‹ La laitière de MontfermeilChapitre 81 sur 102 · ILLUSIONS DU CŒUR INCONSTANCE ET FIDÉLITÉ · texte numérisé non relu

ILLUSIONS DU CŒUR INCONSTANCE ET FIDÉLITÉ

La chaise de poste qui amenait Frédéric à Paris allait comme le vent. Le comte de Montreville voulait se hâter d'arracher son fils à ses souvenirs, et paraissait impatient d'arriver.

La route se faisait silencieusement : Frédéric ne pensait qu'à sœur Anne; son père rêvait au moyen de rendre son fils raisonnable, etMénard songeait à tous les mensonges que lui avait débités le faux baron polonais.

Cependant le comte n'adresse plus un seul reproche à Frédéric, il paraît avoir oublié tous ses sujets de mécontentement ; et Ménard, qui craint toujours les regards sévères de M. de Montreville, parce qu'il sent bien que sa conduite n'a pas été exemplaire, commence à respirer plus librement et à se permettre de lever le nez.

On arrive à Paris. Avant que M. Ménard prenne congé du comte, Frédéric trouve l'occasion de lui parler en particulier, et lui demande des nouvelles de Dubourg. Ménard garde un moment le silence. Il se pince les lèvres comme quelqu'un qui ne sait pas s'il doit se fâcher ; enfin il répond d'un air qu'il veut rendre malin :

— C'est de M. le baron Potoski que vous désirez avoir des nouvelles?

— Du baron, de Dubourg, nommez-le comme vous voudrez...

— Ma foi, monsieur, je pourrais le nommer un peu impertinent pour tous les contes qu'il m'a débités... Se dire palatin...

— Allons, mon cher Ménard, oubliez tout cela...

— Et sa tabatière du roi de Prusse!...

— C'était une plaisanterie...

— Ah ! c'est surtout ce tokay de la cave de Tekély sur lequel je comptais...

— Songez que j'ai eu autant de torts que lui en l'autorisant à vous tromper...

— C'est ce qui me ferme la bouche, monsieur le comte ; d'ailleurs, sans son étourderie et sa passion pour le jeu, ce serait un homme de mérite. Il est instruit, il connaît ses classiques...

— Mais enfin qu'est-il devenu?... où l'avez-vous laissé?...

— Je l'ai laissé faisant Hippolyle et venant me chercher pour entrer en scène.

Frédéric ne comprenant rien à cela, Ménard lui explique les aventures de la petite ville, dont tout autre que le jeune comte aurait ri ; mais celuici entend seulement que Dubourg est resté dans un grand embarras, et ne prévoit pas quand il pourra le revoir, ce qui le chagrine beaucoup, car il voudrait envoyer Dubourg près de sœur Anne, pour calmer les inquiétudes de la jeune fille, et lui donner de ses nouvelles.

Le comte de Montreville a congédié M. Ménard en lui donnant une somme raisonnable, non pas pour la manière dont il a veillé sur son fils pendant son voyage, mais pour le temps qu'il a perdu. Ménard va dire adieu à son cher élève, en se recommandant à son souvenir, dans le cas où il voudrait plus tard recommencer ses voyages autour du monde.

Plusieurs jours se sont écoulés depuis que Frédéric est de retour à Paris. Le souvenir de la jeune muette est sans cesse présent à sa pensée. Il se la représente dans le bois, attendant son retour, guettant son arrivée et désolée de son abandon. Chaque instant augmente ses tourments et son désir de revoir sœur Anne. Mais comment faire? il n'ose plus quitter son père; il est sans argent, et pour la première fois, l'intendant lui en a refusé par ordre de M. le comte, qui craint que son fils ne s'en serve pour recommencer ses voyages, et ne se soucie plus de le laisser partir.

Chaque jour Frédéric fait les projets les plus extravagants : il veut partir à pied, courir rejoindre sa jeune amie, puis se cacher avec elle dans le fond d'une forêt. Mais sœur Anne ne peut pas quitter Marguerite ; il faudra donc rester dans le bois, et là son père le retrouvera facilement, car Ménard lui a tout conté.

Comment donc faire?... écrire?... hélas! la pauvre petite ne sait pas lire... elle ne sait rien... qu'aimer!... et c'est bien peu dans le siècle oii nous sommes !

Frédéric ne va que rarement dans le monde, où il se déplaît. Fn vain la jolie petite Mmo Démange a recommencé ses agaceries, il n'y fait plus attention; et celle-ci, piquée de son indifférence, emploie toutes les ressources de la coquetterie pour le ramener à ses genoux; mais Frédéric n'est pas sa dupe, il a aimé véritablement. Il reconnaît la légèreté de tous ces sentiments d'amour-propre, de ces caprices des sens que l'on prend pour de l'amour, tant que l'on n'a pas connu le véritable

Le comte traite son fils avec froideur, mais ne lui parle jamais dé tout ce qui a rapport à ses aventures dans le Dauphiné. 11 évite, au contraire, d'aborder ce sujet, et lorsque Frédéric, voulant pressentir les sentiments de son père, se hasarde à dire quelques mots sur son séjour à

Grenoble, sur les environs de ce!te ville, et sur le joli village de Vizille, un regard sévère du comte lui ferme la bouche et ne lui permet pas de continuer. Frédéric a déjà couru vingt fois dans les divers logements que Dubourg a habités à Paris; mais dans aucun on ne Fa revu. Il va voir Ménard et le charge de faire son possible pour rencontrer Dubourg, qui est peut-être revenu et n'ose se présenter chez lui, de crainte d'être aperçu par M. de Montreville.

— i^t si je le découvre? dit Ménard.

— Vous me l'enverrez sur-le-champ.

— Vous l'envoyer! je m'en garderais bien!... Peste! M. le comte votre père ne l'a pas bien traité quand il l'a aperçu en Hippolyte... Il est vrai que le costume lui allait, mal.

— Vous lui direz dé m 'écrire; ne peut-il me voir dehors s'il craint de venir à l'hôtel?... Suis-je donc gardé à vue?... Ah ! monsieur Ménard... je n'y puis plus tenir... Chaque jour augmente mon supplice!... Il faut que je la revoie, il faut au moins que j'aie de ses nouvelles...

— Des nouvelles ! de qui ?

— De celle que j'adore, de celle... que j'ai été forcé d'abandonner pour vous suivre...

— Àh!... j'entends... de la petite du bois. M. Dubourg m'avait dit que vous l'aviez mise dans ses meubles, que vous étiez parti avec elle.

• — Plût à Dieu que je l'eusse fait!... Maintenant je serais près d'elle. Ah! mon cher monsieur Ménard... si vous étiez un autre homme... Mais vous êtes bon, sensible, vous m'aimez, et vous me rendriez la vie si vous consentiez à aller lui dire que je l'adore plus que jamais!...

— J'en suis fâché, monsieur le comte, mais je n'irai pas lui dire cela ni autre chose. Je ne servirai pas une passion que monsieur votre père désavoue; il n'a déjà que trop à se plaindre de ma négligence. Je vous aime infiniment, et c'est pour cela que je ne vous aiderai point à continuer une liaison coupable qui ne vous mènerait à rien. Monsieur votre père sait bien ce qu'il fait; il était temps qu'il arrivât... nous ne faisions tous que des sottises, moi le premier. Sa présence a rétabli l'équilibre... Il vous a arraché à la tentation ; cela vous aflîige, et cependant c'est ce qu'il pouvait faire de mieux : qui benè amat, benè castigat, experto crede Iloberto.

Frédéric rentre chez lui pour penser à sœur Anne, pour chercher un moyen de la revoir. S'il savait qu'elle va être mère, s'il savait qu'elle porte dans son sein un gage de son amour, rien alors ne pourrait le retenu1 à Paris. Il partirait, il braverait la colère de son père. Mais il ignore cetle circonstance, et reste en disant tous les jours :

— Je partirai.

Le c:mte fait prier son fils de venir le trouver, et Frédéric se présente devant son père, le front toujours chargé d'ennui.

— On ne vous voit plus dans le monde, lui dit le comte ; vos voyages vous auraient-ils rendu misanthrope?

Frédéric se tait : c'est ce que l'on a de mieux à faire lorsqu'on ne sait que dire.

— Je désire que vous m'accompagniez ce soir, reprend le comte; je vais chez un de mes anciens frères d'armes, le général Valmont. Après un long séjour dans ses terres, il vient passer quelque temps à Paris. Il désire vous voir; je veux vous présenter à lui.

Frédéric s incline et se dispose à suivre son père. Il lui a entendu quelquefois parler de ce M. de Valmont, avec lequel il a fait la guerre, et qui doit être à peu près de son âge. Il ne voit rien d'étonnant à ce que son père veuille le présenter à son ancien ami.

On part. Le comte de Montreville est plus aimahle avec son fils et celui-ci s'efforce de paraître moins triste. La voiture s'arrête devant la demeure de l'ancien général. Le comte et son fils se font annoncer, et M. de Valmont vient au-devant d'eux. Au premier abord, sa ligure prévient en sa faveur. Le général a de la rondeur dans ses manières ; ses traits respirent la franchise et la gaieté. 11 court embrasser son ancien ami, il tend la main à Frédéric, la lui serre avec cordialité et parait charmé de le voir.

Après les premiers compliments, le général engage ces messieurs à passer avec lui dans une pièce voisine.

— Tu m'as montré ta famille, dit-il au comte, il faut à mon tour que je te montre la mienne. Gela t'étonne, peut-être... que moi, vieux garçon, j'aie aussi de la famille... elle ne me tient pas de si près, à la vérité, mais ne m'en est pas moins chère.

En disant ces mots, le général fait entrer le comte et son fils dans une autre pièce où une jeune personne était assise devant un piano. A l'entrée des étrangers, elle se lève vivement.

— Constance, lui dit le général, c'est mon ami, le comte de Montreville et son lils ; messieurs, je vous présente ma nièce... ma Elle... car je l'aime autant que si j'étais son père.

Constance fait aux deux étrangers une révérence pleine de gr Frédéric la regarde... il ne peut faire autrement que de la trouver charmante. Quant au comte, un sourire de contentement perce dans ses traits. Je crois que le malin vieillard avait déjà entendu parler de M"° Constance, et qu'en conduisant son fils chez le général il avait son projet.

Constance est d'une taille élégante ; son abord a quelque chose de

doux, de modeste, qui prévient en sa faveur. Elle est blonde, et son teint est légèrement coloré. Ses grands yeux bleus, qu'embellissent de longs cils noirs, ont un charme dont on ne peut se rendre compte ; sa physionomie est aimable et franche ; chacun de ses mouvements est gracieux, et Conslance n'a pas l'air de s'en douter. Bien loin de chercher à briller, elle semble vouloir se dérober à l'admiration qu'elle fait naître.

Les deux vieux amis se sont mis sur le chapitre de leurs guerres, de leurs aventures de jeunesse, et à soixante ans on a de quoi causer sur ce chapitre-là. Il faut donc que Frédéric entretienne la nièce du général, et quoique l'on ait le cœur triste, on n'aime pas à ennuyer une jolie femme, on fait alors quelque effort pour oublier un moment son chagrin, afin de ne point paraître trop maussade. C'est ce que notre jeune homme tâche de faire en causant avec Mlle Constance, qui cause fort agréablement, et sans montrer la moindre prétention, laisse voir un esprit juste, cultivé, un grand amour pour les arts, et une candeur, une modestie qui répandent un charme de plus sur tout ce qu'elle dit. Ce n'est point une jeune demoiselle qui sait tout, discute et tranche surtout, comme nous en avons tant, que l'on a la bonté d'appeler de petits prodiges, parce qu'elles babillent pendant deux heures avec une assurance surprenante, et qu'il est d'usage de trouver charmant tout ce que débite une jolie bouche, quand bien même cela n'aurait pas le sens commun.

Dieu vous garde des prodiges, lecteur, surtout en fait de femmes! Il n'y a rien de si bon que le simple, le modeste, le naturel ; c'est toujours à cela qu'il faut retourner. Ces qualités n'excluent point l'esprit et les connaissances, mais elles y ajoutent un vernis de douceur et de modestie qui leur donne un attrait de plus et que l'on ne trouve jamais chez les autres.

Les jeunes gens parlaient peinture, musique, campagne : tout à coup le général dit à sa nièce :

— Chante-nous quelque chose, Constance... mets- toi devant ton piano et fais-toi entendre; j'aime que l'on chante, moi, et cela amusera ce jeune homme.

Constance ne se fait pas prier ; elle se met au piano et chante en s'accompagnant fort bien ; sa voix est douce et pleine d'expression ; elle n'a pas une grande étendue, mais Constance chante avec tant de goût qu'on ne se lasse pas de l'écouter. Frédéric l'écoute avec beaucoup de plaisir : il n'a pas encore entendu de voix qui lui ait plu autant. Constance chante plusieurs morceaux, jusqu'à ce que son oncle lui dise :

— C'est bien, c'est très bien; tu es obéissante et tu n'as pas fait toutes ces petites façons pour chanter. Ah! morbleu ! c'est que je n'aime pas les simagrées, moi.

Vous avez donc tous les talents ? lui dit-il. (P. 225.)

Le comte et son (ils unissent leurs éloges et remercient Constance, qui reçoit leurs compliments en rougissant. Mais il y a déjà près de deux heures qu'ils sont chez le général; le comte fait ses adieux :

— J'irai te voir, lui dit son ami; je viens d'acheter dans les environs une petite maison de campagne pour mademoiselle, <]ui me fait enrager avec ses champs et ses oiseaux. J'espère que tu viendras avec ton fils avant que la saison soit plus avancée.

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