DURENT TOUTE LA VIE
Pourquoi l'amour d'un mois ne ressemb!e-t-il plus à celui d'un jour? pourquoi celui d'un an esl-il bien moins vif que celui d'un mois0 pourquoi jouissons-nous avec indifférence de ce que nous possédons en toute commodité, et pourquoi quelquefois ne jouissons-nous plus du tout, quand nous avons ce que nous désirons si ardemment? C'est que tout passe dans ce monde, où nous ne sommes nous-mêmes que passagers!... c'est que les hommes avides de plaisirs en cherchent toujours de nouveaux, et que pour beaucoup d'eatre eux l'amour n'est qu'une distraction. Cependant vous me direz peut-être : Je suis marié depuis trois ans, et j'aime ma femme comme le premier jour; mon amant m'adore depuis six mois, et il est plus amoureux que jamais, je le veux bien; d'ailleurs, il y a toujours quelque exception; chacun peut l'invoquer en sa faveur; ensuite je ne vous dis pas que l'amour s'envole ; j'entends seulement qu'il change de nuance, el. malheureusement, les dernières n'ont pas l'éclat, le brillant, le charme de sa couleur primitive.
Sans doute Frédéric aime toujours la jolie muette; cependant voilà trois semaines qu'il vit avec elle clans le bois, et cela i lui
sembler ua peu monotone ; mais le défaut des amants est de tr livrer
de voluptés dans les premiers jours de leur bonheur. Ils foui comme gourmands qui se mettent à table Lit, et qui, pour avoir
mangé trop vite, étouffent avant d'être à la moitié du repas.
Sœur Anne n'éprouve point cet ennui; elle est près de F plus
heureuse, plus aimante que jamais. Mais, en général, les femmes aiment mieux que les hommes; et d'ailleurs la pauvre orpheline n'est pas une
femme ordinaire, Frédéric est pour elle le monde, l'univers. Depuis qu'elle le connaît, son âme s'est élevée, son esprit s'est formé ; elle a appris à penser, à réfléchir, à former des désirs, à craindre, à espérer; mille sensations nouvelles ont fait battre son cœur. Avant de connaître l'amour, son existence n'était qu'un rêve, mais Frédéric l'a réveillée.
Lorsqu'elle s'aperçoit qu'il est triste, préoccupé, elle redouble de soins, de caresses; elle court, l'entraîne dans le bois... elle disparait un moment à ses yeux et se cache derrière un buisson ou un bouquet d'arbres ; puis, se montrant tout à coup, elle se précipite dans ses bras, et sa grâce enfantine ajoute encore à la douce expression de ses traits.
Dès que la nuit vient, ils rentrent dans le jardin de la rabane. Sœur Anne, vive, légère, apprête en un moment leur repas du soir, qu'ils prennent dès que la vieille Marguerite est couchée. La jeune muette cueille des fruits, apporte du laitage, du pain bis, puis se place près de Frédéric, s'assied tout contre lui, et sa main lui présente ce qu'elle trouve de plus beau, ce qu'elle croit le meilleur. Quand son amant parle, elle l'écoute avec délices; on voit que les accents de Frédéric vibrent jusqu'à son cœur. Une fois il a chanté une tendre romance, et la jeune fille, immobile, attentive, craignait de perdre un son, puis lui a fait signe de la redire encore. Depuis ce temps, son plus grand plaisir est de l'entendre. Frédéric a la voix douce et flexible ; elle passerait tout le jour à l'écouter.
C'est ainsi que sœur Anne cherche à captiver celui qu'elle aime. Ce n'est point là le manège d'une coquette... c'est de l'amour tout simplement!... et ce n'est que cela; tandis que dans tout ce que fait la coquette, il n'en entre pas un pauvre petit grain.
Pourquoi donc, imbéciles que nous sommes, nous laissons-nous prendre dans les filets de l'une, et ne payons-nous que de froideur l'amour sincère de l'autre ?
C'est que la coquette sait nous tenir en haleine : nous voit-elle bien épris, elle fait la cruelle, sommes-nous un peu froids, elle nous ranime par quelque sujet de jalousie; paraissons-nous trop confiants, sa raillerie éveille nos craintes ; sommes-nous rebutés et prêts à nous éloigner, elle devient tendre, sensible, passionnée, et d'un mot nous ramène à ses genoux. Ces changements continuels ne laissent pas au cœur le temps de se refroidir... J'allais encore nous comparer aux gourmands chez lesquels la variété des mets aiguillonne l'appétit, mais je m'arrête : on croirait que j'ai étudié l'art d'aimer dans le Cuisinier royal.
Depuis quelques jours Frédéric a déjà fait de petites promenades dans les environs. Sœur Anne s'en alarme d'abord; mais il revient bientôt, et ses craintes se dissipent. Frédéric commence à songer à l'avenir, à son
IHI
J'avais étudié pour êlre herboriste. (P.
L1V. 316. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ItOlTF ET Cio.
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père. Que dirait le comte de Montre ville, s'il savait que son fils vit au milieu des bois avec une jeune villageoise?... Cette pensée vient souvent troubler le repos de Frédéric, et plus le temps s"écoulc\ plus elle se présente à son esprit.
Quelquefois il se dit : — Si mon père voyait cette jeune fille, il lui serait impossible de ne pas l'aimer?... Mais la donnerait-il pour épouse* à son fils?... Xon. cela n'est pas présumable ; le comte de Montrevilîe n'est nullement romanesque: il est fier, il aime la richesse, l'opule parce qu'il sait que l'argent ajoute toujours à la considération ; il ne faut donc pas espérer qu'il laissera son fils épouser une villageoise qui n'a rien.
On pourrait, il est vrai, se passer de son consentement; mais il faudrait alors renoncer à sa fortune, travailler pour vivre, faire usage de ses talents; mais de toute façon il faudrait toujours quitter le bois, car Frédéric commence à sentir que cela n'aurait pas le sens commun de fuir le monde à vingt et un ans, que les hommes sont faits pour la société, et que parce qu'on a une jolie femme ce n'est pas une raison pour s'enterrer avec elle dans le fond d une forêt.
De jour en jour ces raisons prennent plus de force; c'est surtout lorsqu'il n'est pas avec sœur Anne qu'il se livre à ces pensées, et ses absences deviennent chaque jour plus longues La pauvre petite en gémil : elle compte les minutes qu'elle passe loin de son amant: elle court dans la vallée pour le voir arriver, elle lui fait une petite moue bien triste lorsqu'il a été longtemps éloigné; mais elle éprouve tant de plaisir à le revoir, que son chagrin passe bien vite... elle oublie toutes ses inquiétudes lorsqu'elle le presse contre son cœur.
Un mois s'est écoulé. Dubourg et Ménard ne sont pas revenus s'informer de Frédéric, et cela l'étonné beaucoup. Il ne sait pas comme nous que ses deux compagnons de voyage étaient alors établis chez leur ami Chambertin, qui préparait cette surprise en artifice qui lui lit voir tout ce que vous savez bien, et ce qu'il ne savait pas, et ce qu'il ne sut pas même après, à ce qu'on prétend, parce que sa femme lui persuada qu'il n'y avait vu que du feu.
Frédéric ne comprend rien a l'indifférence de ses deux amis, et surtout a celle de Ménard : il se dit : — Il leur sera arrivé de nouveau quelque événement; Dubourg aura encore lait quelque sottise... .l'ai eu tort de lui confie]' tout l'argent que je possédais. Le résultat de ces réflexions est toujours qu'il faut aller à Grenoble savoir ce qu'y font ces m Mais
aller les trouver après avoir dit à Dubourg qu'on ne voulait plus quitter le bois, qu'on fuyait pour jamais un monde faux et pervers, don! tous les
plaisirs ne valaient pas la tranquillité d'une chaumière... ah! c'était fort embarrassant, et voilà pourquoi Frédéric ne pouvait se décider à aller à la ville, car un homme aime souvent mieux persévérer dans une sottise que de convenir qu'il a eu tort.
Cependant l'oisiveté accablait Frédéric; avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas parler vingt-quatre heures à une jolie femme, et la pauvre petite n'est déjà plus heureuse, parce qu'elle s'aperçoit que son doux ami est triste et soupire souvent. Enfin, un beau soir, Frédéric, qui n'y tient plus, dit à sa compagne :
— Demain, dès le point du jour,, je partirai pour aller à Grenoble savoir des nouvelles de mes amis.
La petite, comme frappée d'un coup inattendu, reste un instant immobile, puis sa poitrine se gonfle, et deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses yeux. Ses bras désignent le chemin de la ville, puis elle les reporte sur elle, et semble dire : ■ — Et moi?... tu vas donc me quitter?
Pour retenir son amant, la jeune fille ne peut employer ces mots si doux, si tendres, ces prières auxquelles il est si difficile de résister. Mais que ses gestes sont expressifs, que ses yeux sont éloquents!... il suffit de les regarder pour comprendre toute sa pensée.
— Je reviendrai, lui dit Frédéric... je te le promets; je reviendrai, et je n'en aimerai jamais d'autre que toi.
Ces mots ont déjà adouci le chagrin de sœur Anne ; car elle ne met pas en doute Les promesses de son amant... Souvenez-vous, mesdames, que sœur Anne ne connaît pas le monde, connaissance bien pénible quelquefois, puisqu'elle apprend à renoncer aux illusions du cœur
La soirée s'est écoulée tristement; car, tout en ne doutant pas qu'il reviendra bientôt, l'idée du départ de son ami est cruelle pour cette âme brûlante qui goûtait en aimant un bonheur qu'elle croyait devoir durer jusqu'à la fin de sa vie. Frédéric fait tout ce qu'il peut pour la consoler; mais, en donnant de nouvelles preuves d'amour, un homme se fait aimer encore davantage... Est-ce donc là le moyen d'adoucir le moment d'une séparation? C'est cependant celui qu'on emploie ordinairement.
Le jour s'est levé bien sombre aux regards de la jeune orpheline... Peut-il être beau, le jour qui va nous séparer de tout ce que nous aimons?... Frédéric gravit une montagne qui mène sur la route, tenant dans les siennes la main tremblante de la pauvre petite. Arrivé là, après avoir renouvelé ses promesses, après avoir fait les plus tendres adieux, il s'éloigne enfin et disparaît aux regards de son amie.
Quel poids est venu se placer sur le cœur de la jeune fille ! elle ne voit plus Frédéric... cependant elle reste toujours là, ses yeux le
cherchent encore... Tout à coup elle les reporte autour d'elle... un gémissement lui échappe, elle tombe à genoux auprès d'un vieux chêne... elle le baise avec respect. Pauvre petite!... elle est à l'endroit où sa mère est morte en venant attendre son père !... elle a reconnu la place... et joignant les mains avec ferveur, elle implore le ciel... elle se recommande à sa mère.
Sœur Anne allait plusieurs fois dans l'année s'asseoir et prier sous le vieux chêne où la malheureuse Glotilde avait expiré : mais jamais elle ne s'y était rendue avec Frédéric. Ce jour-là ils avaient pris par cette montagne, qui conduisait au chemin de la ville ; sœur Anne, toute à sa douleur, ne l'avait pas remarqué.
Pauvre petite! quel triste pressentiment oppresse ton cœur? tu songes à ta mère, et tu te dis : — Serai-j'e donc malheureuse comme elle!
Il faut regagner sa cabane : la vieille Marguerite peut avoir besoin de ses soins. Sœur Anne quitte lentement la montagne; plusieurs fois elle soupire en contemplant le vieux chêne... C'est là qu'il s'est séparé d'elle !... Comme sa mère, c'est là que chaque jour elle viendra attendre son retour.
Elle a revu sa chaumière, ses bois, ses chèvres; elle a repris ses habitudes,, ses travaux accoutumés. Mais tout est changé à ses yeux : le bois lui parait triste; partout elle éprouve de l'ennui. Son jardin n'a plus de charme, sa demeure lui semble un désert... Frédéric embellissait tout! et Frédéric n'est plus là!... Avant de le connaître, ses regards s'arrêtaient avec plaisir sur ce qu'elle voit maintenant avec indifférence, et cependant ces objets n'ont point changé... mais elle a perdu la paix, le repos, elle ne peut plus rien voir comme autrefois.
Frédéric n'a pas dit combien de jours il serait absent; la .^petite espère le revoir bientôt; elle ignore qu'il vient de trouver son père à Grenoble, et que le comte de Montreville emmène en ce moment son (ils à Paris.
Chaque jour sœur Anne se rend sur la montagne avec ses chèvres, et à chaque instant ses regards se tournent vers le chemin de la ville; elle y cherche Frédéric comme la pauvre Clotilde y cherchait son époux. Avec une baguette, elle s'amuse à tracer sur la terre le nom de son amant; c'est là tout ce qu'il lui a appris; mais, devant lui, elle s'est exercée si souvent à tracer ce mot, qu'elle est parvenue à l'écrire lisiblement.
Plusieurs jours se sont écoulés, etFrédéric ne re\ ienf pas. Sœur Anne espère toujours, parce qu'elle ne peut croire que son amant manque à sa promesse, et tous les matins, en se rendant sur la montagne, elle se dit : — Aujourd'hui, sans doute, je la redescendrai avec lui. Vain espoir, il
faut encore revenir seule à sa chaumière, il faut regagner sans lui cette demeure, dont le repos a fui depuis que l'amour y est entré.
Un sentiment nouveau doit cependant faire diversion à ses peines. Sieur Anne porte dans son sein un gage de son amour pour Frédéric, elle est enceinte et n'a pas encore cherché à se rendre compte du changement qu'elle remarque en elle. Dans sa simplicité, elle n'a pas songé qu'elle pouvait être mère; mais cette pensée vient enfin frapper son esprit. Alors une joie nouvelle s'empare de son cœur... elle se livre avec ivresse à cette espérance. Elle aurait un enfant... un enfant de Frédéric... Il lui semble qu'il l'aimerait encore davantage. Cette idée la transporte... Etre mère ' quel bonheur!... et quel plaisir de pouvoir annoncer cela à Frédéric! La jeune fille court, saute dans le bois; dans son délire elle fait mille folies... elle se regarde dans l'eau du ruisseau, elle se mire dans la fontaine... elle est déjà fière d'être mère, elle voudrait qu'on pût s'en apercevoir en la regardant.
Pauvre pefite! dont toutes les actions prouvent la candeur, jouis avec délire du nouveau sentiment qui naît dans ton âme... Celui-là, du moins, ne s'affaiblira pas.
Mais le temps passe; Frédéric ne revient pas. Sœur Anne a la certitude d'ètro mère, et elle ne peut annoncer ce bonheur à son amant; il faut donc loujours que la peine se mêle au plaisir! Celui de la jeune fille est empoisonné pnr l'inquiétude qu'elle éprouve en ne voyant pas revenir l'être qu'elle adore: et chaque jour le vieux chêne est de nouveau témoin de ses soupirs et de ses pleurs.
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