LIV
Lunel s'éloigne en murmurant :
— Ils sont Polonais comme je suis Turc !
Les deux jockeys montent chez leur maître, avec leur lièvre et leur volaille qu'ils ont sauvés de la bataille; les gens de la maison vont se coucher, et M. Chambertin va en faire autant auprès de son épouse, qui rêve qu'elle est dans le kiosque, et que l'on va tirer un pétard.
Dubourg pense qu'il n'est pas prudent de garder près de lui deux petits gaillards qui lui feront encore quelques sottises. Le lendemain, de bon matin, il leur met à chacun un écu dans la main, et les renvoie à Grenoble, au grand contentement de Lunel, qui n'aime Das les Polonais.
Les jours qui suivent cette fête s'écoulent paisiblement; quelques amis seulement viennent partager le plaisir de M. Chambertin et écouter tous les contes qu'il pi ait à Dubourg de leur faire sur ses châteaux, ses terres, sa famille et ses fonctions à la cour de Pologne. M. Ménard ne dit pas grand'chose, mais il mange et boit bien et cite par-ci par-là quelques auteurs latins; alors la société, qui ne le comprend pas, le regarde encore plus respectueusement.
Dubourg fait sa partie tous les soirs, mais on joue petit jeu. Le gros Frossard est absent, M. Chambertin ne s'échauffe jamais, et Dubourg commence à croire qu'il ne doublera pas ses capitaux. Cependant, la fête de M. Chambertin approche, et à cette occasion on doit de nouveau mettre tout en l'air dans la maison. On attend de Paris des amis très riches, qui feront la partie de M. le baron. C'est Mm9 Chambertin qui leur a écrit de venir, car elle met tout en usage pour retenir l'aimable seigneur, et tous les jours elle répète à son mari :
— Vous ne sentez pas tout l'honneur que M. de Potoski vous fait en logeant chez vous!... vous ne le devinez pas!..
Rï. Chambertin répond :
— Je vous assure, ma chère amie, que j'en suis glorieux, et que je ferai tout pour le retenir.
— Ah! vous ferez bien, monsieur, car son départ me causera un grand vide!... C'est un homme bien difficile à remplacer... Il est noble jusqu'au bout des doigts!...
Mais déjà tout est en mouvement chez M. Chambertin, et l'on fait de grands préparatifs pour la fête nouvelle, dont le héros sera encore le charmant étranger. M. Chambertin paraît vouloir se surpasser; il a fait venir des ouvriers, qu'il fait travailler mystérieusement dans son jardin, et c'esl toujours dn côté du kiosque qu'il semble les diriger; il ménage quelque surprise à son hôte; et comme on a parlé de son dernier feu d'artifice à six lieues à la ronde, il veut, cette fois, que l'éclat en rejaillisse jusqu'à Lyon.
Le grand jour est venu : une société nombreuse arrive chez M. Chambertin,, aui est enchanté de ce qu'il a imaginé pour surprendre le baron, et n'a pas même voulu enfaire confidence à sa femme. De nouvelles figures sont venues augmenter le cercle réuni chez le ci-devant marchand de vins. On sert un repas brillant ; les mets sont choisis, les vins sont délicieux, et c'est Dubourg qui fait à peu près les honneurs de la table, parce qu'en appelant son hôte mon ami d'Allevard, il est certain de lui tourner la tête. Puis il dit tout bas à madame :
— Deux fois heure.ux le jour où je vous ai rencontrée . A quoi madame répond en soupirant :
— Que dites-vous, deux fois?... ah! ce n'est pas assez!... c'est quatre-, c'est cinq, c'est six qu'il faut dire!,..
— Mettons-en sept! dit Dubourg, et arrêtons-nous là.
Le dîner est terminé, M. Ghambertin n'a qu'un regret, c'est que son ami Durosey, qu'il attend depuis plusieurs jours de Paris, ne soit point arrivé. Toutes les fois que l'on prononce le nom de l'ami Durosev. Dubourg se dit à lui-même :
— J'ai connu à Paris quelqu'un qui s'appelait comme cela... mais où diable l'ai-je connu?
Il demande alors à M. Ghambertin quel est ce M. Durosey, ce qu'il fait à Paris ; et Chambertin répond :
— C'est un gros négociant qui vient de se retire! vec vingt mille livres de rente.
— Alors, se dit Dubourg, ce n'est pas celui que j'ai connu, car je ne fréquentais pas de gros négociants.
On a passé dans le salon, où un riche propriétaire, grand amateur d'écarté, paraît se proposer de tenir tête à M. le baron, lorsque Lunel annonce à son maître que M. Durosey vient d'arriver. M. Chambertin, enchanté, sort, et rentre bientôt amenant son ami, qu'il présente à la société Dubourg regarde le nouveau venu et reconnaît dans M. Durosey son ancien traiteur de Paris, auquel il doit encore un mémoire de quatre cents francs, que depuis deux ans il n'a pu acquitter. C'est lu le gros négociant en biftecks que M. Chambertin attendait, et que, par vanité, il s'est bien gardé d'annoncer comme un traiteur retiré.
La rencontre est fort désagréable pour Dubourg", niais il ne perd pas la tête, et lorsque Chambertin s'avance avec Durosey, auquel il dit : — Voici M. le baron de Poloski. palatin polonais, Dubourg salue en souriant . en clignant des yeux, en tournant sa bouche et en faisant de I' grimaces, qu'il n'est pas probable que son créancier puisse le reconnaîl
M. Durosey ne s'est pas arrêté devant Dubourg: celui-ci sn ras
et se met au jeu avec plus de calme. Cependant, de temps à autre, il jette un coup d'oeil dans le salon, et lorsqu'il rencontre les regards de son ancien traiteur, il croit voir que celui-ci l'examine avec attention, mais alors Dubourg refait des mines, des grimaces, et tâche de se donner un tic, en tournant continuellement son nez et sa bouche vers son oreille gauche.
Cependant la présence de son créancier le gène, le contrarie; Dubourg n'est plus à son jeu, il se trouble, il perd la tète, et son argent passe insensiblement du côté de son adversaire. Dubourg veut doubler, tripler les enjeux : le riche propriétaire y consent, n'ayant rien à refuser à M. le baron. Une partie de la société entoure la table, sur laquelle on voit des billets de cinq cents francs, et M. Durosey se place justement en face de Dubourg, qui ne peut pas lever les yeux sans voir son créancier, et qui, pour comble de malheur, a toujours la veine contre lui. En une demiheure, sa caisse de voyage est passée en d'autres mains, et Dubourg se lève en annonçant qu'il va chercher des fonds.
Mais comme il se dispose à aller s'adresser à son ami Chambertin, pour lui emprunter quelques billets de mille francs, avec lesquels il espère rattraper ce qu'il a perdu, car un joueur espère jusqu'à ce qu'il soit à l'hôpital, le traiteur, qui n'a pas perdu de vue M. le baron, le suit et le rejoint dans l'embrasure d'une croisée... il n'y a pas moyen de l'éviter.
— Comment se porte M. Dubourg? dit-il d'un air goguenard.
■ — Dubourg!... qu'est-ce à dire, Dubourg?... répond le faux baron en faisant jouer son nez et sa bouche plus fort que jamais
— Oh ! j'ai bien l'honneur de reconnaître monsieur, répond le créancier d'un ton plus haut; mais je ne savais pas que c'était un baron polonais...
— Chut! silence, mon cher M. Durosey, dit Dubourg, qui voit bien qu'il n'y a pas moyen de tromper le traiteur. Je ne vous avais pas reconnu d'abord, mais maintenant je vous remets parfaitement... je suis enchanté de vous revoir.
— Et moi aussi, monsieur. Vous me paraissez fort à votre aise maintenant, puisque vous jouez des cinq cents francs à la fois à l'écarté, et j'espère que vous me solderez les quatre cents francs que...
— Oui., oui, avec grand plaisir... ce soir même je vous les donnerai... En quittant Paris j'avais oublié cette misère...
— Cependant, je suis allé plus de vingt fois chez monsieur, quand il demeurait au cinquième, rue d'Enfer... et encore rue de...
— Chut!... je sais tout cela : silence, monsieur Durosey. Depuis ce temps, je suis rentré dans mes biens, dans mes titres... vous allez être payé dans un moment.
SOEUR ANNE îey
— Oh! alors vous pouvez compter, monsieur le baron, que ceci restera entre nous.
Dubourg s'éloigne de M. Durosey, et se dispose à chercher Chambertin. lorsque celui-ci entre dans le salon en criant :
— Au jardin toute la société, on va tirer le feu d'artifice! Dubourg- s'approche de son hôte et lui dit :
• — J'aurais quelque chose à vous demander... * — Après le feu, monsieur le baron, je serai tout à vous... mais veuille/. vous rendre dans le kiosque : je me flatte que vous y verrez aussi bien que la dernière fois... ma femme va vous y conduire...
M. Chamberlin s'éloigne d'un air malin, et Dubourg se dit :
— Parbleu! c'est assez plaisant qu'il m'envoie dans le kiosque avec sa femme.
11 descend dans le jardin et trouve Mmo Chambertin, qui se rappelait le dernier feu d'artifice, et attendait M. le baron pour en avoir une seconde représentation. Madame ne demande pas mieux que de retourner dans le petit kiosque, d'où l'on voit si bien, et où l'on est assis très commodément, ce qui sera nécessaire, car elle a recommandé à son mari de faire durer le feu fort longtemps.
Les fusées partent, les girandoles, les transparents... Mais quand on en est au bouquet, M. Chambertin dit à la société assemblée dans le jardin :
— Tournez-vous vers le kiosque, et regardez bien ce que vous allez voir... c'est là qu'est la surprise.
Tout le monde se porte vers le kiosque, M. Chambertin donne le
signal, la clôture du pavillon tombe comme par enchantement ; le toit
seul reste soutenu par quatre colonnes, et une mèche enflammée allume
rapidement quatre pots à feu placés en secret dans l'intérieur, et un trans-
. parent sur lequel est écrit :
Au baron Potoski. de Chambertin reconnaissant.
C'était à cette surprise que M. Chambertin faisait travailler en secret depuis quelques jours; mais il ne s'attendait pas à celle que son ami le baron lui réservait : les pétards, les fusées, la démolition du kiosque avaient été si prompts, que le couple renfermé là n'avait pas eu le temps de quitter sa conversation, et elle parut fort animée à toute la société.
Les hommes rient, les dames se mordent les lèvres pour ne pas en faire autant. Ménard, qui est derrière la foule, s'écrie : — Expliquez-moi donc le transparent! Et M. Chambertin reste stupéfait.
Tout cela a été l'affaire d'une minute; il n'en faut pas davantage i Dubourg poursentirce qui lui reste à faire. Il n'a plus le sou, il a retrouvé là un créancier, il ne peut plus rien espérer de son ami Chambertin que
des coups de bâton à défaut de coups d'épée ; il faut donc se hâter de quitter ia maison.
Les pots à feu sont éteints ; Mm0 Chambertin s'est évanouie, c'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Dubourg profite de la fumée qui a remplacé la lumière, il saute dans le jardin, se perd dans la foule qui entoure le kiosque, se jette dans une allée, y pousse Ménard, qui courait après lui, et lui ordonne de se taire, sous peine d'être assommé.
Au bout de cette allée est une petite porte qui donne sur la campagne; Dubourg l'ouvre, fait sortir Ménard, qui ne sait où il en est, et s'imagine que le feu a pris chez leur ami Chambertin. Dubourg referme la petite porte, en jette la clef dans les champs, puis gagnant la campagne :
— Allons, dit-il à son compagnon, en avant, et au pas redoublé. Nous avons bu dans la coupe des voluptés, il faut maintenant nous mettre au régime, cela nous fera du bien. C'est à présent qu'il faut dire : Non est beatus qui cupida possidet. sed qui negatu non cupit.
— Amen, répond Ménard en trottant à côté de Dubourg