LES COMÉDIENS IMPROMPTU — ÉVÉNEMENT QUI CHANGE TOUT
Après avoir fait près d'une lieue comme si on les poursuivait, le pauvre Ménard, tout essoufflé, déclare qu'il n'en peut plus, et se laisse tomber sur le gazon. Dubourg pense qu'ils peuvent maintenant s'arrêter; et il s'assied à côté de son compagnon.
— M'expliquerez-vous enfin, monsieur le baron, dit Ménard aprèsavoir repris haleine, pourquoi nous nous sauvons comme des voleurs de chez notre ami M. de Chambertin, qui nous comblait de politesses, nous logeait élégamment, nous couchait douillettement, nous nourrissait parfaitement, et chez lequel enfin nous étions considérés suivant nos mérites?
— Mon cher monsieur Ménard... tant va la cruche à l'eau qu'à la lin elle se brisa ou elle s'emplit, c'est comme vous voudrez; et, dans ce cas-ci, je pourrais bien avoir fait l'un et l'autre.
— Quelle est la cruche? qu'avez-vous brisé? je ne vous comprends pas, monsieur le baron.
— , Je le crois bien, mais je vais m'expliquer d'une autre manière.
Avez-vous vu cet homme que l'on appelait Durosey, et qui n'est arrivé que ce soir chez mon ami Chambertin?
■ — Oui, monsieur le baron.
— Savez-vous ce que c'est que cet homme-là?
— On a dit que c'était un négociant retiré.
— Oui, sans doute, pour mieux m'abuser il avait pris ce titre !... Avez-vous remarqué qu'il avait la figure sinistre?
— J'ai vu, monsieur le baron, qu'il vous regardait fort souvent avec beaucoup d'attention.
— Parbleu ! je le crois bien, il m'a reconnu. Monsieur Ménard, cet homme n'est autre qu'un espion turc déguisé... et envoyé à ma poursuite...
— Se pourrait-il?
— On sait que j'ai dans différentes cours plaidé la cause des Grecs, et armé plusieurs princes en leur faveur; les Turcs ont juré ma mort. Cet homme est un de leurs agents, je l'ai reconnu pour l'avoir vu souvent k Constantinople : sa présence est toujours pour moi un signal de quelque malheur; je suis sûr que tous les environs de la maison de M. Chambertin étaient cernés par ses complices Dans la nuit, ils m'auraient enlevé... et vous aussi, parce que l'on sait que vous m'accompagnez... et avant quinze jours nos deux tètes auraient orné le château des Sept-Tours, et ligure près d'une queue de cheval, symbole de la puissance du Grand-Seigneur. Voyez maintenant si j'ai eu raison de fuir!
— Ah ! mon Dieu ! dit Ménard en regardant derrière lui, il me sembl ! que mes forces reviennent.,. Si nous nous remettions en route?...
— Non... Tranquillisez-vous, monsieur Ménard; les coquins ont perdu nos traces et n'oseront pas nous suivre.
— Mais comment se fait-il que M. Chambertin ait reçu chez lui...
— Eh! mon pauvre Ménard, vous ne connaissez passes hommes ! Avec une douzaine de cachemires, une collection de pastilles, une boîte de ilacpns d'essence de roses, on fait faire aux gens tout ce qu'on veut. Et d'ailleurs je n'accuse pas Chambertin : il a pu être abusé; mais, au moment du feu d'artifice, j'ai vu plusieurs hommes de mauvaise mine, et cela m'a déterminé à prendre la fuite...
— Vous avez sagement fait... Mais notre voiture?...
— Je n'irai certainement pas la chercher.
— Ni moi. Mais l'aubergiste de Grenoble à qui elle appartient?
— Il a notre chaise de poste pour se payer.
— Mais avec quoi voyagerons-nous désormais?
— Avec nos jambes probablement. D'ailleurs, quand on n'a pas le sou pour payer des chevaux, il est assez inutile d'avoir une chaise de poste.
— Comment! monsieur le baron, vous n'avez plus d'argent?
— Non, mon cher Ménard: j'ai perdu ce soir tout ce que je possédais... La présence de ce Turc me troublait l'esprit... je ne savais plus ce que je faisais... et j'ai joué tout de travers.
— C'est bien fait pour cela... Heureusement que mon élève. M. Frédéric de Montreville, a la caisse de voyage ; nous n'avons rien de mieux à faire que d'aller le trouver.
— Comment pouvez-vous compter sur Frédéric pour avoir de l'argent?. . Ce jeune homme vient de faire une nouvelle connaissance, et les nouvelles connaissances, monsieur Ménard, coûtent toujours beaucoup... on fait le généreux... on ne refuse rien à sa belle... Je suis sûr que cette petite lille lui fait faire de folles dépenses!... A cet Age-là on ne connaît pas le prix de l'argent; on n'a aucune économie...
— Mais, monsieur le baron, je ne vois pas trop comment, en vivant dans un bois, ils pourraient dépenser beaucoup d'argent...
— Vous ne le voyez pas!... je le vois bien, moi!... C'est une chose, une autre... mille fantaisies... Ne croyez-vous pas que, depuis un mois que nous les avons quittés, ils sont restés dans leur cabane?... Tenez, je vous avouerai à présent que Frédéric voulait mettre la petite dans ses meubles.. .
— Comment! monsieur le baron, vous ne lui avez pas (représenté...
— Il est assez grand pour faire ses volontés. Au reste, calmez-vous, j'irai dans le bois... j'irai seul d'abord pour ne pas le fâcher, et, s'il veut m'entendre, je le ramènerai avec moi. Mais en attendant cela, il faut que nous vivions. Combien possédez-vous d'argent?
— Dix écus, environ.
— C'est peu de chose ; mais en vivant avec économie cela nous mènera quelque temps; à la vérité, nous nous nourrirons frugalement... mais cela nous fera du bien... Tous ces grands dîners nous échauffent: c'est très malsain de manger tous les jours de cinq ou six plats et de boire de plusieurs sortes de vins.
— lime semble cependant, monsieur le baron, que nous engraissions tous les deux chez M. Chambertin.
— Oui, mais cela nous aurait joué un mauvais tour; un petit ordinaire bien simple arrêtera cette tendance à l'accroissement. Les délices de Capoue amollirent les Carthaginois ; la table de M. Chambertin aurait produit sur nous le même effet, et j'en aurais été désespéré. Décidément, je vais reprendre l'incognito.
— Ah ! cette fois je suis de votre avis, monsieur le baron ; car si ces Turcs vous retrouvaient...
— C'est aussi pour cela que je crois qu'il ne serait pas prudent à
Le jeune premier venait de Cambrai. (P. 177.)
nous de retourner à Grenoble, où je pourrais être arrêté... c'est-à-dire enlevé par ces drôles-là. D'ailleurs, sans argent, nous serions mal reçus par notre hôte, qui prétendrait, je gage, que sa voiture vaut mieux que la nôtre; nous éviterons de passer £ar cette ville, et nous irons, avec vos dix écus, nous loger dans quelque petit bourg...
— Mais quand nous n'aurons plus rien, monsieur le baron?...
UT. 313. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROLFF ET Cl°. LIT. 3l'i
— Oh! parbleu! nous verrons; il ne faut pas s'inquiéter d'avance... Frédéric écrira à son père...
— Je crains que M. le comte ne se fâche...
— J'écrirai à ma tante...
— A votre tante, monsieur le baron ?
— C'est-à-dire à mon intendant. Enfin, nous trouverons quelques ressources!... D'ailleurs, quand nous nous chagrinerions, en serait-il autrement? Prenons donc notre parti... Tenez, il fait un temps superbe, nous ne sommes plus fatigués, remettons-nous en route. Ma foi, pour admirer le paysage, il n'y a rien de mieux à faire que de voyager à pied... Allons, mon cher Ménard, rappelez votre courage ! Depuis que nous sommes ensemble, nous avons déjà eu bien des hauts et des bas... m'en avez-vous vu plus triste?
— Ah ! monsieur le baron, tout le monde n'a pas votre philosophie.
— Je vous formerai. Songez aux infortunes de Marias, d'Annibal, du prince Edouard ; à la pauvreté de la petite fille d'Henri IV, aux malheurs de Marguerite d'Anjou, et à tant d'autres personnages qui se sont trouvés dans des positions beaucoup plus difficiles que la nôtre, et plaignez-vous encore, si vous l'osez !
Les voyageurs se remettent en route. H était assez curieux de voir Dubourg en grande toilette, en jabot, et en minces escarpins, marcher près de Ménard, qui avait la culotte de drap de soie, les bas noirs et les souliers à boucles, et qui dans ce costume était souvent forcé de gravir des montagnes, de franchir des fossés, et de marcher sur un terrain fort inégal. Heureusement que ces messieurs avaient pris leurs chapeaux pour aller voir le feu d'artifice, sans quoi ils auraient probablement parcouru le Dauphiné en voisins.
Au point du jour, ils entrent dans une maison de paysan, et s'y font donner à déjeuner. Dubourg commande une omelette, et fait apporter du peiit vin de vigneron. On sert le déjeuner à ces messieurs, qui le prennent sous une tonnelle entourés d'animaux domestiques qui viennent leur faire société.
— Que l'on est bien au grand air! dit Dnbourg; toutes les salles dorées, toutes vos antichambres valent-elles cette campagne... cette douce liberté dont nous jouissons à cette table ?
■ — Il est certain, dit Ménard en chassant un gros chat qui revenait continuellement mettre sa patte dans son assiette, il est certain qu'on est très libre ici... et qu'il n'y règne aucune gène... Allons, voilà le chien, à présent, qui vient me prendre mon pain...
— Eh ! monsieur Ménard, il faut que tout le monde vive. Du temps
de nos premiers parents, ces innocents animaux partageaient le repas de leurs maîtres ; le lion venait manger dans la main, et le tigre se jouait sur les genoux de l'homme.
— Vous conviendrez, monsieur le baron, que ces animaux-là ont bien changé de caractère.
■ — ■ C'est égal ; j'aime tout ce qui me reporte à ce temps d'innocence... En voyant cette poule qui trotte sur notre table, et ce canard qui vient barboter à nos pieds, je me crois à l'âge d'or... Il n'y a que lorsque je fouille dans ma poche que je m'aperçois de l'illusion.
Malheureusement les œufs de l'omelette n'étaient pas frais, et le petit vin était aigre ; Ménard fait la grimace à chaque bouchée qu'il avale et à chaque coup qu'il boit, tandis que Dubourg dit :
■ — Je ne connais point de manger plus sain qu'une omelette!... En tel pays que vous voyagiez, en tel lieu que vous vous trouviez, s'il y a des œufs vous avez une omelette! partout on sait les faire ; c'est un mets universel, c'est le plat de la nature.
— Si du moins les œufs étaient frais 1
— Ma foi, ce petit goût de paille n'a rien de désagréable, et peut au besoin remplacer l'estragon. Et ce vin... je réponds bien qu'il ne nous fera pas mal.
— Il est diablement aigre !
— Preuve qu'il est naturel!...
Malgré tout ce que dit Dubourg pour faire trouver à Ménard le déjeuner excellent, celui-ci répète en se levant : — Je crois qu'il faut aller retrouver M. Frédéric de Montrcville. Et Dubourg dit en lui-même : — Il me recevra bien quand il saura qu'en un mois j'ai fait encore sauter la caisse!... Comment diable me tirer de là?... D'ailleurs qu'irai- je lui demander quand il m'a tout donné? Je ne peux plus aller lui faire de la morale... cela ne m'irait pas; et je crois, au contraire, qu'il faudra que j'engage Ménard à venir aussi habiter dans quelque coin du bois ; nous nous ferons ermiLes, et je ne jouerai plus a l'écarté.
Les voyageurs ont tourné autour de Grenoble sans entrer dans la ville; ils s'arrêtent dans un petit hameau, et Ménard parle encore d'aller trouver Frédéric. Dubourg, impatienté, lui dit qu'il va se rendre seul à Vizille pour en apprendre des nouvelles. 11 sort du hameau, gagne un petit bois, s'y étend sur l'herbe, y dort toute la journée, ri revient le soir vers Ménard en tenant son mouchoir sur ses yeux, et en poussant de soupirs.
• — Eh bien! que lui est-il donc arrive? demande le précepteur avec inquiétude.
— L'ingrat!... l'étourdi!... le fou!
— De grâce, monsieur le baron, parlez.
— Je me doutais bien qu'il ferait quelque folie... Il est parti avec sa belle. Depuis quinze jours ils ont quitté le bois...
— Ah! mon Dieu! que va dire M. le comte?... que lui répondrai-je quand il me demandera ce que j'ai fait de son fils?
— Vous lui répondrez que vous l'avez perdu.
— Pensez-vous, monsieur le baron, qu'une telle réponse le satisfasse? — ■ Alors vous lui direz qu'il s'est perdu lui-même. Mais calmez-vous,
mon cher Ménard. Je vous réponds que nous retrouverons Frédéric. J'ai des amis dans toutes les cours de l'Europe ; le jeune homme nous sera rendu.
Cette promesse calme un peu le pauvre Ménard, et Dubourg reprend : Avant de nous occuper de lui, commençons par songer à nous, dont la position n'est pas fort brillante. Ce n'est pas dans ce misérable hameau que nous trouverons des ressources; gagnons la ville voisine... et surtout, mon cher Menant, tâchez de vous défaire de cette mine piteuse qui donnerait fort mauvaise opinion de nous dans toutes les auberges où nous nous arrêterons.
Les voyageurs se remettent en marche et arrivent à la nuit à Voreppe, petite ville située à deux lieues de Grenoble. Dubourg se fait indiquer la meilleure auberge, et s'y rend avec Ménard. Ils entreut dans la salle commune aux voyageurs, Dubourg, la tète haute, et l'air déterminé; Ménard, les yeux baissés et la démarche très modeste.
PJusieurs vovageurs sont rassemblés et causent dans la salle en attendant le souper.
— Ces messieurs souperont-ils à table d'hôte? demande la servante.
■ — Or.i, sans doute, répond Dubourg, nous aimons la société... n'estil pas vrai, mon ami?
— Oui, monsieur le ba... oui, mon ami, répond Ménard, auquel un coup de coude a rappelé qu'il ne devait plus être question de baron.
Dubourg écoutait ce que l'on disait autour de lui. Mais la conversation était peu intéressante; les marchands parlaient commerce ; quelques gens de la ville faisaient des nouvelles, et dans tout cela, Dubourg ne voyait pas quelque nouveau Chambertin à éblouir. Il se promenait à grands pas dans la salle, faisant sonner quelques gros sous qui emplissaient son gousset et s'arrêtant par moments devant Ménard pour lui offrir une prise de tabac; et Ménard, malgré sa tristesse, ne regardait jamais que très respectueusement la tabatière qu'on lui présentait.
Tout à coup, un petit monsieur d'une cinquantaine d'années, en habit
cannelle, culotte verte, bottes à la hussarde, et coiffé d'une casquette dont la visière pouvait servir de parapluie, entre dans la salle d'un air effaré, et parlant très haut :
— Ils ne viendront pas!... Ils ne peuvent pas venir !... et voilà ma représentation manquée... Je suis désolé! j'en perds l'esprit.
Le petit homme se jette sur une chaise, et les gens de la ville et de l'auberge l'entourent.
— Comment, monsieur Floridor, dit la maîtresse de l'auberge, vos acteurs vous manquent ?
— lime manque les plus utiles, les plus importants ; le jeune premier et le père noble, deux talents marquants qui auraient complété ma troupe! Le jeune premier venait de Cambrai, où il a joué pendant vingt ans les Colins et les Elleviou; c'est un talent charmant, consommé. Je l'ai vu, il y a un mois, jouer Sargine ou l'élève de l'Amour, parce que depuis quelques années il a pris aussi les ingénus et les amoureux. Ah! que j'ai été satisfait !... voix touchante... taille superbe!... un peu plus grand que moi... Et dans la tragédie, quel feu!... quelle âme!... J'ai pleuré en lui voyant jouer Tartuffe. Quant au père noble, ah ! c'est un acteur bien précieux !... Il y a trente ans qu'il fait les délices de Beaugency, et je l'ai vu, moi, à Paris, jouer chez Doyen, avec un succès fou. Il tient tous les emplois, rois, pères, tyrans, cassandres, il peut tout aborder. Il ne s'est jeté dans les pères nobles que parce qu'il n'a plus de dents, ce qui ne l'empêche pas de mettre beaucoup de mordant dans sa diction.
— Et pourquoi ne viennent-ils pas?...
— Ah! pourquoi!... parce que le Colin a un catarrhe, et que le père noble, s'étant battu au cabaret, est en prison pour quinze jours. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. Après m'être donné tant de peine pour faire une jolie salle de spectacle de l'ancienne écurie de la maison, et y avoir réussi, car je me ilatte que notre salle est charmante; un orchestre, un parterre, trois premières loges et un paradis, tout ça de plain-pied et décoré avec goût! Comme j'aurais surpassé le spectacle de Grenoble!... Les habitants de cet endroit auraient été si contents! Us sont connaisseurs, à Voreppe, et, quoiqu'il n'y ait jamais eu de théâtre, je suis sûr que j'aurais l'ait beaucoup d'argent!... J'avais déjà une loge de retenue par le juge de paix, qui entre ijratis avec sa famille, et les principaux notables de l'endroit m'avaient fait dire qu'ils viendraient peut-être !...
Le petit monsieur s'arrête enfin pour reprendre haleine et s'essuyer la figure. Dubourg, qui n'a pas perdu un mot de ce qu'il a dit, s'assied dans un coin de la salle, paraissant méditer quelque nouveau projet.
— Vraiment, c'est contrariant, dit l'aubergiste, j avais fait faire une robe à ma fille pour la conduire a la comédie.
— Contrariant, dites-vous!... reprit Floridor en se démenant sur sa chaise comme un possédé, mais c'est désespérant!... Je donnerais cent francs pour pouvoir remplacer mes deux acteurs, et cependant cent francs c'est une somme, c'est une recelte pleine; mais, c'est égal, je !a sacrifierais pour que mon spectacle put ouvrir.
Ces mots sont entendus de Dubourg, qui cependant se tient toujours à l'écart et ne paraît pas faire attention à ce qu'on dit.
— Ah! dit un valet de l'auberge, si je savais jouer la comédie !... Ça m'arrangerait bien de gagner cela...
• — J'avais engagé mes deux artistes pour un mois, moyennant soixante francs à chacun, dit M. Floridor; c"e=t un peu cher, mais il faut bien payer le talent...
— Est-ce que vous ne pouvez pas les remplacer?
— Et avec qui?... J'ai fait un tyran du perruquier, un confident du compagnon menuisier, qui a une voix superbe. J'ai décidé la femme du yarde champêtre à me jouer les princesses, et j'ai fait une ingénue de la veuve du tonnelier; c'est tout ce que j'ai pu trouver dans la ville.,, mais ils vont bien, ils vont comme des bijoux. Quant à moi, je joue quand cela est nécessaire : mais comme il faut aussi que je souffle, je ne peux pas prendre des rôles de longue haleine, j'avais déjà un petit magasin de costumes très bien fourni: trois habils espagnols, que le dernier danseur de corde a laissés en payement chez le marehand de vin; une vieille robe d'avocat pour faire des tuniques; deux bonnets de loutre pour servir de turbans, et des rideaux que j'ai achetés à Grenoble pour en faire des manteaux. Nous aurions ouvert après demain par Phèdre et le Devin du
qe. Dans Phèdre, le compagnon menuisier aurait fait Àricie, parce que nous n'avons que deux femmes, mais il est gentil, il n'a pas de barbe, et il aurait elé très bien. Quant aux deux confidentes, Ismène et Panope, de mon trou je les aurais déclamées. Nous aurions joué le Devin du Village BAne musique, mais il n'en est que plus joli : on parle au lieu de chanter, ça fait très bien; je l'ai vu jouer ainsi dans beaucoup de villes- Quel succès nous aurions eu!.... Mon Colin faisait Hippolyte !... et dans îBée, mon père noble eût été magnifique. Le perruquier représentait Théramène; le drôle sait son récit sur le bout de son doigt; il ne fait pas une barbe sans le réciter; et il faut qu'IIippolyte ait un catarrhe et que >ée se querelle au cabaret !... Qui me tirera de là?... Ah! s'il pouvait arriver dans notre ville quelque grand talent de Paris ou de l'étranger, de ces talents qui voyagent si souvent !.. . Mais il n'en passe jamais à Voreppe!...
— Le souper est servi, messieurs, dit la servante de l'auberge.
— Tout cela ne vous empêchera pas de souper, monsieur Floridor, dit un marchand au petit homme.
— Sans doute!... Je souperai par habitude, mais je n'ai point d'appétit!... Cet événement me coupe bras et jambes.
— xMais il ne lui coupe pas la langue, dit tout bas Ménard en se disposant à aller se mettre à table, lorsque Dubourg, s'avançant d'un air majestueux, s'arrête devant lui et déclame, en agitant son bras droit comme s'il voulait nager :
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle; Et déjà mon courroux semble s'être adouci Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici.
Ménard regarde Dubourg- d'un air effaré.
— Vous l'avez retrouvé? lui dit-il, qui donc? mon éleva? est-ce qu'il vient nous rejoindre ici ?
Dubourg" marche sur le pied de Ménard, parce qu'il s'aperçoit que Floridor, au lieu d'aller se mettre à table, s'arrête et l'écoute avec audition. Il prend le bras du précepteur et s'écrie :
Est-ce toi, chère Élise? 0 jour trois fois heureux! Que béni soit le ciel qui t • rend à mes vœux, Toi qui, de Benjamin comme moi descendue, Fus de mes premiers ans la compagne assidue.
— Délicieux!... délicieux!... s'écrie M. Floridor en frappant dans ses mains, tandis que Ménard, roulant des yeux étonnés autour de lui. cherche cette Elise dont M. le baron vient de parler, et n'apercevant que laservante de l'auberge, lui demande si c'est elle qui s'appelle Élise.
— Monsieur est artiste? dit Floridor en s'avançant vers Dubour casquette à la main.
— Moi, monsieur! répond celui-ci en feiu'nanl d'être surpris et fâché d'avoir été entendu. Moi... je vous jure, monsieur... èl sur quoi fondezvous un pareil jugement? dit-il en iinississaul sa voix comme un traître de mélodrame.
— Sur quoi!... s'écrie le petit homme qui est enchanté el prend la main de Dubourg- qu'il serre dans la sienne. Ah!... monsieur!... vous vous êtes trahi tout à l'heure sans vous en douter... mais sans cria même je vous aurais reconnu... Celie voix, cette tournure, ces poses nobles et
majestueuses !... Il n'y a qu'un acteur du premier ordre qui réunisse tout cela... vous Têtes, vous le nieriez en vain !...
— Je vois, dit Dubourg en souriant d'un air de fausse modestie, qu'il est difficile de vous cacher quelque chose... Nous avions pourtan bien résolu de garder l'incognito, mon camarade et moi...
■ — Votre camarade! s'écrie le petit homme en faisant un saut do joie, monsieur serait aussi acteur!...
- Premier talent dans le genre larmoyant, superbe dans le tragique, et d'un naturel outré dans la comédie, dit Dubourg en montrant Ménard, qui écoute tout cela comme quelqu'un qui entend parler une langue qu'il ne comprend pas. Mais M. Floridor ne le laisse pas dans cette immobilité; il saute au cou de Dubourg, il saute au cou de Ménard, il sauterait au cou de la servante, si on ne l'arrêtait pas.
— C'est le ciel qui les envoie ! s'écrie-t-il en courant comme un fou dans la chambre. Ma salle ouvrira !... nous jouerons Phèdre, nous ferons pleurer toute la ville !... avec le Devin du village !... Monsieur l'aubergiste, une bouteille de votre meilleur vin... C'est moi qui ai l'honneur d'offrir à souper aux deux artistes qui sont ici incognito.
— Qu'est-ce que cela veut dire? dit tout bas Ménard à Dubourg.
— Cela veut dire que nous sommes deux premiers acteurs du roi de Pologne, que ce petit bavard nous paye déjà à souper, et qu'il nous payera bien autre chose encore ; qu'il faut dire comme moi, et tâcher de ne pas avoir l'air d'un imbécile.
— Comment, monsieur le baron, vous... moi... passer pour des acteurs !...
— Monsieur Ménard, les acteurs sont des hommes faits comme tous les autres; Roscius était admis près de Sylla, Garrick est enterré près des rois d'Angleterre, Molière a été acteur et n'en est pas moins un grand homme ; et deux des premiers auteurs de notre temps ont joué la comédie, et n'en ont pas moins de mérite pour cela.
— Mais, monsieur le baron, je ne l'ai jamais jouée.
— Ni moi non plus ; mais ce n'est pas cela qui m'effraye.
— Mais si l'on sait cela, que dira-t-on?
■ — On ne le saura pas, puisque nous sommes ici incognito.
— Mais je n'ai pas de mémoire, et je ne retiendrai jamais un rôle.
— On vous soufilera.
— Mais je suis fort timide, et n'oserai jamais paraître en public.
— Quand vous aurez du rouge et des moustaches, vous serez hardi comme un page.
— Je serai détestable.
Qu'il est beau ! s'écrieiit-ils. (P. 186.)
■ — iNous nous ferons payer très cher, et on nous trouvera excellents.
— Mais...
— Ah! morbleu, voilà assez déniais. Songez que tout ceci n'est que pour trois ou quatie jours; c'est une petite plaisanterie qui ne tirera pas à conséquence, et nous fournira les moyens d'attendre de nouveaux envois de fonds. D'ailleurs, quand un homme comme moi, un seigneur polonais,
L1V. 314. — l'A IX Dl£ KOCK. — liD . J. ROUFP II L". uv. 314
un électeur palatin, se décide à faire une chose pareille, je trouve bien singulier qu'un roturier veuille lui donner des leçons. Vous jouerez la comédie avec moi, ou je vous abandonne à la colère du comte de Montreville, dont vous ne saurez pas retrouver le fils. ■ — Je la jouerai, monsieur le baron.
— C'est bien heureux !
Pendant ce petit dialogue, M. Floridor a déjà couru dans la maison voisine, où demeure le perruquier, pour lui apprendre que deux grands acleurs, dont il ne sait pas encore les noms, mais qui doivent être pleins détalent puisqu'ils voyagent incognito, viennent d'arriver à l'auberge du Soleil d'Or, et qu'il va faire tous ses efforts pour les engager à donner dans la ville quelques représentations. Le perruquier quitte le tour de la greffière, qu'il était en train de friser, et va dire cette nouvelle à toutes ses pratiques: les pratiques la disent à leurs voisins, chacun se la repasse de maison en maison, ainsi qu'au jeu de corbillon; et comme la ville de Vorcppe n'est pas très considérable, avant de se coucher tous les habitants savaient qu'ils possédaient dans leurs murs deux grands talents qui voyageaient incognito.
M. Floridor est revenu, on se met à table. Dubourg met Ménard auprès de lui, afin de pouvoir lui souffler ses réponses, et le directeur du spectacle se place de l'autre côté de Dubourg; tous les autres convives témoignent beaucoup d'égards aux deux voyageurs, parce qu'ils voient que M. Floridor les traite avec la plus grande considération, et que dans le monde on fait souvent ce qu'on voit faire, sans trop savoir pourquoi on le fait. Le petit directeur parle toujours, Dubourg lâche de temps à autre les tirades qui lui reviennent à la mémoire, et Ménard se concentre dans son assiette.
— Saurai-je enfin, dit Floridor, avec qui j'ai le bonheur de souper?
— Nous ne voulions pas être connus, dit Dubourg, mais après les honnêtetés dont vous nous accablez, il nous serait difficile de vous taire quelque chose. Vous voyez en nous les deux premiers acteurs de Cracovie, qui profitent d'un congé pour voyager en France et se perfectionner dans la langue française, qui est celle dans laquelle on joue en Pologne, ce qui fait que notre théâtre n'est fréquenté que par les gens distingués du pays... c'est à l'instar des Bouffons de Paris...
— J'entends! j'entends... et quel genre jouez-vous?
— Tous! depuis la pantomime jusqu'au grand opéra. Mon camarade Wolowîtz, que vous voyez, est le Fleury de la Pologne, et j'ose dire que l'en suis le Talma... Ah! si vous nous voyez tous les deux dans les Chasseurs et la laitière!... mais ici vous ne jouez pas l'opéra?
— Pardonnez-moi! l'opéra, l'opéra-comique, sans musique, à la vérité, parce que nous n'avons pas encore d'orchestre: mais si vous daignez céder à nos vœux, que notre ville sera heureuse de voir sur son théâtre deux artistes tels que vous!
— Il est certain que nous sommes terriblement aimés en Pologne!... Ah! quand nous jouons dans un endroit on nous jette toujours quelque chose !... Ça ne manque pas... Te rappelles-tu, Wolowitz... àSmolensk... Nous avons joué le Déserteur et le Chien de Montargis... C'est loi qui faisais l'assasin. Hein?... Te souviens-tu de l'effet que nous avons produit?
Wolowitz ne lui répondait pas, parce qu'il ne savait pas encore son nom; mais Dubourg lui donne par- dessous la table quelques coups de pied qui Jni font lever la tète, et il répond, en continuant de manger :
— Oui, monsieur le baron.
— Voyez-vous? il m'appelle encore le baron, dit Dubourg; il croit toujours être en scène!...
Et un autre coup de pie.l rappelle à Ménard qu'il vient de dire une bêtise, et il marmotte à l'oreille de Dubourg :
— Dites-moi donc votre nom alors'? e ne peux pas le deviner.
■ — Quand on voyait sur l'affiche : Boleslas et Wolowitz, reprend Dubourg en regardant Ménard, la foule encombrait la salle, et nous étions assommés de couronnes.
— Oh! vous en aurez ici, dit M. Fîoridor, on vous en jettera. J'en ai fait faire exprès une douzaine, que je ferai jeter sur la tè:e de mes acteurs... Vous aurez aussi des vers... des quatrains! j'ai de toutça...
— Vous avez raison, cela fait toujours du bien, cela flatte l'artiste, éblouit le public.
— Ah! monsieur Boleslas... puis-je espérer que vous consentirez à nous donner quelques représentations avec votre camarade?...
Dubourg se fait prier; ils ont. dit-il, fait Ferment de ne jouer sur aucun théâtre de France. Fîoridor les presse, les conjure, et fait apporter une nouvelle bouteilie de vin. Ménard est attendri parle souper et les honnèlclés du petit directeur, et en sortant de table il jouerait tout ce qu'on voudrait ; mais Dubourg ne cède pas aussi facilement, parce qu'il veut se faire payer cher. Fiori lor ne le quitte pas, il est prèl à se jet ir à ses genoux; il fera, dit-il, des sacrifices pour ouvrir sua théâtre talents aussi remarquables ; enfin il offre à ces messie pour
quatre représentations, ce qui est une. somme énorme pour un spectacle joué dans une écurie; et Dubourg se rend, eu assurant qu'il ne le fait que pour lui rendre service.
Le petit homme est transporté: il fait sur-le-champ trois affiches,
qu'il doit coller le lendemain matin dans la ville, et qui apprendront aux habitants que MM. Boleslas et Wolowitz, célèbres acteurs polonais, joueront sur leur théâtre.
— Nous désirons ouvrir par Phèdre ou le Devin du Village, dit Floridor.
— Oh ! mon Dieu ! cela nous est indifférent, répond Dubourg, tout ce que vous voudrez...
— En ce cas nous débuterons par là.
— Volontiers, je vous jouerai Phèdre...
— Comment, Phèdre? est-ce que vous faites aussi les rôles de femmes?
— Eh! non, c'est Ilippolyte que je veux dire!... Quant à Wolowitz, il vous fera un Thésée superbe.
— Très bien. Pour le Devin du Village je n'ai besoin que du Colin.
— Je m'en charge. Dans quatre jours nous vous jouerons tout cela.
— Quatre jours, c'est bien long!
— Il faut que nous nous reposions un peu.
-- Allons, va pour quatre jours. Dès demain vous serez annoncés. Avez-vous une garde-robe?
— Non, puisque nous ne comptions pas jouer.
— Il suffit, je me charge de vos costumes.
Floridor quitte nos deux voyageurs, et ceux-ci vont se coucher; Dubourg en riant de cette nouvelle aventure, et Ménard répétant encore:
— Puisque M. le baron le fait, pourquoi ne le ferais-je pas?
Le lendemain, en s'éveillant, le pauvre Ménard ne peut pas se persuader qu'il va faire Thésée; mais Dubourg vient à lui, la pièce à la main, et lui donne son rôle, que le petit directeur a déjà envoyé, en le faisant prévenir qu'on répéterait à midi.
— Allons, dit Dubourg, le rôle n'a pas cent vers... Qu'est-ce que c'est que cela pour vous, qui avez appris par cœur Horace et Virgile, et tant d'autres auteurs!...
— C'est fort bien, mais j'ai passé ma vie à les apprendre, au lieu que je n'ai que trois jours pour retenir cela.
— Ne craignez rien, je réponds de tout; d'aiHeurs il y a un souffleur.
— C'est juste, ce sera ma ressource.
— Que vous sachiez votre entrée, c'est tout ce qu'il faut.
— Oh! pour mon entrée, j'en réponds :
l.a fortune à mes vœux cesse d'être opposée, Madame, et dans vos bras met...
— Bravo!... vous allez comme un ange.
— C'est la malédiction qui m'embarrasse.
— Que vous fassiez bien les gestes, et cela suffira.
A midi, ces messieurs voient arriver M. Floridor, qui vient les chercher pour les conduire au théâtre, où le reste de la troupe les attend. L'aspect de la petite salle, où l'on arrive par un colombier, dans lequel on a établi le bureau pour les billets divertit beaucoup Dubourg, tandis que Ménard va se cogner contre deux vieilles futailles dont on a fait des montagnes.
La troupe témoigne beaucoup de respect aux deux nouveaux venus, qui répètent le rôle à la main. Dubourg ne dit pas un mot que les autres ne s'écrient : — Comme c'est bien déclamé! quel, talent! Ménard de même; et le précepteur, étourdi des applaudissements qu'on lui prodigue, se persuade aussi qu'il avait un talent caché pour le théâtre.
— Est-ce que vous prenez du tabac en jouant? lui demande Floridor.
— Pourquoi pas? je fais un roi... et le roi de Prusse en prenait bien... témoin cette boîte que...
— En Pologne, dit Dubourg, nous prenons en scène tout ce qui nous fait plaisir; c'est reçu, c'est même de tradition dans plusieurs rôles.
— Oh! que c'est heureux! dit la femme du garde champêtre, qui joue Phèdre, moi qui n'osais pas priser en faisant la princesse!...
■ — En ce cas, dit le compagnon menuisier, je me glisserai une petite chique tout en faisant Aricie, puisque M. Boleslas veut bien le permettre...
— Tout ce que vous voudrez; les grands talents se permettent mille folies.
— Non est magnum ingenium sine mixtura dementiœ, dit Ménard. — - Entendez-vous ?.'.. c'est du polonais, dit le directeur à ses
artistes.
On passe trois jours à faire des répétitions, et le jour de la repré sentation arrive. Ménard ne sait par cœur que son entrée, mais il la sait fort bien, et Dubourg lui a dit que cela suffisait. Ce dernier ne sait pas un mot de son rôle, mais il ne s'en inquiète nullement. Le matin de la représentation il a soin do se faire payer d'avance les cent francs convenus avec Floridor, en lui disant que c'est l'usage en Pologne. Le petit directeur lui compte la somme, que Dubourg met dans sa poche.
On apporte à l'auberge les costumes qui doivent servir pour Phèdre.
— Est-ce qu'on ne s'habille pas au théâtre? demande Dubourg au directeur.
— Nous n'avons pas de loges pour cela, chacun s'habille chez soi; mais comme il fait beau, cela n'a aucun inconvénient.
— Il me faudra donc traverser La ville en Hippolyte?
— Le théâtre n'est qu'à deux pas de votre auberge, et vous pouvez jouer ce rôle-là en bottes, puisque Ilippjlyte est en chasseur.
— C'est juste.
— A défaut d'arc, que nous n'avons pas, vous prendrez un vieux fusil, que je vous ai fait apporter; la b tguilte représentera les floches.
— C'est très-bien.
— Quant à la perruque, je crois que vous en serez content ; comme il faut qu'llippolvte ait des cheveux qui tombent en boucles sur son cou, je vous ai fait arranger une perruque à ]a Louis XIV, qui remplira parfaitement votre objet.
Le directeur est-parti, et Dubourg se fait habiller par Ménard, qui, n'étant que du troisième acte, a tout le temps de faire sa toilette. Dubourg garde son pantalon noir, dans lequel sont les cent francs, que, de crainte d'événements, il veut avoir sur là. Il passe par-dessus un large p'intalon de nankin, met un gilet de piqué blanc, et attache sur ses épaules le large manteau couvert de poil de lapin qui représente la peau de liure ; il se coiffe de la perruque, se barbouille de rouge, prend d'une main le fusil, de l'autre son mouchoir, et se dirige vers le théâtre, en recommandant à Ménard de se dépêcher, afin de ne point manquer son entrée.
La salle était pleine, ce qui pouvait produire une recette de près de quatre-vingts francs, ^loridor était dans l'enchantement; il courait de son trou sur le théâtre et du théâtre redescendait dans son trou, le tout à la vue du public, car on ne passait point sous le théâtre, et la toile qui servait do rideau était adaptée sur une tringle, et se lirait de côté, comme le rideau d'une lanterne magique.
Dubourg arrive en sueur, parce que le manteau recouvert de peau de lapin est très lourd et que la perruque est énorme. Les comédiens poussent un cri d'admiration en le voyant ai river.
— Qu'il est beau ! s'écrient-ils de toutes parts, comme il représente bien Ilippolyle !
— Ah! je jouerai Phèdre d'inspiration!... dit la femme du garde champtHre en lançant à Dubourg un regard enflammé.
Mais comme Phèdre louche un peu et a un nez énorme plein de tabac, ilippolyte ne répond pas à cetle œillade amoureuse. Il va tirer le rideau pour regarder dans la salle; au moment où il passe sa tète, un cri part de tous côtés : les dames ont cru voir un lion. Floridor sort de son trou et se tourne vers le public en disant :
— Je vous avais bien annoncé que vous seriez ravis, enchantés!... et il applaudit avec force, les spectateurs en font autant, et Dubourg salue le public avec noblesse, puis se relire derrière le rideau.
SŒUR ANNE i87
Tout le monde est prêt; Phèdre a une robe à la Marie Stuart, un bonnet à la folle, et des mouches jusque sur le nez. Œnone, pour se donner l'air méchant, s'est habillée en rouge et en noir et s'est fait une légère paire de moustaches, parce que Dubourg lui a dit que cela annoncerait une femme à caractère. Le compagnon menuisier a, au contraire, sacrifié de naissants favoris pour représenter Aricie ; on lui a mis une robe de percale blanche et une guirlande de roses dans les cheveux, et il imite assez bien la voix de femme, tout en continuant de mâcher du tabac.
Le perruquier qui fait Théramène s'est coiffé à la François Ier et a mis un costume espagnol, avec son sabre de garde national en guise d'épée. Quant aux deux autres confidentes, c'est Floridor qui, de son trou, doit réciter leurs rôles. On n'attend plus que Thésée pour commencer, et il ne vient point, mais il n'est que du troisième acte.
— Commençons toujours, dit le directeur, le public s'impatiente; il ne faut pas le faire attendre davantage. Thésée sera certainement arrivé avant le troisième acte.
— Il n'y a pas de doute, dit Dubourg, c'est sa toilette qui le relient; c'est un homme très sévère sur l'exactitude des costumes, et il ne met pas une épingle qui ne soit de tradition.
Le directeur, qui était à la fois souffleur, régisseur et machiniste, frappe les trois coups, puis lire le rideau, qui ne veut d'abord laisser voir que la moitié de la scène ; mais avec le secours do deux spectateurs qui montent sur le théâtre, on parvient à le tirer entièrement. Alors M. Floridor descend dans son trou avec un bougeoir à. la main, et la pièce commence.
Lorsque Dubourg paraît en scène, s'entortillant majestueusement dans son manteau, le public laisse échapper un murmure d'étonnement qui n'est pas précisément d'admiration ; car avec sa perruque, son rouge qui lui coule sur les joues, et son vieux fusil sur l'épaule, Dubourg n'est, rien moins que beau. D'après la tôle qu'on avait aperçue un moment, on avait présumé voir un bel homme, de haute stature; mais, au contraire le manteau l'écrasait, et Théramène étant très grand, le rapetissait encore
— C'est un Polonais, se dit-on dans la salle.
— Il est bien laid ! disent les demoiselles; mais on assure que c'e t un grand talent!...
Dubourg roule ses yeux d'une façon effrayante pour se donner de la physionomie, tandis que le malheureux Théramène, dont I iche
les frises, est obligé de se tenir courbé pour que sa coiffure n'enlève pas les toiles d'araignée qui se trouvent au plafond du palais.
Dubourg, qui n'est pas timide, débite son rôle en criant comme un sourd, et gesticule avec tant de chaleur qu'avant la fin de la première scène Théramène a déjà reçu deux soufflets d'Hippolyte. Au troisième, le perruquier commence à se fâcher, et dit entre ses dents :
— Sacrebleu, prenez donc garde!... si vous y allez de cette force-là, je serai comme une pomme cuite avant la lin de la pièce.
Mais le public trouve cette chaleur admirable ; il applaudit, il crie bravo!... Dubourg va son train, et une femme enceinte, placée au parterre, est obligée de sortir, parce qu'elle craint que les contorsions d'Hippolyte ne la fassent accoucher
Le premier acte marche assez bien ; cependant le public montre un peu d'étonnement lorsque, au lieu de voir arriver Panope, il entend le souffleur déclamer de son trou; mais le rôle étant court, on passe par là-dessus; d'ailleurs Floridor, se tournant vers le parterre, dit :
— Messieurs, c'est ainsi que se jouent presque tous les confidents dans les villes de troisième ordre.
Cependant Thésée n'est pas encore arrivé.
— Que diable fait- il donc à l'auberge? dit Dubourg, est-ce qu'il ne peut pas mettre son costume?
— Impossible! dit le directeur ; je lai ai donné une tunique jaune superbe et un pantalon de même étoffe ; quant au diadème, il a un turban de même couleur qui m'a servi dans Mahomet.
— Ah ça, Thésée sera donc tout jaune?
— C'est de tradition, et celle-là ne se perd pas. Mais jouons encore le second acte, il faut espérer qu'il arrivera.
On commence le second acte, qui ne va pas si bien, que le premier. Aricie, dans un moment de chaleur, ayant craché son tabac au née d'Hippolyte, celui-ci lui donne un coup de pied dans le derrière, pendant que son amant lui dit:
Modérez des bontés dont l'excès m'embarrasse!...
— Cela vous apprendra à faire attention, dit Dubourg.
■ — Si je n'étais pas en femme, je vous répondrais d'une autre manière, dit le menuisier en lui montrant le poing.
— Je vous conseille de vous tenir tranquille.
Floridor se hâte de sortir de son trou pour raccommoder Hippolyte et Aricie ; il parvient enfin à les apaiser, et la pièce continue. Mais un momeni après, Dubourg étant en scène avec Phèdre, attend qu'on le
Elle se précipite dans ses bras. (P. 196.)
souffle pour parler: mais on ne souffle pas, parce que le directeur ne voit plus clair. Il crie avec force :
— Des mouchettes! des mouche Ites donc!
— Est-il bête! dit Phèdre en se baissanl pour prendre la chandelle qu'elle mouche dans ses doigts avec beaucoup de grâce. Tiens, mon petit, voilà comme on fait quand on a de l'instinct. Puis elle replace le bougeoir dans le trou.
L1V. 315. — PAUI. DE KOCK. — Kl). J. ROUFF ET C'° .
mv. 313
Cette petite interruption ne plaît point au public, qui a déjà murmuré de la dispute enlre Ilippolvte et la princesse ; et un amateur, qui est plus sévère que les autres, parce qu'il a vu jouer quelquefois à Grenoble, lance une pomme de terre crue qui va frapper l'œil gauche de Phèdre ; la femme du garde champêtre achève sa scène en pleurant, et le second acte se termine ainsi, faisant craindre l'approche d'un orage.
Floridor, qui sort de son (rou après chaque acte, court sur le théâtre pour consoler Phèdre, qui ne veut plus jouer ; il tâche de ranimer ses acteurs en assurant que les derniers actes raccommoderont tout; il compte surtout sur l'apparition de Thésée, que l'on n'a pas encore vu, et dont il attend un grand effet. Mais Thésée n'est pas arrivé, et l'inquiéLude est générale.
— Que peut-il lui être survenu? Je cours à l'auberge, dit Dubourg, car ce retard commence à me surprendre ; je vous le ramène sur-le-champ.
— Dépêchez-vous, lui crie Floridor, car si nous faisons attendre la public, cela pourrait se gâter tout à fait.
Yoyons pourquoi M. Ménard, si exact dans tout ce qu'il doit faire, n'est pas encore arrivé au théâtre. Après le départ de Dubourg, il s'est occupé de sa toilette, et ce n'est pas peu de chose pour un homme qui, n'ayant jamais été au bal et ne s 'étant jamais déguisé, portait depuis trente ans le môme costume. Ménard examine dans tous les sens la. tunique, le pantalon turc et le turban; il a quelque peine à se décider à endosser ce vêtement jaune et à mettre du fard sur ses joues vénérables; il faut qu'il se rappelle à chaque instant Roscius, Garrick et Molière, pour ne point renoncer à jouer la comédie. Mais il a promis, l'engagement est pris; M. le baron, seigneur polonais, lui donne l'exemple, il faut se plier à la circonstance.
Après s'être donné beaucoup de peine, il est parvenu enfin à se costumer en Thésée. Il se mire, se sourit, ne se trouve plus si mal ; il s'échauffe en pensant quiT va représenter le roi d'Athènes, repasse son rôle dans sa tête, et surtout son entrée, puis sort de sa chambre pour se rendre au théâtre en se disant : Sic fqta volunt.
Dans ce même moment un voyageur vient d'arriver à l'auberge dans une bonne voiture. Tout annonce un homme riche, un homme du grand monde. L'aubergiste s'empresse de lui demander ses ordres. Le voyageur, qui est un petit vieillard maigre, et dont la figure annonce la sévérité, s'informe d'un ton bref des voyageurs arrivés depuis peu dans la ville, et après la réponse de l'hôte s'écrie :
— Je ne saurais donc pas ce qu'ils sont devenus... ?
— Monsieur soupera-t-il? demande l'aubergiste.
SGELIi ANNE 191
— Non, je n'ai pas faim... Qu'on ait soin de mes chevaux... Peut-être repartirai-je bientôt ; donnez-moi une chambre où je puisse être tranquille un moment.
Le ton du voyageur ne permettait pas de faire la conversation. L'aubergiste s'empresse de prendre de la lumière et de conduire ce nouveau personnage. En montant l'escalier, on se trouve face à face avec Ménard, qui descendait majestueusement l'escalier en déclamant :
La fortune à mes vœux cesse d'être opposée, Madame, et dans mes bras et...
Le petit vieillard a levé la tête en entendant la voix de Ménard; il le regarde, l'examine longtemps avec surprise et s'écrie enfin :
— Est-il bien possible!... c'est M. Ménard que je vois sous cet accoutrement !
Ménard regarde le voyageur, et reste saisi en reconnaissant le comte de Montreville, le père de Frédéric, dont les yeux expriment la colère, et qui prenant Thésée par le bras, le fait rentrer brusquement dans sa chambre, se place devant lui, et d'un ton fort sévère commence à l'interroger.
• — Que signifie tout ceci, monsieur Ménard? que veut dire ce turban placé sur votre tète, et ce costume jaune avec lequel vous avez l'air d'un échappé des pelites-maisons?
— Monsieur le comte, le jaune n'est point une couleur méprisable: à la Chine, les marques de distinction sont les gilets jaunes et les plumes de paon.
— Morbleu ! monsieur, laissez-la les Chinois, répondez-moi : pourquoi vous vois-je affublé ainsi?
— Monsieur le comte, c'est que ce soir je fais Thésée.
— Vous faites Thésée!...
— Oui, monsieur le comte, dans Phèdre que l'on va jouer !...
— Comment, monsieur le précepteur, vous joue/ la comé lie?
■ — Que voulez-vous, monsieur le comte?... les circon tances.. D'ailleurs... Roscius était admis chez Sylla... Garrick est enlen Westminster, et Molière...
— Vous croyez-vous comparable à ces hommes-là, monsi ur? est-ce pour jouer la comédie que je vous ai placé près de mon fils? est-ce pour cela que vous avez entrepris ce vo] âge? Avez- vous cru * ainsi que Frédéric, que je serais longtemps votre dupe? Après quinze jours d'ab vous avez mangé les Imil mille francs que je \ons ai remis...
— Nous ne les avons pas mangés, monsieur le comte...
— Silence, monsieur. Je veux bien pardonner celle première folie. Je vous renvoie de l'argent, et au lieu de continuer vos voyages, j apprends que vous restez à Grenoble, que c'est dans le Dauphiné que mon fils fait son tour de l'Europe.
— Le pays est superbe, monsieur le comte.
— Je pars, je veux savoir moi-même ce qui vous retient dans ce pavs. Je vais à Grenoble, je ne vous trouve pas;... je vous cherche inutilement dans les environs... Enfin c'est ici. sous ce costume, que je vous revois!... je ne m'y attendais pas, je l'avoue. Mais mon fils... où est-il? est-ce qu'il joue aussi la comédie?
— Non, monsieur le comte.
— Où donc est-il?... parlez...
— Il est perdu, monsieur le comte...
— Perdu!... Que voulez-vous dire?... Répondez-donc, monsieur.
— C'est-à-dire, monsieur le comte, qu'il n'est qu'égaré...
— Songez, monsieur, que je vous avais confié mon fils...
— Nous le retrouverons, monsieur le comte; M. le baron Potoski doit envoyer des courriers dans toutes les cours de l'Europe.
— Qu'est-ce que c'est que le baron Potoski?
— C'est un seigneur polonais... un jeune homme fort savant, qui est palatin de Rava et de Sandomir, et a un château superbe sur le mont Krapack, qu'il chauiïe par le gaz.
— Ah! pour le coup, je crois qu'ils vous ont rendu tout à fait imbécile, monsieur Ménard !...
— Non, monsieur le comte, je sais ce que je dis, et je ne dis que la vérité.
— Où avez-vous trouvé ce baron?
— Nous l'avons trouvé en route près de Paris ; par parenthèse il a renversé notre voiture, et j'ai roulé dans un fossé. Mais M. votre fils a retrouvé dans le baron Potoski un de ses amis ; nous sommes monlés dans la berline du roi StanisLas, où j'occupais la place de la princesse de Hongrie, et depuis ce temps nous avons toujours voyagé avec le baron.
Le comte de Montre ville se promène dans la chambre en frappant du pied avec violence et en levant les yeux au ciel. Ménard est dans un coin, tenant son turban à la main et n'osant plus bouger. Après quelques tours dans la chambre, le comte revient vers lui.
— Et ce baron qu'est-il devenu?
— Il fait Hippolyle, monsieur le comte... il joue dans ce moment... et... Mais, tenez, le voici lui-même, monsieur le comte..
Dans ce moment, en effet, Dubourg entrait vivement dans la chambre en criant :
— Allons donc, Thésée, on vous attend pour le troisième acte!... Mais il s'arrête et reste immobile en apercevant le comte, qui s'écrie ;
— J'en étais sur!... c'est ce mauvais sujet de Dubourg!...
A ces mots, Ménard ouvre de grands yeux, et Dubourg se contente de faire une profonde salutation au père de Frédéric.
— Allons, monsieur Ménard, suivez-moi, reprend Je comte; quittez ce costume que vous ne deviez pas porter, et partons sur-le-champ.
Le pauvre précepteur ne se fait pas répéter cet ordre ; en un moment il a jeté loin de lui la tunique et le pantalon ; il repasse son habit, prend son chapeau, et se présente humblement devant le comte, qui dit à Dubourg :
— Quant à vous, monsieur, dont la société a été si profitable pour mon lils, songez que si bientôt je ne retrouve pas Frédéric, c'est sur vous que retombera ma colère. Suivez-moi, monsieur Ménard.
En un instant le comte et le précepteur sont dans la voiture, dont on n'avait pas encore dételé les chevaux, et ils s'éloignent de l'auberge, se dirigeant vers Grenoble, ville dans laquelle le comte espère avoir des nouvelles de son fils.
Cependant Dubourg, qui est resté un peu étourdi par ce qui vient de se passer, songe alors à ce qui peut lui arriver encore : le public attend Thésée, sans lequel on ne peut pas continuer la pièce, et le public de Yoreppe ne paraît pas aimable quand on ne le satisfait pas. D'un autre côté, il a reçu du directeur l'argent pour lui et pour Ménard ; et puisque Ménard est parti, comment tenir leur promesse ?
Pendant qu'il se consulte, un bruit confus se fait entendre dans la rue; Dubourg court à la fenêtre: il aperçoit Floridor qui arrive avec plusieurs spectateurs qui jurent et font tapage en disant qu'il faut que 1rs deux Polonais jouent, ou qu'ils les rosseront : et Floridor crie :
— Ils joueront, messieurs, ils joueront... je les ai payés d'avance. Dubourg voit le danger qui le menace: il balance s'il rendra l'argent,
s'il s'excusera sur le départ de son collègue, ou s'il laissera le directeur s'arranger avec le public. Ce dernier parti lui plaît davantage; même en rendant l'argent il craint d'être rossé, et d'ailleurs il trouve que la manière dont il a joué Hippolyte valait bien ce qu'il a reçu. Courant aussitôt vers une autre fenêtre de la chambre qui donne sur les champs, Dubourg. qui entend tout le monde entrer dans la cour, n'hésite plus; il saute, lombe sur de l'oseille, se relève, tortille son manteau autour de son corps, et court à travers les champs comme si toute la ville était sur ses pas.
Le comte et Ménard arrivent en peu de temps à Grenoble, et descendent à l'auberge où les trois voyageurs avaient habité, et que le comte s'est fait indiquer par le précepteur; car pendant la route M. de MonirevilJe ayant encore questionné Ménard au sujet de son fils, les réponses qu'il en obtient lui font aisément comprendre que c'est une amourette qui retient Frédéric dans les environs, et le comte, est un peu plus tranquille, ne doutant pas que sa présence ne suffise pour ramener son fils à la raison.
En arrivant dans L'auberg«, Ménard a une scène avec le maître de la maison pour le char à bancs que celui-ci a prêté. Cet homme parle aussi de Dubourg, en disant qu'un créancier du prétendu baron Potoski est venu le chercher à Grenoble, et court après lui pour le faire arrêter.
Le pauvre Ménard ne répond rien : il est confondu en apprenant que celui qu'il a cru un seigneur polonais n'a fait que se moquer de lui depuis qu'ils voyagent ensemble. Le comte de Montreville met fin aux propos de l'aubergiste en lui payant ce qu'il demande. Les voyageurs couchent à Grenoble, et l'intention du comte est de se rendre le lendemain avec Ménard à l'endroit où celui-ci dit avoir laissé Frédéric.
Mais le lendemain matin, à l'instant où le comte se disposaità partir, Ménard fait un cri de joie en disant :
— Le voilà, monsieur le comte... la brebis retourne au bercail, l'enfant revient près de son père... Tuons le veau gras, voici votre fils !
C'était en effet Frédéric qui entrait à l'auberge, mais qui était bien loin de se douter qu'il allait y trouver son père.
Le comte descend vivement, suivi de Ménard; il s'approche de son fils d'un air sévère, et le jeune homme baisse les yeux, et parait interdit en se trouvant devant lui.
— Je vous retrouve enfin, monsieur! lui dit le comte; j'ai su de vos nouvelles... j'ai vu votre compagnon de plaisirs, j'ai appris que c'était dans un bois, dans un misérable village que vous borniez le cours de vos voyages, dans lesquels vous jugez sans doute avoir acquis assez de connaissances; mais je m'abstiendrai de vous faire aucun reproche, j'en mériterais moi-même pour vous avoir donné un compagnon tel que monsieur. Oublions tout cela, et parlons.
Ces derniers mots ont retenti jusqu'au cœur de Frédéric, qui avait supporté avec courage les reproches de son père; il se trouble, paraît accablé, porte ses regards derrière lui, et balbutie quelques mois pour demander au comte un jour ou deux de retard ; mais celui-ci feint de ne pas l'entendre ; et lui répète d'une voix bévère :
— Mon fils, je vous attends. #
La voiture est prèle, comment faire?... comment désobéir à son père? Frédéric .est tremblant... il hésite encore... mais le comte va le prendre par la main et l'entraîne vers la voiture sans qu'il ose résister. Il n'a pas eu le temps de la réflexion, et déjà les chevaux l'emportent loin de Grenoble. Il avance sa tète pour regarder du côté de Vizille; il pousse un profond soupir... ses yeux se mouillent de larmes en songeant à sœur Anne, el il se dit à chaque instant :
— Pauvre petite! que va-t-clle penser?
PLAISIRS D'AMOUR NE DURENT O L" UN MOMENT, CflÀGRINS D AMOUR