‹ La laitière de MontfermeilChapitre 82 sur 102 · LIV. 319. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUÏK EX C»«. UV- 3J · texte numérisé non relu

LIV. 319. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUÏK EX C»«. UV- 3J

Le comte le promet et remonte en voiture avec Frédéric, auquel il se garde bien de parler de la nièce du général. La vue de Constance devait faire plus que tous les discours d'un père. Frédéric ne dit rien non plus : il songe de nouveau à la pauvre muette du bois... Depuis deux heures il l'avait presque oubliée... Deux heures!... ce n'est rien encore ; mais sœur Anne ne l'oublie pas une minute.

Trois jours après cette visite, le général vint avec sa nièce dîner chez le comte de Montreville, qui a chez lui une nombreuse réunion. En apprenant qu'il va se trouver avec MUe de Yalmont, Frédéric éprouve une certaine émotion, qu'il attribue à la contrariété d'être obligé de cacher encore sa tristesse. En était-ce bien la véritable cause?

Le général est comme à son ordinaire, gai, franc et sans façons : sa nièce est toujours jolie, aimable et sans prétentions. Dans une grande réunion, il est plus facile d'être seul qu'en petit comité, et Frédéric revient toujours se placer auprès de Constance. Il pense que c'est simplement par politesse et qu'il doit des soins particuliers à la nièce du général ; mais il ne peut se dissimuler que Constance est de toute la société celle qui lui plairait le plus si l'on pouvait encore lui plaire. Avec elle on peut causer sans chercher ce que l'on va dire. Ce ne sont point de fades épigrammes, des phrases banales, qu'il entend sortir -de sa bouche : Constance n'est pas exclusivement occupée de la toilette des autres femmes; elle ne les passe pas en revue pour les critiquer l'une après l'autre, ce qui est ordinairement le fond de la conversation d'une jeune femme. Avec elle il se sent plus libre, plus à son aise; il lui semble qu'il la connaîL déjà depuis longtemps; elle lui sourit si agréablement lorsqu'il va se placer à côté d'elle, sa voix a quelque chose de si tendre, ses yeux sont si doux, qu'il est bien naturel de préiérer sa conversation à toutes les autres ; lors même qu'il ne lui dit rien, il éprouve encore un charme secret. Frédéric, quoiqu'il s'eil'orce de surmonter sa tristesse, conserve auprès de Constance un air de mélancolie qui ne lui va pas mal, et les femmes se laissent souvent séduire par ces airs-là. Lorsqu'il est rêveur, Constance le regarde avec intérêt, ses yeux semblent lui dire : Vous avez des chagrins?... Et en lui parlant, sa voix est encore plus douce, ses manières plus affectueuses : on dirait que, sans les connaître, elle prend part à ses peines, ou qu'elle cherche à les lui faire oublier.

Plusieurs demoiselles ont fait briller leur talent et leur voix eu s accompagnant de la harpe ou du piano, mais Frédéric n'a entendu que M"c de Yalmont. Elle n'a chanté qu'une romance, mais elle l'a chantée si bien! En l'écoutanL, Frédéric la considère plus attentivement qu'il n'a encore osé le faire. Soil un effet du hasard, soit une illusion de son cœur,

il trouve dans les traits de Constance beaucoup de ressemblance avec ceux de sœur Anne... la même douceur, la même expression, et, si la pauvre orpheline pouvait parler, sans doute elle aurait une voix aussi tendre, aussi expressive. Frédéric, en écoutant Constance, se persuade qu'il entend sœur Anne, et ses yeux se mouillent de pleurs. Plein de cette idée, et trouvant à chaque instant de nouveaux rapports dans les traits, il ne perd plus de vue MUo de Valmont. Elle a cessé de chanter, et Frédéric est de nouveau près d'elle, et ses regards, qu'il attache sur elle, ont un feu, une expression nouvelle. Constance s'en aperçoit, elle baisse les yeux; un vif incarnat vient colorer ses joues; mais, si Frédéric, en la regardant aussi tendrement, croit toujours voir la petite muette, n'auraitil pas dû au moins prévenir M"e de Valmont du véritable .objet qui l'occupe? et Constance n'est-elle pas en droit de croire que le fils du comte de Montreville ne la voit pas avec indifférence?

La soirée a passé bien rapidement pour Frédéric. Le général et sa nièce sont partis en annonçant qu'ils se rendaient le lendemain à leur campagne, où le général déclare qu'il attend avec impatience le comte et son fils.

Lorsque Constance est éloignée, Frédéric se retrouve de nouveau seul au milieu de la société, et aussitôt qu'il peut disparaître, il se bâte de regagner son appartement pour penser... à Constance? oh! non, non, à sœur Anne ; c'est toujours la pauvre petite qui l'occupe ; mais est-ce sa faute si parfois le souvenir de M"0 de Valmont se mêle à celui de la jeune muette? Cela vient de la ressemblance qui existe entre elles. Un cœur aimant retrouve partout celle qu'il adore... Il la revoit où elle n'est pas... Il l'aime dans une autre qui lui rappelle son image... Voilà pourquoi il ne faut pas plus se lier aux gens sentimentals qu'aux étourdis.

Plusieurs jours se sont écoulés ; Frédéric n'a point de nouvelles de Dubourg, qui probablement n'est pas encore de retour à Paris. Le jeune comte est toujours triste et pensif, mais sa mélancolie a quelque chose de doux. Le souvenir de sœur Anne le fait souvent soupirer... Il désire vivement la revoir ; mais il ne forme plus de ces projets extravagants qui, dans les premiers jours de son arrivée à Paris, lui semblaient si faciles à exécuter. Il voudrait faire le bonheur de sœur Anne, assurer à jamais son repos, sa félicité; mais il songe à l'avenir et il est plus que jamais certain que son père ne consentira pas à la lui donner pour femme. Il se dit quelquefois : Que ferions-nous?... quelle serait la suite de cette liaison?... on ne peut pas vivre toujours dans un bois. L'homme est fait pour la société, et sœur Anne ni' peut y être ; se... elle

ignore tout ce qu'il est indispensable de avoir.

Pauvre petite! pourquoi n'a-t-il pas fait toutes ces réflexions lorsqu'il t'a vue pour la première fois sur les bords du ruisseau?... Mais alors tu lui semblais charmante, telle que tu étais; ton ignorance te rendait mille fois plus piquante à ses yeux; et maintenant... Hum!... je le répète, les hommes si sensibles ne valent pas mieux que les autres.

Un matin, le comte propose à son fils de partir pour la campagne du général; Frédéric est toujours aux ordres de son père, mais il se hâte de donner un peu plus de soin à sa toilette. Quoique l'on ne cherche pas à plaire, on ne veut pas faire peur. Le comte remarque les moindres actions de son iils, et il éprouve une secrète satisfaction; mais il ne la laisse point paraître, et il ne lui parle pas plus de M,u de Valmont que de toute autre personne.

La maison de campagne du général est dans les environs de Montmorency: les voyageurs y arrivent vers midi. En descendant de voiture, Frédéric éprouve un battement de cœur qu'il attribue au plaisir de revoir une femme dont les traits lui rappellent celle qu'il aime. Il est en effet bien ému. et en entrant dans la maison, ses yeux cherchent M1Ie de Valmont... Mais il ne voit que le général, qui leur fait l'accueil le plus aimable.

— Vous resterez quelques jours ici, dit-il, je vous tiens, et je ne vous laisserai pas partir de sitôt. Nous causerons, nous rirons, nous chasserons, nous ferons la partie... ma nièce nous fera de la musique ; enfin nous passerons le temps le plus gaiement que nous pourrons.

Frédéric cherchait des yeux cette nièce qu'il ne voyait pas ; et comme le général venait déjà de citer à son père une de leurs campagnes, et que cela pouvait le mener loin, il se hasarda à demander de ses nouvelles.

— Elle est sans doute dans le jardin, dit le général, à sa volière ou à ses lleurs, ou à son belvédère... Allez, allez, jeune homme, cherchez-la, corbleu! c'est votre affaire; à votre âge, une jolie figure m'aurait fait courir depuis Paris jusqu'ici.

Frédéric profite delà permission; il descend dans un jardin qui parait fort beau, et s'avance au hasard, cherchant des yeux MUe Constance. Il passe près de la volière, elle n'y est point; il s'enfonce dans une allée de tilleuls, au bout de laquelle le terrain s'élève, et conduit par un chemin tournant à une espèce de plate-forme d'où l'on découvre au loin un charmant paysage. C'est sans doute ce que le général appelle le belvédère, car Constance y est assise, et tenant sur ses genoux un carton de dessin, s'occupe à esquisser une vue de la belle vallée que l'on aperçoit de cet endroit. Elle ne voit pas venir Frédéric, parce qu'elle tourne le dos au chemin qui mène au belvédère, et le jeune homme s'est approché et penché au-dessus de son épaule sans qu'elle ait été distraite de sou occupation.

■ — Vous avez donc tous les talents? lui dit-il.

Constance lève la tète, l'aperçoit, et un sentiment de plaisir se peint dans ses yeux, tandis que son sein palpite avec plus de force. Elle veut aussitôt quitter son dessin.

— Continuez, de grâce, dit Frédéric ; je ne viens point interrompre vos études... je désire plutôt les partager. D'ailleurs M. votre oncle veut que nous restions quelques jours ici; il ne faut donc pas que notre présence change en rien vos habitudes...

— Et... nous ferez-vous en effet le plaisir de rester quelque temps? dit Constance d'une voix émue.

— Mais sans doute... Je pense bien que mon père n'aura pas refusé à son ancien ami... Il se trouve trop bien avec lui.

• — Je crains, monsieur, que vous, qui n'avez pas le même motif pour vous plaire en ces lieux, ne regrettiez bientôt les plaisirs de Paris... Ici nous ne recevons que peu de monde... Vous allez vous ennuyer...

— ■ Vous me jugez bien mal, si vous croyez que je puis nv ennuyer près de vous...

— Ah! pardoa... Je disais cela... par crainte; mais au fait, si vous aimez les champs, la musique, le dessin et la lecture, vous devez aussi vous plaire à la campagne.

Frédéric ne répond rien; il regarde attentivement Constance, et son cœur est oppressé par mille sentiments divers ; il revoit dans ses traits une image toujours aimée... Il se transporte en idée dans le petit bois au bord du ruisseau; une teinte de tristesse obscurcit son front; un profond soupir s'échappe de son sein. Ce n'est qu'au bout de quelques minutes que, paraissant sortir d'un rêve, il répond à Constance :

— Oui, j'aime beaucoup la campagne.

La jeune personne le regarde avec étonnement, et sourit ; puis, voyant qu'il n'en dit pas davantage, elle reprend son dessin et veut continuer son paysage ; mais la présence de Frédéric lui cause une sorte d'embarras : sa main tremble en conduisant son crayon, et elle ne sait plus ce qu'elle fait.

Frédéric continue de la regarder en silence; il admire sa grâce, son maintien, son air à la fois aimable et décent. Il se dit : Si sœur Anne eût reçu de l'éducation, elle serait comme elle : elle aurait sa tournure, ses talents ; elle s'exprimerait aussi bien. Et il commence à trouver que, loin de nuire aux grâces, aux attraits d'une femme, l'éducation leur donne un charme de plus.

La conversation languit entre les deux jeunes gens, car Frédéric retombe souvent dans ses rêveries; malgré cela, le temps passe vite ; il

semble qu'ils se trouvent bien l'un auprès de l'autre, et que cela leur suffit. Pour Frédéric, il passerait volontiers toute la journée à regarder Constance et à faire des comparaisons. La jeune personne s'aperçoit qu'il la considère sans cesse ; mais les yeux de Frédéric sont si doux, il y a dans leur expression quelque chose de si tendre et de si touchant, qu'une femme ne peut pas se fâcher d'être regardée ainsi.

L'arrivée des deux vieux amis arrache les jeunes gens à cette situation, dans laquelle ils se plaisaient sans oser se l'avouer à eux-mêmes. Le général montre au comte toutes les beautés de son jardin, et le belvédère en est une. Le comte en paraît fort satisfait, car en y montant il a remarqué certain trouble, certaine émotion qui ne contribuent pas peu à lui plaire dans le belvédère. Le général ne voit pas tout cela : il n'est pas observateur comme son ami.

— Ma nièce, dit le général, voilà deux hôtes qui nous arrivent : tâche de faire si bien les honneurs qu'ils ne songent pas de longtemps à quitter cette maison.

— Je ferai de mon mieux, dit Constance en rougissant.

— Mademoiselle, dit le comte, il suffit de vous ,y voir pour y être déjà retenu.

Frédéric ne dit rien, mais il regarde Constance, qui, tout en remerciant le comte, a jeté sur lui un regard furtif, comme pour s'assurer s'il pensait de même.

Après le diner, deux voisins viennent chez le général. L'un est un grand joueur de billard, qui ne dormirait point s'il n'avait pas fait sa partie, l'autre, un peu plus jeune et qui a servi, n'épargne pas non plus ses récits de campagne, qu'il entremêle de galanteries et de compliments à Al'le de Yalmont.

Frédéric laisse ces messieurs jouer au billard, pour rester auprès de Constance, et l'entendre chanter ou toucher du piano.

— Ne vous gênez pas pour me tenir compagnie, lui dit-elle; songez que nous ne sommes pas à Paris,

— A moins que cela ne vous déplaise, répond Frédéric, je préfère rester auprès de vous.

Constance sourit, et il est facile de voir que cela ne lui déplaît pas. A la campagne, et surtout chez le général, règne la plus aimable liberté. Dans la journée, chacun se livre à ce qui lui plaît; souvent le comte et son ami vont faire des promenades dans les environs. Frédéric reste avec Constance : c'est dans le jardin qu'ils passent ensemble une partie des journées.

— Il faut profiter des derniers beaux jours, dit Constance ; l'hiver

arrive, et je viens dire adieu à mes arbres, à mes fleurs, à mes oiseaux. Mais je les reverrai, cet adieu n'est pas éternel.

— Vous ne retournerez donc pas habiter la terre de votre oncle?

— Oh! non : cette maison me plaît davantage; il l'a achetée pour moi, et il me permettra d'y passer sept mois de l'année. L'hiver nous reviendrons à Paris. Mon oncle est si bon ! Il fait tout ce que je veux, car il m'aime tant !

— Et qui pourrait ne pas vous...

Frédéric n'achève pas : il s'arrête, comme fâché de ce qu'il allait dire; et Constance, surprise, baisse les yeux et se tait; mais elle commence à s'accoutumer aux bizarreries du jeune homme. Parfois, lorsqu'il reste long-temps auprès d'elle sans rien dire, et qu'il parait triste et chagrin, elle est tentée de lui demander ce qui l'afflige; mais elle n'ose ; elle se tait et soupire aussi, sans savoir pourquoi. La mélancolie est un mal qui se gagne entre deux jeunes gens de sexe dilférent. Souvent les heures de silence sont plus dangereuses qu'une conversation dont la galanterie ferait les frais.

Cependant, chaque jour une intimité plus tendre s'établit entre Frédéric et Constance : à peine huit jours se sont écoulés, et il ne règne plus entre eux cette réserve, ce ton de galanterie et de société qui n'est jamais le ton de l'amitié ni de l'amour. Le comte parle de retourner à Paris, et Frédéric s'étonne de n'y avoir pas songé : ces huit jours ont passé si vite!... En y réfléchissant, il est presque fâché contre lui : il a des remords d'avoir eu du plaisir... Mais les remords ne viennent jamais qu'après. Puis il se dit : — Non, je n'ai point oublié sœur Anne... C'est toujours elle que je vois dans Constance... C'est à elle que je pense en regardant les traits si doux de M"0 de Valmont ; c'est près d'elle que je crois être, lorsque, assis près de Constance, j'éprouve une émotion délicieuse.

Et c'est probablement en songeant encore à sœur Anne que. la veille du jour où il doit retourner à Paris avec son père, Frédéric, assis dans le jardin, près de Constance, a pris sa main et l'a tenue Longtemps dans les siennes. Celte main, Constance ne la retire pas... Elle baisse les yeux et paraît vivement émue. Frédéric garde le silence, mais il presse sa main bien tendrement, et, sans y penser peut-être, l'aimable fille lui rend ce signe de tendresse.

Le jeune homme éprouve alors un trouble nouveau : il aband mne la main qu'il tenait... il s'éloigne vivement de Constance, qui lève la tête, et voyant son agitation, lui sourit avec ce charme qui retient, qui entraîne, puis lui dit : — Vous parte/ donc demain?

Frédéric se rapproche et balbutie : — Il le faut... J'aurais dû partir plus tôt peut-être... et cependant... Ah! oui, c'est elle... c'est toujours elle que je vois... Je voudrais sans cesse rester auprès de vous... J'y suis si bien !... Àh ! pardonnez, mademoiselle, je ne sais où je suis...

Constance ne comprend pas trop ce discours-là, mais les amants ne savent pas toujours ce qu'ils disent, ou le disent souvent fort mal, et elle pardonne volontiers, parce qu'elle interprète tout cela suivant son cœur, qui lui dit que Frédéric l'adore ; et ces choses-là paraissent toujours bien exprimées, car en amour les yeux parlent autant que la voix.

Le comte emmène son fils à Paris, et jamais un mot touchant Constance ! Ah ! monsieur le comte, vous avez votre tactique, et vous savez bien ce que vous faites. A peine quelques jours se sont écoulés, et Frédéric dit que l'on devrait profiter des derniers beaux temps pour aller à la campagne du général, car il brûle de revoir Constance... afin de penser à sœur Anne.

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