FETE, DINER, FEU D ARTIFICE, SURPRISE
En arrivant à Grenoble, Dubourg demande le dîner. Ou leur sert leur ordinaire habituel.
— Qu'est-ce que c'est que ce dîner-là?... il nous faut d'autres mets et surtout d'autres vins, dit Dubourg-, qui commence à faire du tapage, parce qu'il a de l'argent dans sa poche.
L'hôte monte et représente à ces messieurs que leur mémoire est déjà très fort, parce que, nonobstant leur logement et leur nourriture, jeur jeune compagnon a rendu fourbus tous les chevaux de l'auberge en leur faisant faire des marches forcées. Pour toute réponse, Dubourg tire de sa poche un billet de cinq cents francs qu'il donne à l'aubergiste en lui, disant avec le sang-froid de la grandeur : Payez-vous.
L'hôte ouvre de petits yeux étonnés; son nez, de pincé qu'il était, devient ouvert ; sa bouche, qu'il veut rendre agréable, se fend jusqu'à ses oreilles; il s'entortille dans plusieurs phrases d'excuse, et termine en disant qu'il va faire son compte, mais il espère que ces messieurs ne le quitteront pas, et que si cela peut leur être agréable, il leur fera du vin muscat pour leur dîner.
Quand il est parti, M. Ménard, qui a fait une figure presque aussi comique que celle de l'aubergiste, dit à Dubourg :
— Monsieur le baron, vous avez donc reçu des fonds de la Pologne? — ■ Eh! certainement, monsieur Ménard!... Parbleu ! est-ce qu'on est
longtemps sans argent avec moi !...
— Mais je n'ai pas vu le courrier qui...
— Il est venu pendant que vous dormiez apparemment. Le principal, c'est que nous pouvons maintenant nous présenter partout, sans être obligés de rester, comme des cuistres, à voir jouer les autres, ce qui n'est pas noble du tout. Et pour commencer, nous irons demain chea notre ami Ghambertin; mais, afin qu'il nous traite comme nous le méritons, je suis d'avis de lui dépêcher sur-le-champ un exprès, qui ie préviendra de notre visite. Qu'en pensez-vous, monsieur Ménard?
m ŒUVRE.; DE PAUL DE KOCK
: — Je crois que cela ne peut pas faire un mauvais effet, monsieur le baron.
— En ce cas, déterrez-moi un marmiton, auquel on mettra votre gilet de flanelle et ma casquette du malin, pour lui donner un genre anglais. Pendant ce temps, je vais faire mon épître.
Ménard va chercher un polit garçon dont on puisse faire un jockey anglais, cl pendant ce temps Dubourg écrit la lettre suivante :
« Le baron Ladislas Potoski, palatin de Rava, etc., etc., etc., a l'honneur do prévenir son honorable ami de Chamberlin d'Allcvard qu'il se rendra domain à son château, accompagné du savant Ménard. Le baron Potoski baise les mains de Mm0 de Chamberlin d'Allcvard. »
Ce billet terminé, on le donne au marmiton, que l'on déguise en courrier, et qui, moyennant une pièce de cent sous, part sur-lu-champ pour le remettre à son adresse.
M. cl Mmo Chamberlin allaient se mettre au lit lorsque le marmiton arriva chez eux. Il était neuf heures et demie du soir ; cl à la campagne, lorsqu'on ne cultive ni les let'res, ni la musique, ni la peinture, ni son jardin, les soirées paraissent fort longues. M. Chambertin avait cependant joué du violon, et madame avait chanté une romance nouvelle, puis on avait parlé du seigneur polonais, que l'on se désespérait de ne pas revoir; et monsieur avait dit : — Cela m'étonne! il m'avait donné sa parole qu'il reviendrait. Et madame avait soupiré en ajoutant : — Cela m'étonne bien plus que vous!...
Lebruil que fait le messager arrête M. Chambertin, au moment où il allait entrer sa jambe dans la couche nuptiale. Il ne l'entre pas, et s'arrête, quoique son épouse lui dise : — Couchez-vous toujours, nos gens sont là pour répondre. Mais qui pouvait se présenter si tard?... On frappe à la porte de la chambre à coucher : c'est Lunel, qui annonce au travers de la serrure un messager de M. le baron de Potoski.
A ce nom, M. Chamberlin, qui tenait toujours sa jambe en l'air, prêt à entrer dans le lit, la relire brusquement, et perdant l'équilibre, va rouler sur le tapis, pendant que Mmo Chamberlin, au seul nom du baron, s'est levée vivement, et se mettant sur son séant, demande à toute force im miroir pour rajuster sa coitFurc. Son mari se relève, et court prendre sa robe de chambre tout en criant à Lunel : — J'y vais Lunel, j'y suis sur-le-champ...
— Donnez donc vite, monsieur, crie Mme Chamberlin; je suis pressée je n'aurai jamais le temps.
M. Chambertin croit que sa femme lui demande autre chose; il lui présente un vase de nuit et court ouvrir à Lunel, qui entre suivi du
SGEIJK-ANNE f5>
jockey, tandis que Mmc Chambcrlin, furieuse de la méprise de son mari, tire avec précipitation les rideaux de son lit, pour qu'on ne la voie point dans une position équivoque.
M. Chambertin prend la lettre qu'on lui présente. Il lit, et à chaque mot, sa figure devient plus rayonnante, il n'y lient plus... il crie à sa femme : — Le baron viendra... Il m'appelle de Chambertin d'Allcvard... ma femme, il te baise les mains, etc.. Et Chambertin court tirer les rideaux, et se jette le nez sur le vase que lui présente son épouse... qui lui dit : — Prenez donc garde, monsieur... que failes-vous donc?...
— D'Aile vard! ma femme, s'écrie Chambertin en saisissant l'objet contre lequel il s'est frappé, et se promenant avec dans la chambre. D'Allcvard... c'est comme si j'étais le seigneur... Au fait, je le suis presque... et grâce au baron, j'espère bien que je le serai tout à fait.
— Posez donc cela, monsieur, posez donc cela quelque part, crie madame à son mari, qui ne sait plus ce qu'il fait; elle ordonne alors à Lunel de faire rafraîchir le messager, et dit à celui-ci que son maître et son ami seront reçus avec les honneurs qu'ils méritent.
Le messager est reparti. Chambertin s'est jeté dans un fauteuil, et madame s'est remise sur son oreiller; mais la leitre qu'ils viennent de recevoir ne leur permet plus de songer au sommeil. M. Chambertin la lit de nouveau. C'est surtout le litre d'Allevard qui le ilatte.
— C'est le nom du village, dit madame.
— Oui, mais en le mettant après mon nom, cela m'anoblit.
— Vous savez bien, monsieur, que c'est comme cela que cela se fait à Paris; a'avous-nous pas deux de nos voisins qui se font appeler du nom de leur endroit : M. Gérard de Yillers-Coltcrcls, et M. Leroux d'Ermenonville? Il y a six mois que je vous dis qu'il faut vous faire appeler Chambertin d'Allevard, mais vous ne m'écoutez pas!...
-- Ma chère amie, maintenant que M. le baron m'a donné ce titre, certainement je ne le quitterai pas, et je ne signerai plus autrement. Ma femme, demain je donne une fête.
— Je l'espère bien, monsieur.
— Dîner, bal, concert, feu d'artifice... On n'eu a, je orois, jamais lire dans le pays, cela fera un terrible eilet ! J'invite tout ce qu'il y a de mieux dans les environs*
— Je me ferai coiffer à la Ferrouuière, cela me \a bien... '•rr Je fais illuminer partout.
Ma robe ,i que :e...
— • En verres de couleurs.
— Une ceinture bleu tendre.
— Des lampions dans la cour.
— Mes souliers cerise.
— Les plus grands qu'on pourra trouver.
— Une écharpe.
— Des guirlandes de tleurs.
— Mon collier de perles.
— Et des coups de fusil!...
L'hôte a fait son mémoire de manière que c'est justement cinq cents francs qui lai reviennent, et qu'il n'a rien à rendre à M. le baron. Un autre que Dubourg trouverait que c'est un peu cher de demander cent écus, parce qu'on a couronné trois ou quatre mauvais chevaux, qui ne pouvaient plus tirer la charrue ; mais celui-ci ne s'amuse point à examiner les mémoires. Il se contente de demander à l'aubergiste un joli tilbury pour le lendemain, et deux de ses gens qui représenteront sa suite.
Dubourg fait ensuite le compte de ses fonds. Il se trouve possesseur de quatre mille cinq cents francs ; c'est plus qu'il n'en faut pour en gagner dix fois autant. Il espère bien que les maîtres de forges lui rendront ce que le chevalier et le comte à manchettes lui ont escamoté.
Le lendemain, vers midi, Dubourg et Ménard se disposent à se rendre à Allevard, où ils comptent arriver pour le dîner. Comme l'aubergiste n'a pas trouvé de tilbury dans la ville, il faut que ces messieurs se contentent d'un char à bancs iaune à deux banquettes. Sur la première se placent Dubourg et Ménard, et sur la seconde on fait asseoir deux petits marmitons affublés de vestes et de pantalons pris à diverses personnes, et coiffés de vieilles casquettes de chasse qui leur tombent jusque sur le nez, ce qui leur donne l'air tout à fait étranger. Dubourg leur a expressément recommandé de feindre de ne point entendre le français, et de ne s'expliquer que par signes, afin de passer pour deux petits Polonais, et les deux jockeys ont promis d'obéir.
On part : Dubourg conduit la voiture: mais quoiqu'il ait demandé à l'aubergiste ses deux meilleurs chevaux, il ne peut parvenir à leur faire prendre le galop. Il faut se contenter d'un trot très modéré, ce qui retardera leur arrivée; Ménard craint qu'on ne dîne sans eux, et Dubourg est désolé de ne pas pouvoir entrer chez M. Chambertin comme un vélocifère.
Il est cinq heures et demie lorsqu'on aperçoit le village d' Allevard. Dubourg sue sang et eau après ses chevaux... On approche enfin de la maison de M. Chambertin devant laquelle il y a beaucoup de monde réuni. Dubourg dit à Ménard : — Piquez-les avec votre canne, que nous entrions du moins au grand trot. Comme Ménard allonge le bras pour piquer les coursiers, on entend un brouhaha de cris : — Les voilà! les voilà!...
Il espère Lien qpie les maîtres de forgea lui rendront ce que le chevalier et le
comte à. manchettes lui ont escamoté. (P. 156.)
UV. 311. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. KOUIt Kl G"'.
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Quatre coups de fusil partent l'un après l'autre, puis deux violons et une clarinette exécutent l'ouverture de la Caravane; et les deux rosses, effrayées par les coups de fusil et la musique, s'emportent et entraînent le char à bancs sur une montagne qui est sur la droite de la route, au lieu de suivre celle de la maison. Dubourg crie de loin : — C'est charmant, c'est délicieux !... Ménard, qui a peur de verser, lui dit : — Prenez garde, monsieur le baron, nos chevaux s'emportent; et M. Chamberlin, qui voulait faire illuminer à deux heures, dit à la société : — Voyez comme le baron, mon ami, conduit sa voiture avec adresse... il gravit exprès la montagne, pour nous donner un échantillon de son talent.
Cependant, en redescendant la montagne, les chovaux vont encore plus vile, et à chaque instant la frêle voiture manque de verser en passant sur des pierres ou en s'enfonçant dans des trous; Ménard est tremblant, les deux jockeys crient, et Dubourg leur dit :
— Taisez-vous, drôles... je vous ai défendu de parler français., ne craignez rien, je réponds de tout.
La voiture va comme le vent; heureusement que les chevaux se dirigent alors vers la maison; mais au lieu d'enfiler la grande porte, les coursiers vont donner avec violence contre la inuraille; le choc est si fort que Dubourg en a sauté à terre en criant :
— Je réponds de tout! et les deux jockeys ont roulé sur le gazon. Ménard seul est resté sur son banc, après lequel il semble cloué.
Mais personne n'est blessé. Dubourg se relève en riant, et va saluer la société en assurant que c'est ainsi qu'on descend de voilure en Pologne. Ménard, lier de n'être point tombé, entre en étalant son jabot, et les deux marmitons en se tenant le derrière, qu'ils se contentent de montrer à Lunel, qui leur demande s'ils sont blessés.
On fait à Dubourg l'accueil le plus aimable. M. Chambertin est aux anges, le baron lui a serré la main en l'appelant son cher ami; M1"" Chambertin n'est pas moins satisfaite, l'iUu-lre étranger lui a dit à l'oreille en la saluant : — Vous n'êtes pas sortie de ma pensée. Et loute la société paraît charmée de se trouver avec un grand seigneur qui n'a pas du tout l'air important, et met tout le monde à sou aise.
M. Chamberlin a réuni une quarantaine de personnes : tous les riches propriétaires des environs, le maire, le notaire, le greffier, des maîtres de forges, quelques amis arrivés de Paris et de Lyon, enfin tout ce qu'il a jugé digne de se trouver avec M. le baron. On se ni 1 a table. Dubourg a la place d'honneur près de madame, et Ménard est encJs de se trouver à côté de M. Fondant, qui ne parle pas davantage, mais qui est très attentif pour lui verser a boire et lui passer des plats.
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— J'espère, dit M. Chambertin, que M. le baron nous donnera quelques jours, ainsi que monsieur Ménard.
— Oui, dit Dubourg, je me suis arrangé pour passer quelque temps dans ce délicieux séjour, ainsi que mon ami Ménard.
Ces mots sont accompagnés d'un coup de genou àMme de Chambertin, qui avale une aile de volaille pour étouffer un soupir indiscret. M. Ménard s'incline, et M. Chambertin reprend :
— Je n'ai qu'un regret, c'est que vous ne nous ayez pas amené votre ami, le comte de... le comte du... un comte enfin...
— Oh! c'est un original, dit Dubourg, il fuit la société. Je lui ai laissé mes gens avec ma berline, et n'ai amené avec moi que mes deux petits Polonais.
— Ah! ce sont des Polonais* ils sont gentils; je les prenais pour des Cosaques.
Dans ce moment, Lunel vient annoncer à Dubourg que ses deux jockeys font le diable dans la cuisine, et ne veulent répondre à aucune question.
— Parbleu, je le crois bien! ils n'entendent pas le français.
— Laissez faire les* gens du baron, dit Chambertin, et tâchez de comprendre leurs signes.
— Ils sont jolis leurs signes, dit tout bas Lunel, ils ne font que mettre leurs doigts dans les sauces et les reporter à leur culotte
La gaieté de Dubourg et du savant Ménard a mis tout le monde en train. On rit, on cause, on mange, on boit. Mais toutes les fois que Dubourg parle, M. Chambertin lâche des chut! à la société, en disant :
— Écoutons M. le baron.
Au dessert, M. Bidault se dispose à chanter, mais Dubourg a dit : On ne chante plus dans la bonne compagnie, et M. Chambertin fait taire M. Bidault en criant :
— On ne chante plus... qu'est-ce que vous alliez faire là!...
Mais le gros Frossard a l'habitude de chanter, et il ne s'embarrasse [tas de ce que dit Chambertin, qui, voyant qu'il ne pourra pas l'empêcher d'entonner sa chanson à boire, prie la société de passer dans la salie du concert, qui va commencer, et dans lequel il espère que la chanson à boire du maître de forges passera pour un morceau à roulades.
On a fait venir un piano et une harpe ; une dame et une demoiselle des environs régalent la compagnie d'un air avec Irente-six variations. Le maire prend sa basse, le notaire un violon : on présente un cor à Dubourg, qui a dit qu'il jouait de tous les instruments, mais qui déclare ne donner que du cor anglais, et passe l'instrument à Ménard en le faisant asseoir devant
SŒUR ANNE ifA
uu pupitre ; Ménard le regarde d'un air étonné, et Dubourg lui dit tout bas :
— Soufflez dedans, et n'ayez pas l'air embarrassé.
M. Ménard, qui ne s'est pas ménagé au dîner, ne doute de rien, et, prenant le cor, applique l'embouchure sur ses lèvres en soufflant et roulant les yeux. On commence un trio, pendant lequel Dubourg bat la mesure. Toutes les fois que le cor doit donner, on n'entend rien, parce que Ménard a beau souffler, il ne trouve pas l'embouchure; mais Dubourg paraît satisfait, et se tournant vers la société il dit :
— Je n'ai jamais entendu un jeu aussi doux!... on ne croirait pas que c'est un cor.
Tout le monde applaudit, et Ménard, après le morceau, se dit :
— Je savais donner du cor, et je ne m'en doutais pas!...
Le concert est terminé enfin; Dubourg parle de jouer, et bientôt 1rs tables sont dressées. On ne joue guère le trictrac dans un salon, mais Dubourg dit qu'on ne joue que cela à la cour de Pologne, et M. Chambertin fait sur-le-champ apporter un trictrac, et déclare qu'avant huitjours il en aura quatre dans son salon ; Dubourg et le gros Frossard se placent, et M. Chambertin les regarde jouer, quoiqu'il n'y comprenne rien.
Dubourg est en veine; il pousse son adversaire; il le pique pour faire monter le jeu... 11 gagne déjà une vingtaine de louis, lorsqu'on entend dans le jardin une détonation violente.
— C'est le feu d'artifice, crie-t-on de tous côtés ; et la société court dans le jardin.
— Au diable le feu d'artifice ! dit Dubourg, j'avais justement les «les heureux !
Mais il veut en vain retenir le maître de forges, celui-ci va aussi voir le feu. Dubourg se dispose alors à faire comme tout le monde.
Il sort du salon. Le feu est au bout du jardin ; Dubourg rencontre M™ Chambertin qui venait voir ce que faisait M. le baron, et qui cherchait peut-être l'occasion d'un tête-à-tête, Dubourg lui prend le bras, il est de fort belle humeur, il se rappelle la conversation de dessous la table, les soupirs étouffés, il pense qu'il va passer quelques jours dans la maison, et qu'il doit se montrer digne de l'accueil qu'il reçoit. Tous ces motifs lui (ont prendre avec Mmo Chambertin une allée qui ne conduit pas à l'endroit où est toute la société. Madame dit bien de temps à autre :
— Où me menez-vous donc?
Mais Dubourg répond :
— Je n'en sais rien, allons toujours.
Ils se trouvent bientôt devant un petit kiosque qui n'est pas éclairé et n'a qu'une fenêtre, un peu plus élevée qu'un rez-de-chaussée. Dubourg
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ouvre la porte du kiosque, et y pousse Mmo Chambertiii, avec laquelle il entre en ayant soin de fermer la porte sur lui.
Cependaut M. Chamberlin, qui donne un feu d'artifice exprès pour son ami le baron, le cherche des yeux à la lueur d'une flamme du Bengale; ne l'apercevant pas, il court de tous côtés en criant :
— Venez donc, monsieur le baron, venez donc, de grâce!... Il y a déjà deux arti liants de partis, on met le feu au premier transparent !...
Dubourg, qui probablement ne s'occupait pas alors de transparent, entend la voix de M. Chamberlin, et lui crie du fond du kiosque :
— Je suis ici... je suis très bien, ne vous occupsz pas de moi ; madame votre épouse a la complaisance de m'expliquer le feu.
— Eh ! mais je ne vous vois pas à la fenêtre...
— C'est que madame craint les baguettes ; mais nous voyons fort bien.
— Ah ! tant mieux; je suis enchanté que vous soyez bien placé, dit M. Chamberlin en se mettant sous la fenêtre. C'est moi qui ai ordonné la composilion du feu ; avez-vous vu le soleil?
— Non, mais je l'ai senti; il ressemblait un peu à la lune.
— Regardez ces petits serpents... quel mouvement continuel !... ça fait très bien, n'esl-ce pas?
— Ça tait supérieurement!...
— Ma femme, explique donc le transparent à M. le baron.
— Oh! M. le baron saisit tout avec une rare facilité, dit Mme Chamberlin d'une voix que la fumée avait beaucoup affaiblie. Prenez garde... voilà le bouquet qui va partir!...
Le bouquet part en eiïet : on applaudit, on crie bravo ! la société revient enchantée, et Mmc Chambertin sort du kiosque avec M. le barou.
— Le bouquet était fameux, dit M. Chamberlin en se frottant les mains.
— J'en suis encore tout étourdie, répond madame d'une voix émue.
— Il est digne du seigneur de cet endroit, dit Dubou:'g.
— Ma foi, répond M. Chamberlin, je crois en effet que je le suis à peu près.
— Vous l'êtes tout à fait, mon cher ami, c'est moi qui vous le certifie.
— Quand un homme comme vous me l'assure, monsieur le baron, je ne dois plus en douter.
Mais il est plus de onze heures, et à la campagne c'est une heure indue. Tous ceux qui demeurent dans les environs montent en voiture; les personnes qui logent dans le village font allumer des lanternes, que porlenlleurs domestiques ; on prend congé de M et de Mm0 Chamberlin, en
SŒUR ANNE le,:;
leur faisant compliment de la beauté de la fête ; on salue respectueusement M. le baron, et chacun s'en va chez soi. Alors M. Chamberlin, qui pense que son illustre ami a besoin de repos, et s'aperçoit que le savant Ménard s'est endormi dans un coin du salon, ordonne à ses gens de conduire ces messieurs chacun dans leur appartement.
On a préparé le plus beau logement du premier povr le jeune seigneur, et une jo'ie chambre du second pour le savant, qui s'il n'était que cela pourrait bien être relégué au grenier, mais auquel on prodigue beaucoup d'égards, parce qu'il est le compagnon du baron.
Chacun s'est retiré chez soi. 31. .Ménard ronfle déjà comme un bienheureux, ce qui veut dire que les bienheureux ne font pas de mauvais rêves. Dubourg s'étend avec complaisance dans un lit bien moelleux, qu'entourent de beaux rideaux de soie à franges et à gros glands, et il dit :
— 31a foi, c'est, fort amusant de faire le baron!... voilà une maison dans laquelle on me prodigue tous les égards, toutes les attentions, où l'on vole au-devant de mes moindres désirs!... Et tout cela, panse qu'on me croit un palatin!... Si je m'étais présenté tout bonnement comme 3f. Dubourg de Rennes, on m'aurait prié de passer mon chemin... et cependant cet autre nom n'a pas fait de moi un autre individu... 31ais enfin, les hommes ont tous leur grain de folie... un peu plus, un peu moins... Au lieu de chercher à les guérir, ce qui serait fort beau sans doute, mais ce qui me semble trop difficile, il faut caresser leur manie pour se faire bien venir d'eux. Ce 31. Chambertin est un sot, qui, après avoir été marchand de vins les deux tiers de sa vie, veut faire le seigneur et se donner des airs de noblesse pendant le dernier tiers qui lui reste. Que m'importe sa sottise!... il est enchanté de loger chez lui un baron, je ferai le baron tant que je me plairai ici; sa femme est fort aise que je lui fasse la cour, je la lui ferai tant que je ne trouverai pas mieux ; cl il est plus que probable que je ne trouverai pas mieux tant que je serai chez elle.
Tout en faisant ces réflexions, Dubourg commençait à s'endormir, lorsqu'un bruit subit se fait entendre du côté de la cour; ce sont des aïs?, des jurements et des éclats de rire; au milieu de ce tapage, Dubourg croil distinguer la voix d'un de ses jockeys. Il se lève, passe le vêtement nécessaire, et ouvre la fenêtre qui donne sur la cour. Il aperçoit alors plusieurs domestiques rassemblés, et le vieux Lunel se disputant une volaille avec un de ses petits Polonais, tandis que l'autre crie- et pleure dans un coin de la cour.
Les deux marmitons, fidèles à l.i consigne que leur avait donnée Dubourg, n'avaient répondu que par signaux aux antres domestiques; mais Lunel, qui était à la fois l'intendant, h valet de chambre et le> jockey
de M. Chambertin, était fort mal disposé pour les deux domestiques du baron, ainsi que pour leur maître, qu'il avait reconduit jusqu'à Grenoble sans avoir d'autre pourboire qu'un petit soufflet sur la joue. Les deux petits garçons s'étaient écorché les fesses en sautant hors du char à bancs : voilà pourquoi, en faisant des signes pour se faire comprendre, ils remettaient fréquemment leur main sur la partie blessée, et cela avait paru fort injurieux à M. Lunel, qui se persuadait que les petits Polonais avaient l'intention de se moquer de lui.
Pour se venger, Lunel les avait fait monter, sans souper, dans une petite chambre des mansardes, et les avait laissés là, en leur souhaitant une bonne nuit.
Les deux petits marmitons ne s'étaient pas couchés, croyant toujours qu'on leur apporterait à manger, ou qu'on viendrait les chercher pour souper. Las enfin d'attendre, ils étaient descendus de leur chambre. Tout le monde était retiré, mais Lunel veillait, parce que le vieux jockey se doutait que les domestiques du baron ne resteraient pas tranquilles.
Les petits gaillards, excités par la faim, avaient senti l'odeur du garde-manger placé dans la cuisine, dont la croisée était entr'ouverte; ils étaient entrés facilement, et crevant la porte de l'armoire de toile, l'un avait saisi une volaille à laquelle on n'avait pas touché, l'autre un restant de lièvre dont on pouvait encore tirer parti. Chacun allait se sauver avec son plat, mais Lunel les a vus.; il crie au voleur, en leur allongeant un coup de fouet dont il s'est muni. Les deux marmitons regagnent la croisée ; en sautant, l'un tombe et s'écrase le nez sur son lièvre : l'autre, plus adroit, va se sauver avec sa volaille, mais Lunel l'atteint et veut la lui arracher. Alors une lutte s'engage; le petit bonhomme crie : — Tu ne l'auras pas!... Et Lunel répond : — Ah! petit drôle!... tu parles donc français, à présent?... je t'apprendrai à me montrer ton derrière par signes... Et le petit qui est tombé crie en pleurant : — Je me suis cassé le nez... c'est la faute de ce vieux sournois qui ne nous donne pas à souper...
C'est dans ce moment que Dubourg parait à sa fenêtre : tous les domestiques de la maison étaient descendus dans la cour, et M. Chambertin se montre aussi en robe de chambre sur son balcon.
— Que signifie ce bruit? dit M. Chambertin.
— Ce sont mes petits Polonais.
— Oui. vos Polonais, qui parlent français à présent, répond Lunel, et que j'ai surpris volant dans le garde-manger...
— On ne nous a pas donné à souper, disent les deux enfants, et il nous attendait dans un coin avec son fouet...
C'est ta le gros négociant en biftecks que M. Chambertin attendait. •!*. IG7.)
— 0 miracle!... s'écrie Dubourg, ils ont parlé... ils ont compris!... Voilà un fouet qui apprend encore plus vite que l'enseignement mutuel !.. Venez, mes petits amis, montez, que je vous entende parler français, et vous aurez à souper.
— Et toi, coquin, crie M. Chambertin à son valet, avise-toi encore de toucher les Polonais de M. le baron, je te chasse à coups de bâton
L1V. 312. — PAUL DK KOCK. — KD. J. ROLFK ET Cle.