau levé sur un poulet gras qu'il s'apprête à découper, pas un morceau de plus!... j'espère bien que les cuisses et les ailes la sauteront... je n'abandonne que la carcasse...
— Arrête, te dis-je, mon ami ; il faut que tu viennes dîner chez moi. . .
— Pas aujourd'hui... tu vois bien qu'il n'est plus temps...
— Ille faut...
SŒUR ANiNE 137
— J'ai déjà mangé le tiers de mon dîner... ■ — Ça ne comptera pas.
— J'ai bien peur que si!...
— J'ai deux seigneurs, dont un homme de lettres chez moi.
— Qu'est-ce que cela me fait?
— De Pologne... de Cracovie... un baron... un savant..
— Eh bien! après? tout cela ne doit pas m'empèchorde dîner.
— Je veux te procurer l'honneur de dîner avec eux.
— Mon ami, pourvu que je dîne bien, peu m'importe que ce soit un baron ou un meunier!...
— Allons, Frossard, mon ami, un peu d'élévation dans les idées...
— Mon poulet va être froid...
— Tu goûteras chez moi d'un lièvre piqué délicieux.,, j'ai aussi certain pâté de foie gras qui m'est arrivé de Strasbourg...
— Ah! le traître va m'attendrir...
— Nous boirons de mon vieux pomard... et de ce saint-péray que lu aimes tant...
■ — Il n'y a pas moyen de résister...
— Tu me suis?
— Oui, mais ce n'est pas pour tes seigneurs et tes savants, auxquels je ne connais goutte ; c'est pour le lièvre et le pomard auxquels je me connais parfaitement.
M. Fondant était arrivé le premier chez Ghambertin ; mais, naturellement timide, et encore plus embarrassé pour paraître devant les deux étrangers, qu'il présumait être des princes d'après le peu de mots que son voisin lui avait dits, l'ancien apothicaire était resté dans l'antichambre qui précédait le salon dans lequel madame Ghambertin causait avec ses nouveaux hôtes; et ne se sentant pas la force de faire seul son entrée, il attendait que les autres convives arrivassent, afin de passer derrière eux.
M. et Mme Bidault paraissent enfin, ainsi que le gros Frossard. M. Chambertin, qui venait de donner des ordres à son cuisinier, court au-devant de sa société. On trouve .M. Fondant, qui est toujours dans l'antichambre; et M. Ghambertin, ouvrant la porte de son salon, présente Mme Bidault à M. le baron. Pendant un échange de saluts et de révérences entre les deux époux et nos deux voyageurs, le gros Frossard, qui ne fait pas autant de cérémonie, pousse devant lui M. Fondant, qui parait vouloir rester dans l'antichambre; et Mmc Ghambertin, après avoir fait les honneurs de chez elle, s'éclipse pour aller s'occuper un moment de sa toilette.
— Monsieur le baron, dit Chambertin, j'ai réuni quelques amis qui sont, comme moi, ravis de ce que...
— Ma foi, dit Frossard en se jetant dans une bergère sans laisser finir Chambertin, il était temps que tu arrivasses, mon cher ; si le poulet avait été entamé, je ne l'aurais pas quitté !...
— Toujours plaisant, ce cher Frossard, dit M. Bidault en frappant sur la cuisse du maître de forges, tandis que son épouse se tenait bien roide dans un fauteuil vis-à-vis de Dubourg, qui, assis négligemment sur un canapé, ressemblait à un sultan contemplant ses esclaves ; tandis que Ménard, placé un peu plus loin, admirait l'air de santé du maître de forges et la mine respectueuse de M. Fondant, qui s'est assis contre une croisée, de manière à être aux trois quarts sous le rideau.
— Si j'avais su plus tôt traiter monsieur le baron, dit Chambertin, j'aurais arrangé... une petite soirée musicale... une petite fête... mais je me flatte d'être en mesure une autre fois...
— Ah ! monsieur de Chambertin vous me rendez confus!... En vérité je ne pourrai plus quitter ce pays ; et cependant, monsieur Ménard, vous «savez qu'on nous attend à la cour de Bulgarie.
A ces mots, Mme Bidault se redresse en se pinçant les lèvres; Chambertin regarde ses voisins d'un air qui signifie : « Je vous l'avais bien dit! » et M. Fondant disparaît entièrement derrière les rideaux.
— Au reste, reprend Dubourg, ce pays me plaît beaucoup... et la société aimable que j'y rencontre m'y attache encore davantage...
A ce compliment tout le monde se lève et salue. Il se fait derrière les rideaux un mouvement semblable.
— Mais il me semblait avoir aperçu M. Fondant, dit le maître de forges; que diable est-il donc devenu?...
— Je suis là, monsieur, dit d'une voix enrouée le ci-devant apothicaire en sortant un peu sa tète de dessous les draperies.
Et que faites-vous là, à une lieue de nous ?... approchez-vous donc, monsieur Fondant... Eh bien! quelles nouvelles de Lyon?... que dit-on par là?...
M. Fondant est devenu rouge jusqu'aux oreilles : il s'aperçoit que les étrangers le regardent. Il tire son mouchoir, se mouche, avance et recule sa chaise, puis balbutie enfin, en parlant du nez pour se donner de l'assurance :
— Qu'il a fait chaud aujourd'hui !...
Heureusement Mme Chambertin revient, et sa présence change le tour de la conversation. Elle a passé une légère blouse de mousseline, garnie de dentelles; elle est coiffée en cheveux, ce qui ne lui va plu i bien,
mais elle a mis ses boucles d'oreilles en brillants, et un superbe collier en perles fines, ce qui la rend très séduisante aux yeux de Dubourg, qui va au-devant d'elle, et, en lui donnant la main, lui serre tendrement le bout des doigts ; à quoi on répond par un demi-sourire, qu'accompagne un soupir étouffé.
M. Bidault s'est approché de M. Ménard, qu'il juge être l'homme de lettres, et lui glisse quelques phrases du Parfait Notaire, qu'il accompagn de petits vers de YAlmanach des Muses. M. Ménard. qui, en voulant se modeler sur Dubourg, prend quelquefois son ton suffisant, sourit à M. Bidault d'un air protecteur, en prononçant avec emphase : Studio, adolescentiam alunt,senectutemoblectant; et M. Bidault, qui a oublié Gicéron en apprenant les cinq codes, y répond en offrant à M. Ménard une prise de tabac.
Lunel, qui a passé une petite veste à l'anglaise, avec laquelle il ressemble à un Limousin, vient annoncer que le dîner est servi.
Tout le monde se lève. Dubourg donne la main à Mrae Chambertin, M. Frossard a pris celle de Mme Bidault, les autres suivent; M. Fondant ferme la marche.
On se rend dans une fort belle salle à manger. La table est servie avec somptuosité. Ménard remarque avec satisfaction qu'il y a quatre hors d'oeuvre, ce qui annonce toujours un dîner bien ordonné. On place M. le baron entre Mmo Bidault et Mme Chambertin ; mais c'est vers cette dernière que Dubourg se tourne le plus souvent, et la vive rougeur qui vient de temps à autre colorer les joues de la maîtresse de la maison pourrait faire présumer que son illustre convive lui parle aussi par-desso:;s la table.
Ménard est entre Bidault et M. Fondant. L'un lui lâche par-ci par-là quelques vers à pistache; l'autre se contente de lui verser constamment à boire, et M. Ménard se tourne plus souvent vers l'apothicaire que du côté de l'ancien notaire.
Au second service, Dubourg. qui commence à être en train, parce qu'il a sablé assez lestement le pomard de son hôte, se met à parler à tori et à travers de ses châteaux, de ses terres, de la Pologne et de la Bretagne; il mêle les usages de Rennes avec les habitudes de Gracovie, e1 les productions de son pays avec les neiges des monts Krapach. Mais la soci< tout émerveillée de ce qu'il dit, se contente d'ouvrir les yeux et les oreilles. Le gros Frossard trouve le baron de s m goûl parce qu'il boit sec, et regarde Kfténard comme un savant distingué parce qu'il raisonne sur la manière d'accommoder chaque plat. M. Bidault est enchanté de trouver une occasion de faire le poète ; sa femme se croit une beauté par :e que Dubourg
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lui a dit qu'elle avait un faux air de M,Ie de Scudéri; M. Fondant est plus a son aise, parce que personne ne fait attention à lui; M Ghambertin est dans l'ivresse, parce qu'il a un grand seigneur à sa table; et Mme Ghambertin joue de la prunelle, parce que ce grand seigneur-là lui donne des coups de genou très fréquemment.
Vers les neuf heures du soir, on tâche de quitter la table. Tout le monde a voulu tenir tète à M. le baron, les uns par goût, les autres par politesse, ce qui fait que personne n'est solide sur ses jambes; les dames seules conservent leur tenue, car c'est rarement à table que les femmes perdent la tète.
Au milieu des vapeurs bachiques, Dubourg conserve assez de présence d'esprit pour sentir qu'ils sont à six lieues de Grenoble, et qu'il est temps d'y retourner. M. Ghambertin propose des chambres à ses hôtes : mais si l'on restait, il faudrait faire quelque chose ; déjà M. Bidault et le maître de forges ont pris des cartes ; et Dubourg, qui a de la peine à résister à l'attrait du jeu, sent qu'il ferait une r.otte ligure sans argent dans sa poche. Il vaut donc mieux partir pour revenir une autre fois. .AI. Frossard l'a provoqué au trictrac; Dubourg, qui s'y croit très fort, espère regagner avec le gros maître de forges une partie de ce qu'il a perdu chez ses fripons de Lyon.
Ménard se trouve si bien chez M. Chambertin qu'il y coucherait volontiers, et Mm0 Ghambertin, qui a peut-être quelques arrière-pensées, voudrait retenir le jeune palatin. Mais celui-ci a ses raisons pour ne point céder. Voyant que ses instances sont inutiles, M. Ghambertin ordonne à Lunel de se tenir prêt avec le cabriolet pour reconduire M. le baron et son compagnon. Dubourg prend congé de ses hôtes, en leur promettant de venir incessamment passer quelques jo.irs avec eux. Cet engagement calme le chagrin de son départ.
— Songez, monsieur le baron, que je compte sur votre parole, dit M. Ghambertin en saluant profondément Dubourg.
— Nous vous attendons... ajoute madame en lançant un regard qui en dit suffisamment.
Dubourg y répond en appuyant sa bottine sur le pied de son mari, qu'il prend pour le sien, et, serrant affectueusement la main de son hôte, l'appelle son cher ami de Ghambertin.
Mais Lunel et le cabriolet les attendent : Dubourg et Ménard montent dedans et prennent la route de Grenoble.
Le mouvement de la voiture endort Ménard, et Dubourg, n'ayant personne à qui parler, se dit à lui-même :
— Cette connaissance me sera fort agréable, et variera un peu la
lit
Est-ce une raison pour ne plus les aimer? (P. 145.)
monotonie de notre séjour à Grenoble : ces bonnes gens me croient un seigneur, il n'y a pas grand mal ;'i cela, et je puis bien en avoir la naine M1"0 Chambertin a encore de la vivacité dans le regard... son mari a d'excellent vin, une bonne table... Ce gros maître de forges est riche comme un Crésus, et il paraît qu'il aime à faire sa partie. Ah! morbleu, si j'avais encore la caisse! quelle occasion pour réparer nos pertes!... Je suis sûr
l'ALL DE KOCK.
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