‹ La laitière de MontfermeilChapitre 72 sur 102 · VISITE AU DOIS · texte numérisé non relu

VISITE AU DOIS

Quand Duhonrg et Ménard s'éveillent, le lendemain de leur dîner à Âllevarl, Frédéric est parti depuis longtemps. Dubourg dit :

— Nmus l'attendrons ce soir, et nous lui parlerons. Et Ménard répond :

— Oui, monsieur le baron, vous lui parlerez.

Mais nous avons vu que Frédéric restait fort tard près de soeur Anne jusqu'à ce qu'il se fût décidé à y rester tout à fait. De Vizîlle à Grenoble il y a quatre lieues; le cheval que Frédéric prenait le malin, au hasard, pour s'être reposé toute la journée n'en valait guère mieux le soir, parce que des chevaux d'auberge sont rarement bons à monter; il s'ensuivait que le cheval mettait quelquefois trois heures à revenir de Yizille, et Frédéric ne le pressait pas, car il ne s'agissait plus alors d'arriver près de sœur Anne.

Frédéric rentrait donc fort tard, et Dubourg, après avoir fait avec Ménard la partie de piquet, seul jeu que jouait l'ancien précepteur, finissait par s'endormir sur les caries, parce que ces messieurs, n'ayant d'argent ni l'un ni l'autre, ne pouvaient jouer que sur parole, et que le

jeu ne s'échauffait jamais, quoique M. Ménard eût à sa disposï:ïon la tabatière du roi de Prusse et qu'il prisât à chaque instant pour se donner quelque ressemblance avec Frédéric IL

Dubourg bâillant, M. Ménard proposait au baron d'aller se coucher; et on remettait au lendemain pour parler à Frédéric; mais le lendemain s'écoulait de môme sans qu'on l'aperçût.

Plusieurs jours se sont passés ainsi; l'impatience de Dubourg augmente : il brûle de retourner à Allevard, de poursuivre sa conquête et de faire la partie du maître de forges. De son côté, M. Ménard ne désire pas moins boire encore du pomard de M. Chamberlin, et se trouver à côté de M. Fondant qui le verse si bien.

Mais on ne peut pas aller à pied à Allevard; il faut s'y présenter de manière à donner de soi une idée qui réponde au rang qu'on a pris, il faut surtout avoir de l'argent dans sa poche si l'on veut faire figure au jeu. M. Ménard ne voit pas trop la nécessité de cela; mais puisque M. le baron pense que c'est indispensable, il est nécessairement du même avis.

— Il faut donc absolument voir Frédéric.

— Parbleu, dit Dubourg, nous l'attendrons ce soir, et, pour ne pas nous endormir, nous boirons du punch toute la nuit s'il le faut : qu'en pensez-vous, monsieur Ménard?

— Je suis entièrement de cet avis, monsieur le baron, pourvu que nous ayons une brioche pour accompagner le punch.

-- Nous en aurons quatre; nous les jouerons au piquet, etFrédérie les payera.

La nuit vient; un énorme bol de punch est apporté, ainsi qu'une assiette surchargée de gâteaux. Ces messieurs se mettent au jeu en buvant, et boivent souvent pour ne pas s'endormir, ce qui au contraire les endort un peu plus vile. Après avoir bu chacun près d'un demi-bol, et avalé une demi-douzaine de taries et de brioches, ils tombent la tête sur la table, Dubourg en disant :

— Je suis capot.

Ménard en ajoutant :

— Sur table, monsieur le baron.

Ils s'éveillent au point du jour, fort mécontents de s'être endormis; mais enfin Frédéric ne doit pas encore être sorti, et ils vont le voir. Dubourg crie, appelle, on ne lui répond pas; il descend dans la cour et s'informe de sou ami.

— Il n'est pas rentré celle nuit, répond le valet d'écurie.

— Pas rentré! s'écrie Dubourg, lu en es certain?

— 01) ! oui, monsieur, ni lui, ni le cheval.

— Diable! dit Dubourg, cela devient inquiétant... ne pas revenir depuis hier... c'est bien singulier!

Il monte apprendre cette nouvelle à M. Ménard ; et celui-ci, après avoir réfléchi un quart d'heure, finit par dire :

— Que pensez-vous de cela, monsieur le baron?

— Eh! morbleu, c'est à vous que je le demande, monsieur Ménard.

— Je n'ose rien préjuger, monsieur le baron... voilà mon avis.

— Il ressemble beaucoup à celui de Brid 'oison.

On passe la journée à attendre Frédéric, qui ne revient pas. Dubourg est inquiet de son ami, Ménard tremble pour son élève, et l'aubergiste serait fort en peine de son cheval s'il n'avait la voiture pour répondant.

Le lendemain, dès le point du jour, Dubourg se présente devant Ménard, le chapeau sur la tète, et dit :

— Allons, il faut retrouver Frédéric...

— Trouvons-le, monsieur le baron.

— Pour le trouver, il faut le chercher.

— C'est ce que je pensais, monsieur le baron.

— Cela ne vous empêchait pas de rester fort tranquillement dans votre lit.

— J'attendais votre avis ultérieur.

— Mon avis est que nous nous mettions en route sur-le-champ. Ce jeune homme a une tournure et une figure assez remarquables pour qu'on nous indique le chemin qu'il a pris; il ne peut pas être perdu!...

— Il faut l'espérer... car que me dirait M. le comte son père?...

— Levez-vous donc, et venez avec moi.

— Ménard s'habille, déjeune, et suit Dubourg, qui fait mettre des selles à deux vieux chevaux de labour, que l'aubergiste ne donne qu'eu murmurant, parce que la dépense de ces messieurs commence à dépasser la valeur de leur voilure. Enfin ils sont montés à cheval; Ménard prévient son compagnon qu'il ne va qu'au pas, et Dubourg lui répond que, lorsqu'on fait des perquisitions, on ne va pas vite.

Ils s'informent, en sortant de l'auberge, de la route que prenait Frédéric : on la leur indique. Tout le long du chemin on a remarqué le jeune voyageur, qui passait chaque matin en faisant aller son cheval le plus grand train possible, et qui revenait le soir tout doucement. Dubourg ei son compagnon acquièrent bientôt la certitude que c'est à Vizille que Frédéric se rendait tous les jours.

— Que va-t-il faire là? dit Dubourg.

— Il y aura trouvé quelque site intéressant.

— Je crois plutôt que c'est une ligure intéressante.

SOEUK ANNE 145

— Quoi ! monsieur le baron, vous penseriez...

— Oui, sans doute, Frédéric n'est pas assez fou pour ne contempler que des arbres et des montagnes. Il cherchait un cœur qui sympathisai avec le sien, une âme aimante comme la sienne, enfin une femme qui lui plût; et qui sait s'il n'a pas trouvé quelque jeune paysanne, bien simple, bien naïve, qui lui a tourné la tête!...

— Je gage, moi, qu'il est allé admirer la Chartreuse.

— • Monsieur Ménard, songez que Frédéric n'a que vingt et un ans. Monsieur le baron, rappelez-vous que les femmes l'ont déjà trompé, et qu'il est parti de Paris pour les fuir!

— Est-ce une raison pour ne plus les aimer? D'ailleurs, monsieur Ménard, quand on fuit quelque chose, c'est qu'on sent bien qu'on ne résisterait pas longtemps.

— Monsieur le baron, Joseph fuyait Putiphar, et ce n'était pas par crainte de succomber.

■•— Monsieur Ménard, Joseph a fini par se laisser séduire, puisque sa postérité a peuplé le pays de Chanaan.

Tout en discutant, ces messieurs sont arrivés à Vizille. Ils s'informent de Frédéric dans le village ; mais les habitants, occupés de leurs travaux, ont peu fait attention au jeune homme, qui n'a dîné que deux fois à l'auberge; car nous avons vu qu'il dînait dans le bois avec les provisions que sœur Anne lui apportait. On a bien aperçu plusieurs fois le jeune voyageur, mais on n'a pas remarqué de quel côté il tournait ses pas, ni ce qu'il venait faire dans le village.

Dubourg et son compagnon sortent de Vizille sans être plus avancés.

— Tout est perdu ! s'écrie de temps à autre M. Ménard, mon élève aura été mangé par les loups ou tué par les voleurs, ou sera tombé dans quelque précipice en regardant un coucher de soleil!... Pauvre Frédéric! si doux, si aimable, si instruit! je n'ai donc plus qu'à te pleurer!.

Qualis populeà mœrens Philomela sub umbrâ Amissos querilur fœ:u>!...

— Eh! non, monsieur Ménard, Frédéric n'a été ni tué ni mangé!... Il n'est pas question de ressembler à Philomèle pleurant ses petits, mais il s'agit de savoir où le jeune homme a porté ses pas... Eh! mais... tenez, voici, je crois, un animal qui pourra nous donner de ses nouvelles

Les voyageurs, en sortant du village, étaient descendus dans la vallée, et se trouvaient alors devant la lisière du bois: le cheval de Frédéric errait à l'aventure dans les sentiers qui touchaient a la vallée.

— C'est son cheval, dit M. Ménard. Je le reconnais à cette tache blanche, pour l'avoir vu. dans la cour de notre auberge : c'est le cheval de Frédéric.

— Et il est seul... sans cavalier... Nouvelle preuve, monsieur le baron, que le jeune homme est victime de son imprudence; le cheval aurajetéson maître par terre!... mon élève est mort!... il aura voulu gravir des montagnes!... Nux eratl... il n'aura pas vu à ses pieds... tout est perdu!

— Je crois plutôt que Frédéric est dans ce bois, et qu'il a quitté son cheval aân de s'y promener à son aise... Faisons-en autan! pour le chercher... mais soyons plus sages que lui, et attachons nos chevaux à l'un de ces sapins.

Dubourg et son compagnon mettent pied à terre et entrent dans le bois, M. Ménard tenant déjà son mouchoir sur ses yeux, parce qu'il croit Frédéric mort ou blessé, et Dubourg marchant en avant, et regardant attentivement autour de lui.

Bientôt ce dernier revient vers M. Ménard d'un air joyeux, et lui désignant du doigt un tertre de gazon :

— Tenez, lui dit-il, regardez si mes pressentiments me trompaient ; voilà la merveille que Frédéric vient admirer.

M. Ménard suit l'indication du doigt de Dubourg, et aperçoit sous un ombrage épais, son élève négligemment couché sur l'herbe, et tenant dans ses bras une jeune fille charmante, dont la tête repose contre le sein de son amant, et qui a ses deux bras passés autour de son cou.

— Vous aviez raison, monsieur le baron, dit Ménard après un moment de surprise, ce n'est point la Chartreuse!... ceci est plus moderne...

■ — Cette jeune lille me paraît charmante!...

— Et à moi aussi, monsieur le baron.

— Ce coquin de Frédéric!... Ce n'est pas maladroit de trouver un si joli minois dans ce lieu désert... Pensez-vous encore qu'il fuit les femmes?

— Cela n'y ressemble pas, dans ce moment.

— Allez, monsieur Ménard, Frédéric, quoique sentimental, est un homme comme un autre ; mais il faut aller lui faire notre compliment.

— Cela va le déranger, monsieur le baron.

— Parbleu! puisqu'il passe ici ses journées, il a bien le temps de faire l'amour.

Dubourg et Ménard s'avancent : au bruit de leurs pas, Frédéric se retourne et les voit. La petite lève les yeux*, en apercevant les deux

étrangers, elle se presse davantage contre Frédéric, puis cachant sa tète sur le sein de son amant, semble de cette place défier tous les dangers.

— ■ Bravol mon cher Frédéric, bravo!... dit Dubourg en riant. Je conçois maintenant pourquoi tu te lèves si malin! Vraiment, la conquête est charmante... et ce petit air sauvage ajoute encore au piquant de sa physionomie.

La jeune muette, après avoir regardé un instant Dubourg, reporte ses yeux sur Frédéric, et semble lui demander ce que cela veut dire.

Frédéric se lève, la petite en fait autant; elle court auprès de celui qu'elle aime et s'attache à lui en regardant avec inquiétude les deux étrangers; elle semble craindre qu'on ne vienne lui enlever son amant; mais Frédéric la rassure, il l'embrasse tendrement, et l'engage à aller l'atlendre dans le jardin de la chaumière. Sœur Anne a de la peine à lui obéir, elle craint de le quitter... mais Frédéric lui promet de nouveau de la rejoindre bientôt. La main de la jeune fille désigne les étrangers, et ses yeux lui disent :

— Tu n'iras pas avec eux.

Il l'embrasse encore, elle se calme, et s'éloigne enfin, non sans tourner souvent la tête pour regarder Frédéric avec amour, et les deux nouveaux venus avec tristesse.

— Fort jolie... fort jolie, d'honneur! répète Dubourg en la suivant des yeux. Et M. Mcnard dit entre ses dents : Si son langage ressemble à son plumage c'est le phénix des hôtes de ces bois.

— Que venez-vous chercher ici, messieurs? dit Frédéric en s'approchant d'eux avec humeur.

— Ce que nous venons chercher? toi, parbleu : loi, qui nous abandonnes, qui nous laisses sans argent dans une auberge, pour venir dans les bois faire l'amour avec une petite paysanne fort gentille, j'en conviens, mais qui ne devrait pas te faire oublier ton ami et ton respectable précepteur.

Frédéric ne répond rien, il paraît réfléchir profondément.

— Monsieur le comte, dit M. Ménard en s'avançant avec respect vers Frédéric, certainement il est permis à tout homme d'être sensible : Adam le fut avec Eve... Il est vrai qu'il ne pouvait pas l'être avec d'autres ; Abraham le fut avec Agar ; David avec Belz ibé ; Samson avec Dalila ; et puisqu'un homme comme .Samson a succombé, comment pourrions-nous résister, nous, qui ne sommes pas des Samson?.., Mais cependant, monsieur le comle, est inodus in rébus; il ne faut pas, pour un nouvel attachement, oublier tout ce qu'on se doit, et descendre du rang où le sort nous a placés. Or, ce n'est pas pour aller vivre (bus un bois

148 («JLVRL Dt PAUL DE KOCK

comme un sauvage que monsieur le comte votre père vous a laissé entreprendre ce voyage... d'où je conclus...

— Mon cher monsieur Ménard, dit enfin Frédéric en sortant de sa rêverie, et sans paraître répondre au discours de son précepteur, j'ai quelque chose de très important à communiquer à mon ami le baron, je ne puis dire cela qu'à lui... obligez-moi d'aller faire un tour dans la vallée... nous vous rejoindrons bientôt.

— Monsieur le comte, je n'ai rien à vous refuser; je vais vous attendre avec confiance. Et Ménard sort du bois en se disant :

— Ma mercuriale a fait sou efiet; le jeune homme sent ses torts, il va s'amender et revenir comme l'enfant prodigue... le bâton blanc d'une main, et la bride de son cheval dans l'autre.

A peine Ménard est-il éloigné que Frédéric court vers Dubourg.

— Pourquoi as-tu amené ici notre mentor? pourquoi me suivre dans ce bois?... ne suis-je plus le maître de mes actions?

— D'abord, le mentor n'est pas elfrayant; ensuite, il fallait bien savoir ce que tu étais devenu, puisque tu ne donnais plus de tes nouvelles ; enfin, devais-je penser que pour une amourette tu deviendrais comme Roland le Furieux....

— Une amourette!... non, Dubourg, c'est une passion véritable, et qui sera éternelle! Jamais je n'ai aimé avec autant d'ardeur! jamais je n'ai rencontré un être plus digne de mon amour. Ah! Dubourg, si tu connaissais le cœur de cette aimable enfant!... elle est étrangère à toutes les faussetés du monde: son âme est pure et belle comme ses traits. Ali! mon ami, ce n'est pas à Paris, ce n'est pas dans les brillants salons de la capitale que je retrouverais une femme qui sût m'aimer autant.

— Allons, tu as la tète montée, et je vois bien qu'il me sera difficile de te faire entendre raison. Cette jeune fille m'a paru fort jolie, je veux bien que ce soit un phénix; mais entin que prétends-tu faire? tu ne veux pas sans doute passer ta vie dans ce bois?

— Ah! je ne veux pas quitter sœur Anne!

— Eh bien! soit, emmène ta sœur Anne, qu'elle vienne avec nous; faisons-en une baronne, si tu veux, aux yeux de ce pauvre Ménard; je me charge même d'arranger tout cela; mais quitte ces vieux sapins, sous lesquels tu finirais par devenir un orang-outang

— Cela ne se peut pas. Cette jeune fille a dans cette chaumière une bonne femme qui a pris soin de son enfance, elle ne peut l'abandonner.

— Allons, te voilà toute une famille sur les bras...

— Va, Dubourg, retourne à Grenoble avec Ménard, dans quelques jours j'irai vous rejoindre... mais je ne puis la quitter maintenant.

C'est comme si j'étais le seigneur... Au tait, je le suis presque... (V. 153.)

— Que je retourne à Grenoble!... Et crois-tu que je m'y amuse, avec ton précepteur, et sans pouvoir me présenter nulle pari !...

— Ah! j'oubliais!... prends ce portefeuille... Il contient notre fortune... prends, fais tout ce que lu vomiras. J'ai quelques louis, cela me suffit...

— Mais, en vérité, mon pauvre Frédéric, tu es fou!... vivre dans les bois, filer le parfait amour avec ta petih- villageoise...

UV. 310. — PAUI. DE KOCK. — ÉD. J. ROI II If C,e . UV. 3 1 0

— Ah! ce n'est point une femme ordinaire... si tu savais... pauvre petite!... mais non, je ne veux rien te dire!... lu ne peux comprendre mou cœur... Adieu, Dubourg.

— Tu le veux? j'y consens. Je prends la caisse, et je te laisse. 1% connais les hommes, j'ai plus d'expérience que toi : avant quinze jours tu seras las de ce genre de vie, et tu viendras nous retrouver...

— Oui, si sœur Anne veut me suivre...

— Tu viendras sans elle, j'en suis certain... au revoir, fais l'amour a ton aise: fais-le toute la journée, fais-le toute la nuit, fais-le tant, enfin, que dans quinze jours, tu en aies par- dessus la tête.

Dubourg, après avoir mis le portefeuille dans sa poche, descend rapidement dans la vallée, où il trouve M. Ménard assis tranquillement près de leurs chevaux. — Et vite! lui dit-il d'un air joyeux, à cheval!

— Comment, à cheval? et je ne vois pas M. le comte.

— C'est qu'il est resté près de sa belle.

— Il est resté, et nous partons !

— Sans doute : car. n'ayant point de passions dans le bois, nous pourrions nous y ennuyer.

— Mais, monsieur le baron, je ne comprends rien à ceci.

— Monsieur Ménard, j'agis en homme qui connaît le cœur humain, et surtout celui des jeunes gens. Si nous avions voulu contrarier les désirs de Frédéric, il aurait été capable de faire des folies: au lieu de cela, laissons-le suivre son penchant. Je vous réponds que dans quinze jours, au plus tard, son amour satisfait sera calmé et sa raison revenue. Il n'y a point de passion qui tienne à un tète-à-tète de trois semaines consécutives!... l'amour est un feu qui s'éteint de lui-même, parce qu'il n'a jamais assez de raison pour se ménager.

— Ma foi, monsieur le baron, je commence à penser que vous avez raison...

— Allons, à cheval, monsieur Ménard, et vive la gaieté! Demain, je vous mène dîner chez notre ami de Chamberlin.

— ■ Vraiment, monsieur le baron?

— Et je vous promets que nous ferons dans le village une entrée qui fera sensation.

— ■ Je ne vous comprends pas. monsieur le baron, mais vous arrangez si bien les choses, que je m'en repose sur vous.

Et Ménard, que l'espoir d'aller le lendemain chez M. Chambertin a rendu tout joyeux, pique des deux pour la première fois de sa vie (à la vérité ce n'est qu'avec ses talons), et va trotter à côté de Dubourg.

— C'est pourtant dommage, dit-il en route, que mon élève ait fait

SŒUR ANNE loi

cette nouvelle connaissance !... une femme fait quelquefois commettre à un homme bien des sottises!... Galon a dit que la sagesse et la raison étaient incompatibles avec l'esprit de ce sexe.

— Eh! monsieur Ménard, c'est que Caton avait probablement §té malheureux en amour!

— Saint Bernard nomme la femme ùrganum diaboli.

— ?Jais Confucius prétend que l'âme d'une femme e.^t le chef-d'œuvre de la création.

— Juvénal dit qu'il n'y a personne pour qui la vengeance ait plus d'attrait.

— Cela prouve, monsieur Ménard, qu'elles ont quelque ressemblance avec les dieux.

— Enfin, Origène a dit : La femme est la clef du péché.

— J'avais cru jusqu'à présent qu'elle n'en avait que la serrure.

— Agnès S'orel amollissait le courage de Charles VII.

— Et c'est une autre femme qui le lui a rendu.

— Jeanne de Naples a fait étrangler son mari.

— Jeanne Hachette a sauvé Beauvais.

— Tout bien considéré, monsieur le baron, je vois que cela se balance.

Pendant que nos deux voyageurs cheminent vers Grenoble en discutant sur les femmes, discussion qui pourra les mener fort loin, sans qu'au bout du compte ils en connaissent mieux le sujel qu'ils auront traité ; car un savant a dit qu'il y avait autant de variété dans le cœur d'une femme que de grains de sable dans la mer; et il fallait que ce savant-là le fût terriblement, pour connaître le compte des grains de sable de la mer!... revenons à Frédéric.

Il respire plus librement en voyant partir Dubourg; bientôt il entend les pas des chevaux qui emmènent ses deux compagnons. Alors, aussi content que Craies, qui s'écria : — Je suis libre, après avoir jeté tout son argent à la mer, Frédéric se croyant plus libre désormais de se livrer à son amour pour la jeune muette depuis qu'il s'est débarrassé de Dubourg et de Ménard, retourne à grands pas vers la chaumière. Frédéric ne voit que le présent ; il ne raisonne pas !... mais il n'a que vingt et un ans, et il est passionnément amoureux.

Sœur Anne était tremblante dans le jardin; la vieille Marguerite reposait, et la petite pouvait sans contrainte se livrer aux sentiments qui l'animaient. La présence de ces deux hommes qui connaissaient Frédéric la jetait dans une inquiétude que chaque minute rendait plus vive. Vivre sans son ami lui semblait maintenant impossible. L'amour était l'c

*oà ŒUVRE DE PAUL DE KOGK

pour relie âme de feu, qui, dans le fond des bois, n'avait pas appris à maîtriser ses passions. Son cœur aimant avait volé au-devant de celui qui ]ui avait dit : Je t'aime. Mais en se donnant à lui, c'était pour toujours que sœur Anne s'engageait. Frédéric lui avait fait connaître le bonheur ; il avait ranimé son âme flétrie par le malheur : en voyant qu'elle peut plaire, une femme renaît à la vie. Que serait-elle à seize ans, s'il fallait renoncer à cet espoir? Frédéric élait tout pour elle ; et, jusqu'à ce moment, l'amour lui avait semblé le bonheur sur la terre... mais il n'est pas de bonheur durable, surtout en amour. A peine quelques jours de félicité viennent de s'écouler, et déjà la pauvre petite éprouve les peines que ce sentiment traîne à sa suite!...

Enfin Frédéric reparaît... elle ne court pas... elle vole dans ses bras... ses yeux errent autour de lui : il est seul, elle en est plus heureuse.

— Non, lui dit son amant en l'embrassant, je ne te quitterai point. Où trouverais-je une femme plus jolie... plus fidèle, plus digne d'être aimée?... Que m'importe ce qu'ils diront?... que me fait un monde où rien ne m'attache? Je trouve ici le bonheur. Non, mon père lui-même ne pourrait me faire renoncer à toi!...

Un nouveau baiser, pris sur la bouche charmante de la jeune fille, scelle rengagement qu'il vient de contracter. La nuit ramène avec ses ombres des instants plus doux encore ; elle réunit les deux amants sur une couche solitaire; et, dans les bras de celle qui lui prodigue les plus tendres caresses, Frédéric répète encore : — Non, je ne te quitterai jamais!

Au bout de huit jours, cependant, la journée passe moins vite pour notre amoureux... les aimables caresses de la pauvre petite ne lui suffisent plus pour employer le temps... il sent qu'il faut s'occuper... et qu'on ne peut éternellement rêver sur le bord d'un ruisseau.

Huit jours après, il descend dans la vallée, il monte le cheval qu'il a gardé, et fait quelques petites promenades dans les environs, afin, dit-il à sœur Anne, de rapporter les provisions dont ils ont besoin... mais dont il se passait fort bien dans le commencement de son séjour dans le bois.

Huit jours plus tard, il regarde du côté de Grenoble... Il s'étonne que Dubourg ne revienne pas savoir de ses nouvelles, de ce que Ménard l'oublie aussi !... Je crois même qu'il est en secret fâché. N'aimeiait-ilplus sœur Anne!,.. Oh! Frédéric l'aime toujours... Mais le temps!... et, comme l'a fort bien dit Dubourg, il n'est point d'amour qui résiste à un tête-à-tête de trois semaines.

Mais n'anticipons pas; laissons-le près de la jeune muette, qui l'aime

autant que le premier jour, parce que... Ah! ma foi, demandez à une dame, et retournons près de Dubourg, qui a de nouveau les fonds de voyage à sa disposition.

Page 1