‹ La laitière de MontfermeilChapitre 80 sur 102 · LIV. 318. — PAUL DE KOCK. — lin. J. not-KF et r.i<\ LIV · texte numérisé non relu

LIV. 318. — PAUL DE KOCK. — lin. J. not-KF et r.i<\ LIV

— Comment pourrais-je m'altrister, quand j'ai eu cent fois la preuve que des êtres aimables s'intéressaient à mon sort! Buvons à la santé de Claudine, de Almc de Chambertin. de Goton, de la petite Delphine... et de tant d'autres qui mont fait passer des heures agréables et qui 'me laisseront de si doux souvenirs.

Il boit de l'eau d'un ruisseau, mais il s'accommode de tout. D'ailleurs il a de l'argent et pourrait avoir du vin, c'est une raison pour que l'eau lui semble moins mauvaise. A la fin du jour, il approche de "Vizille et se dit :

— Si M. le comte a appris par Ménard les amourettes de Frédéric, il aura été le chercher dans le bois, et je ne l'y trouverai plus; mais j'y trouverai la jolie blonde, et elle me dira ce qui est arrivé.

Dubourg ne sait pas que la pauvre petite ne peut rien lui dire. Il traverse la vallée, entre dans le bois, cherche, appelle, ne rencontre personne et aperçoit enfin la chaumière. Il entre... le jardin est désert... il pénètre dans la maisonnette, ne trouve que la vieille Marguerite, qui sommeille dans son grand fauteuil.

Dubourg quitte la cabane, étonné de ne point voir la jeune fille; il craint que l'histoire qu'ii a forgée à Méuard ne se soit trouvée vraie, et que Frédéric n'ait emmené sa petite. Il va se rendre au village pour tâcher d'avoir des nouvelles de sœur Anne, lorsqu'en traversant un sentier du bois, il l'aperçoit qui regagne lentement sa demeure,

La démarche de la jeune lille est si triste, sur tous ses traits se peint une douleur si profonde que Dubourg- en est attendri. Il la contemple quelques instants et se dit : — Pauvre petite, il est parti... et ne t'a pas emmenée! ne vaudrait-il pas mieux pour toi qu'il ne fût jamais venu!

Dans ce moment, sœur Anne entend marcher près d'elle, elle aperçoit quelqu'un... elle court avec la promptitude de l'éclair... Arrivée devant Dubourg, elle s'arrête; ses traits, qu'animait l'espérance, reprennent de nouveau tous les signes de la douleur, elle secoue tristement la tète : ce n'est pas lui!...

Mais Dubourg parle... elle reconnaît sa voix... elle le regarde avec plus d'altention, et bientôt la joie vient encore ranimer son cœur. C'est un ami de Frédéric, c'est celui qui est venu une fois le chercher, et sans doute il lui annonce son retour. Elle s'approche de lui, ses yeux l'interrogent, elle attend avec impatience qu'ii s'explique, et Dubourg étonné lui demande alors ce qu'est devenu Frédéric.

Le nom de Frédéric la fait tressaillir... elle indique la route qu'il a prise... compte sur ses doigts les jours qui se sont écoulés depuis son départ, et semble lui demander s'il ne le ramène pas.

Ces signes font enfin comprendre à Dubourg- le triste état de sœur Anne, et il ne cherche plus qu'à la consoler; mais pour elle il n'y a point de consolation, point de bonheur sans Frédéric.

— Pauvre fille! dit Dubourg; il avait bien raison de m'assurer qu'elle ne ressemblait à aucune de celles qu'il a connues!... Mais la laisser dans ce bois... ah! c'est fort mal! tant de grâces, de charmes, vivre dans une cabane, c'est un meurtre!... J'ai vraiment envie de l'emmener à Paris.

— Pourquoi ne Pavez-vous pas suivi? lui dit-il; qui vous retient dans ce bois?... Venez avec moi, mon enfant, nous retrouverons Frédéric, ou si nous ne le trouvons pas, il y en a mille autres qui seront trop heureux de le remplacer.

Sœur Anne le resarde avec étonnement : elle semble ne pas le comprendre ; mais lorsqu'il fait un geste pour l'emmener, elle s'éloigne vivement de lui, et désignant sa cabane, lui fait entendre qu'il y a là quelqu'un qu'elle ne peut pas quitter. ALI sans Marguerite, avec quel empressement elle suivrait Dubourg! car elle croit qu'il la conduirait sur-le-champ dans les bras de son amant. Mais abandonner celle qui a pris soin de son enfance, qui lui a tenu lieu de mère, l'abandonner alors que la pauvre femme, accablée par l'âge, a le plus besoin de son secours! une telle pensée n'entre pas dans l'âme de la jeune muette : l'ingratitude est un vice étranger à son cœ;;r.

— Allons, lui dit Dubourg, restez donc dans ce bois, pauvre petite, et puissiez-vous y retrouver la paix et le bonheur !

Les yeux de sœur Anne l'interrogent de nouveau.

— Oui, oui, lui dit-il, il reviendra... vous le reverrez... je n'en doute pas... séchez vos pleurs... Bientôt, sans doute, il viendra vous consoler.

Ces mots font briller un rayon d'espérance sur la ligure pâle et mélancolique de la jeune muette. Elle sourit à Dubourg, qui vient de lui faire cette promesse; puis, lui adressant avec sa tète un dernier signe d'adieu, elle le quitte pour retourner prés de Marguerite.

Alors Dubourg sort du bois, et malgré son insouciance, il ne chante plus en traversant la vallée et en regagnant la route, il a le cœur serré a l'image de cette infortunée à laquelle il a donne un espoir qu'il pense ne. devoir point se réaliser. Jamais il n'avait été ému à ce point : pendant plusieurs lieues encore, il pense à sœur Anne, et répète : — Pauvre lille, c'était bien la peine!

Mais enfin le souvenir de sa situai ion le ramène à son humeur naturelle. Il donne à un fripier sa veste et son chapeau, et avec quelque.-, se rhabille plus convenabl sment, puis se dispose à prendre la route

Lyon, d'où il compte revenir à Paris : c'est là qu'il espère retrouver ses deux compagnons de voyage.

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