‹ La laitière de MontfermeilChapitre 83 sur 102 · LUNEL, DUBOURG ET MADELON · texte numérisé non relu

LUNEL, DUBOURG ET MADELON

Nous avons laissé Dubourg se disposer à prendre la route de Paris. Mais cette fois il ne voyage plus en seigneur polonais, il va modestement à pied, une canne à la main, qu'il balance comme s'il ne faisait qu'une simple promenade. Il n'a point de paquet à porter, parce qu'il a sur lui toute sa garde-robe, ce qu'il trouve beaucoup plus commode quand on voyage à pied. Il aperçoit ces lieux qui l'ont vu naguère si brillant, si noble, si magnifique. Il passe près de la maison de M. Chambertin, et salue cette demeure hospitalière, en donnant un soupir... à la maîtresse du logis, non pas, mais au vieux pomard de sa cave.

Cependant il passe vite, car il craint encore la rencontre de ce maudit Durosey, dont la présence semble avoir causé tous ses malheurs. En débouchant d'un petit sentier qui mène à la grande route, Dubourg se trouve presque nez à nez avec le vieux Lunel, qui retournait chez son maître, conduisant un âne chargé de différents objets qu'il venait d'acheté r à Grenoble. Dubourg se hâte d'enfoncer son chapeau sur ses yeux et de marcher la tête baissée, ne se souciant pas d'être reconnu par le jockey de M. Chambertin. Mais en avançant il va se jeter contre l'âne, qu'il

Il se remet en route. (P. 232.)

manque de renverser. — Tu ne vois donc pas clair? imbécile! dit Lunel; Ja route est assez large, et il vient se jeter sur cet âne...

Au mot imbécile, Dubourg, qui n'a jamais aimé le vieux jockey, lequel, pendant son séjour chez M. Chambertin, ne l'a servi qu'avec humeur, cherchant toujours à lui faire des méchancetés, ainsi qu'à Ménard; Dubourg, qui n'a pas oublié les coups de fouet que monsieur

UV. 320. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROCFF ET Cle. "V. 320

l'homme de confiance a distribués à ses deux petits Polonais, se retourne brusquement et applique trois coups de son bâton noueux sur les fesses de Lunel. Celui-ci se retourne en criant : — Au secours! au voleur!... Et comme le mouvement que Dubourg vient de faire a relevé son chapeau, le domestique reconnaît ses traits, et crie de plus belle : — C'est ce méchant palatin, qui doit quatre cents francs à son traiteur... C'est ce faux baron qui faisait voir des chandelles romaines à madame et des croissants à monsieur... Peste! il n'est pas si pimpant maintenant...

— Te tairas-tu, drôle ! dit Dubourg en levant de nouveau sa canne sur Lunel.

— Pourquoi me battez-vous ?

— Je ne fais que te fendre ce que tu as donné à mes gens, il y a longtemps que je te devais cela.

— Yos gens... vos gens... ils étaient gentils!... C'est là mon pourboire, parce que mon maître vous a hébergé pendant un mois avec votre savant, qui mangeait comme six.

— Si j'ai fait à ton maître l'honneur de loger chez lui, de quoi te mêles-tu, faquin, d'y trouver à redire?

— Oui... il'est joli l'honneur que vous lui avez fait!...

— Prends garde que je ne recommence...

Dubourg tenait encore sa canne levée. Le vieux jockey se décide à filer doux. 11 se tait, et cherche des yeux son âne pour continuer son chemin ; mais Fanimal a disparu pendant la dispute de ces messieurs ; il s'est enfoncé dans le fourré qui borde la route, et on ne le voit plus.

— Ah ! mon Dieu !... mon âne!... Où est mon âne? crie Lunel en regardant de tous côtés avec inquiétude.

— Ma foi, je n'en sais rien. Cherche ton âne, je continue mon voyage. Tu feras bien des compliments de ma part à ta maîtresse, et lu diras à ton maître que, si jamais il vient me voir à Paris, je lui ferai une petite réception en artifice.

Lunel n'écoute pas Dubourg ; il court à droite à gauche de la route en appelant : — Madelon !... hé ! Madelon !... Il s'enfonce dans un sentier couvert... Dubourg le perd de vue, et se remet en route en riant de cette rencontre. Il y a près d'une demi-heure qu'il a quitté Lunel, et il est alors au bout d'un chemin qui donne dans une plaine, lorsqu'en sortant du sentier il aperçoit à une vingtaine de pas de lui Madelon qui marchait au petit trot avec son fardeau sur le dos, suivant librement les chemins qui lui plaisaient, et s'arrêtant de temps à autre pour manger un chardon ou quelques ronces sauvages.

— Parbleu! voilà une aventure singulière, dit Dubourg en s'approchant ; cet animal me serait-il envoyé par la Providence ? Prenons garde pourtant, la justice pourrait trouver mauvais que je reçusse des cadeaux de la Providence. Cependant je n'ai point détourné cette ânesse de sa route... Est-ce ma faute si elle a quitté son maître ?... Commençons malgré cela par tâcher de la lui rendre.

Dubourg- retourne de quelques pas dans le bois qu'il vient de quitter, et se met à appeler de toute sa force : Lunel ! holà ! Lunel !... voici votre bourrique...

Personne ne répond... Dubourg appelle inutilement. Las enfin de crier, il retourne vers l'âne en se disant : — 11 me semble que j'ai fait tout ce que j'ai pu, et ma conscience commence à être plus calme. Je ne puis pas retourner de près d'une demi-lieue... Je n'ai pas envie de me présenter de nouveau chez mon ami Chambertin... qui n'est plus mon ami. VoyoDS cependant ce que porte cette ânesse... mais il n'est pas probable que ce soient des objets bien précieux.

Dubourg commence l'inventaire des deux paniers, qui sont couverts d'une grosse toile grise. Dans l'un il trouve deux seringues, l'une à mécanique, étiquetée : Pour madame ; la seconde, sans mécanique : Pour monsieur; plus une grande boîte contenant plusieurs fioles et d'autres petites boites de carton : — Oh ! oh 1 c'est une boutique d'apothicaire que j'ai trouvée là, dit Dubourg; mais voici un grand papier... Ah! c'est le mémoire acquitté ; cela va me donner connaissance des objets; lisons : Fournis par Dardanus, apothicaire à Grenoble, pour Mm9 Chambertin. Ah ! voyons un peu. De l'opiat pour les dents, pommade pour les gencives, trois pots de rouge superiin, pâte d'amandes liquide, huile de Macassar pour teindre les cheveux, pommade d'oursin pour les empêcher de tomber, extrait de philocome pour les conserver, essence de Vénus pour adoucir la peau, rouge au vinaigre pour le soir, bleu végétal pour se faire des veines.

— Ah ! mon Dieu! dit Dubourg en s 'interrompant, e'esl fort heureux que je n'aie pas trouvé ce mémoire-là un mois plus tôt. car cela m'aurait ôté le courage de dire de jolies choses à M"10 Chambertin. Poursuivons : Des pastilles laxatives, des pilules émollientes, des tablettes adoucissantes. — Diable! il parait que madame est bien échauffée! — Deux livres de chocolat de santé. — Ah ! ceci est meilleur. Voyons monsieur, maintenant : Trois cents pois à cautère. — Ah ! le coquin ! c'est cela qu'il a le teint si fiais. — Trois bouteilles d'eau de Baréges, pomma le

cors, onguent pour les cluus, pastilles an cachou, menthe, conserve d'ache, pilules astringentes, tablettes toniques. — 11 parait que monsieur est relâché. C'est tout... voyons l'autre panier.

Il trouve d'abord un carton contenant une perruque parfaitement frisée et bouclée, que madame met sans doute les jours où elle n'a pas le temps de préparer ses cheveux. Plus une tête de bois destinée à supporter la perruque lorsqu'elle ne sert point. Enfin, une paire de bottes à l'écuyère et des gants de daim.

— Ma foi, je ne retournerai pas à Allevard pour des seringues et des pilules, dit Dubourg après avoir terminé son inventaire, monsieur et madame se passeront quelques jours des objets qu'ils attendent... Je prends possession... quoique je ne sache pas trop ce que je ferai de toutes ces drogues... Eh! mais quelle idée !... Parbleu, voilà un moyen d'utiliser cette boutique et de voyager sans toucher à ma bourse, qui n'est pas considérable; et qui sait si je ne vais pas faire ma fortune? Allons, le sort en est jeté ; j'ai été baron, palatin, comédien, j'ai même fait la bète sans m'en douter; je ferai bien le charlatan : c'est le métier le plus facile, le rôle le plus aisé à jouer, pour peu que l'on ait de l'esprit, de l'audace et du babil, et j'ai tout cela... Me voici donc charlatan... Eh! qui ne l'est pas dans le monde? chacun le fait à sa manière : les gens en place avec les solliciteurs, les spéculateurs avec les capitalistes, les fripons avec les sots, les hommes à bonne fortune avec les femmes, les coquettes avec leurs amants, les débiteurs avec leurs créanciers, les auteurs avec les acteurs, les libraires avec les lecteurs, et les marchands avec tout le monde. Moi, je suis de ceux qui guérissent tous les maux, qui les préviennent, qui les devinent; enfin je suis un second Cagliostro: j'ai la pharmacopée universelle, je n'ai point de compère, j'agis sans fraude; j'ai trouvé mille secrets dont un seul suffirait pour faire la fortune d'un homme, et je vends des pilules pour deux sous, parce que je suis philanthrope.

Bien décidé à cette nouvelle folie, Dubourg entre avec son âne dans un taillis épais. Là, il commence parôter ses bottes de palatin, qui étaient fort usées, et les jette dans le bois; il met à la place les grandes bottes à l'écuyère, qui lui montent jusqu'à la moitié de la cuisse; afin que dans le marchand d'onguent on ne reconnaisse pas le baron Potoski, il enfonce sur sa tête la perruque blonde bouclée destinée à Mme Chambertin, après avoir eu soin de nouer les cheveux de derrière et d'en former une queue à la prussienne; il se barbouille les joues, le front et le menton de rouge superfin, puis, montant sur la croupe de Madelon et ayant devant lui les deux paniers qui contenaient sa boutique ambulante, il se remet en route, aiguillonnant son coursier avec sa canne qui lui sert de houssine.

La mine singulière de Dubourg, sa figure ombragée de belles boucles blondes, cette longue queue qui tombait sur son dos, ses grandes bottes

qu'il tenait en arrière, parce que les paniers le gênaient beaucoup, enfin sa pose majestueuse, attiraient les regards de tous les villageois. Ils s'appelaient l'un l'autre pour le voir. Les paysans se mettaient sur leurs portes ou à leurs fenêtres pour le regarder passer, et quelques petits garçons le suivaient quelquefois par derrière, Dubourg saluait à droite et à gauche d'un air de bienveillance en criant à haute voix :

— Mes enfants, avez-vous quelques maux, quelques douleurs de pied ou d'oreille, faites-vous de mauvais rêves? souffrez-vous en dormant?... avez-vous reçu des coups? êtes-vous aveugles, muets, paralytiques? Approchez... saisissez l'occasion!... Je suis le grand réparateur, le grand guérisseur, le grand opérateur... Hâtez-vous de profiter de mon passage dans ce pays; je n'y reviendrai que dans trente ans, et il est probable que je ne vous y trouverai pas tous... Venez mes amis... je guéris tout, je fais tout... même des enfants, quand on les commande d'avance. Il n'y a que les dents que je n'arrache pas, mais je donne une eau qui les fait tomber, et cela revient au même.

Les paysans sont naturellement crédules. A ce discours, quelquesuns approchaient de Dubourg et, après avoir ôté respectueusement leur chapeau ou fait une révérence, ils allaient lui conter leurs maux. Quand l'assemblée était nombreuse, Dubourg tirait de son panier sa seringue à mécanique qu'il avait remplie avec de l'eau de Barèges ; puis il seringuait au loin et les villageois étaient obligés de se boucher le nez ; mais ils restaient, parce que la seringue merveilleuse jouait l'air Avec les jeux dans le village, et que Dubourg disait :

— Mes enfants, cette seringue magique me vient de la sultane favorite du Soudan d'Egypte. Elle joue trois cents airs; mais comme elle a des caprices, aujourd'hui elle jouera toujours le même. Cette eau merveilleuse qui en sort... et qui ne sent pas l'essence de rose, est un remède prompt et souverain pour les femmes qui ont la colique. Je donne quelquefois moi-même de ces remèdes, mais il faut que je choisisse les personnes, car cette seringue-là ne va pas à toutes les figures.

Après ce discours, Dubourg, écoutant les plaintes de chacun, fouillait dans sa pharmacie, distribuant des drogues au hasard, mais les vendant avec assurance, en promettant qu'on en éprouverait bientôt les effets. Il donnait à une nourrice de la pâte d'amande liquide, à un fiévreux des pastilles de cachou; pour un rhume, des boulettes qu'il avait faites avec l'onguent destiné aux cors; pour un asthme, de l'huile de Macassar; pour une fluxion, de la pommade d'oursin; et pour les maux d'estomac, du rouge au vinaigre.

Après cette belle équipée, il piquait Madelon et se hâtai! de s'éloigner

de ses malades. En effet, à peine était-il à une demi-lieue, que les pauvres gens éprouvaient les effets de ses remèdes. Les uns se tenaient le ventre, les autres avaient des nausées; ceux-ci éprouvaient un violent mal de tête, ceux-là ne pouvaient supporter le goût de la drogue qu'ils avaient avalée, et quelques-uns couraient après le charlatan, qu'ils traitaient de filou. Mais celui-ci ne les attendait pas. Heureusement que, par prudence, il ne distribuait ses remèdes qu'en très petite quantité, ce qui empêchait qu'ils n'eussent des suites graves.

Dubourg avait soin de ne guérir personne dans les endroits où il s'arrêtait pour manger ou pour coucher. Après avoir fait ainsi une quarantaine de lieues en quinze jours, parce que le grand guérisseur s'arrètant pour faire son commerce et sa monture n'allant qu'au très petit trot, il ne pouvait pas avancer fort vite. Dubourg se trouve devant une ferme considérable. Il y avait lontemps qu'il n'avait rien vendu, car plus il approchait de la capitale eL moins il trouvait de gens crédules. Sa fortune ne s'était pas augmentée. 11 mangeait régulièrement le soir ce qu'il avait gagné dans la journée, et quand la recette était bonne il faisait grande chère, satisfait de ne point toucher à sa bourse de réserve.

L'aspect de la ferme engage Dubourg à s'arrêter. N'ayant ni trompette, ni cor de chasse, il se sert pour s'annoncer de sa seringue à mécanique, et s'accompagne en battant la mesure avec sa canne sur la tête à perruque. Les habitants de la ferme arrivent. Parmi les personnes qui accourent, Dubourg remarque une jeune fille rose, fraîche, à l'œil mutin, au pied mignon, dont il a une grande envie de devenir le médecin.

Quelques grosses filles de basse-cour se font donner des onguents pour la lièvre et les maux d aventure. Quelques paysans reçoivent des pastil les de menthe et de cachou pour le mal de dents ; mais tous regardent avec étonnement cette seringue merveilleuse qui fait de la musique et la tète à perruque qui parle quand il fait de l'orage, à ce qu'assure l'opé. rateur.

La jolie paysanne est la fille du fermier, qui est alors absent. Auprès d'elle est sa tante, bonne vieille qui croit aux songes, aux rêves, aux cartes, à la magie, aux revenants, aux talismans et aux sorciers. Elle s'est empressée de venir consulter Dubourg, parce que depuis trois jours elle s'endort sur le dos et se réveille sur le ventre, ce qui lui semble for. extraordinaire.

— Je vais vous donner quelque chose qui vous empêchera de changer de position, dit notre charlatan à la vieille tout en lorgnant la jeune ; ce sont des pastille.-, qui me viennent d'un habitant de la côte de Guinée, qr dormait quelquefois huit jours de suite sur l'oreille gauche. Mais en n'en

SŒUR ANNE 23o

prenant que modérément, on passe une nuit délicieuse et on fait des rêves charmants !... des rêves divins !... des rêves de quinze ans... C'est si agréable qu'on ne voudrait plus se réveiller. Enfin, ma chère dame, quand on a pris de cela, on est certain de rêver de telle personne que l'on veut; il ne faut pour cela que faire le tour de son vase de nuit avant dp se coucher.

— Ah ! mon cher monsieur, dit la vieille, donnez-moi vite de ces pastilles... j'en mangerai tous les soirs !... dès cette nuit je veux rêver de mon premier mari... qui était bien aimable et pas ivrogne comme le second... Je ferai le tour du pot, monsieur, je n'y manquerai pas!...

Dubourg- donne à la vieille une boite de pilules laxatives qu'elle reçoit avec reconnaissance, puis il demande à la jeune villageoise ce qu'il peut faire pour elle.

— Dam'! monsieur, dit la jolie fille, c'est qu'il va huit jours, en dansant avec Thomas, je suis tombée, je me suis foulé le poignet et je ne m'en sers pas encore aussi bien que de coutume; auriez- vous quelque chose qui me fit passer cela tout de suite?

— Si j'ai quelque chose, ma belle enfant! est-ce que je n'ai pas tout, moi?... En un quart d'heure je vous aurai fait passer votre douleur... il n'y paraîtra plus; je n'ai qu'à vous frotter avec une certaine pommade; mais il faut aussi que je dise des paroles magiques, et je ne puis les prononcer devant témoin, cela détruirait le charme. Conduisez-moi donc dans votre chambre ou dans tout autre lieu où nous serons seuls, et j'opérerai.

— Ma tante, faut-il? demande la fille du fermier.

— • Comment donc, s'il le faut! répond la bonne femme, mais sur-lechamp. Profite de la bonne volonté de ce grand hommne, et laisse-toi frotter.

La jeune fille ne fait plus de difficultés. Elle prie Dubourg- de la suivre. Celui-ci attache son âne et toute sa boutique à la porte de la ferme et suit lestement sa jolie fermière, qui le mène ('ans sa chambre tte, dont elle pousse la porte sur elle, s'abandonnant avec confiance à la science du sorcier, qui paraissait plus comique qu'effrayant.

De son côté, la tante pressée de jouir de l'effet des pastilles, et n'ayant pas la patience d'attendre la nuit pour rêver à son premier mari, étai

i rentrée chez elle, et après avoir avalé une pilule, et fait la cérém ordonnée, venait de se mettre sur son lit, en attendant avec impatience l'effet du charme, qui ne s'annonçait pas précisémenl par des prodi

Pendant que ces dames font usage des spécinq •. le

fermier rentre chez lui. !1 commence par s'informer à qui appartient cette

bourrique qui est à la porte. On lui répond que c'est la monture du grand guérisseur qui vient d'arriver. Le fermier demande ce que c'est que le grand guérisseur, les valets de ferme disent qu'ils n'en savent rien, mais que c'est probablement un sorcier, parce qu'il a des cheveux bouclés comme une femme, une grande queue, des bottes immenses, une seringue qui fait danser, et une tète de bois qui parle quand il fait de l'orage.

Mais le fermier était de ces hommes qui ont le malheur de ne pas croire aux charmes et à la magie, qui veulent voir par leurs yeux, entendre par leurs oreilles, et qui ne peuvent pas se mettre dans la tête qu'une poule noire fait venir le diable, et qu'on lit dans l'avenir avec le foie d'un mouton, du marc de café ou du plomb jeté dans de l'eau. Ces hommes-là sont la perte des sciences occultes.

Celui-ci, impatienté du récit des paysans, demande où est passé ce grand guérisseur. On lui dit qu'on l'a vu entrer dans l'intérieur de la maison avec la tante et la demoiselle. Le fermier se hâte de courir à la chambre de la vieille, qu'il trouve couchée et attendant toujours le songe délicieux qui n'arrivait pas.

— Ah! mon frère! que faites-vous? dit-elle au fermier. Vous venez me troubler... me déranger... Le rêve venait !... j'apercevais déjà mon premier mari... Nous allions cueillir la noisette ensemble... Allez-vous-en, vous empêcheriez l'effet de la pilule que j'ai prise... et que je dois à cet homme surprenant qui vient d'arriver.

— .Morbleu! dit le fermier, aurez- vous bientôt fini vos contes et vos sottises?Et où est-il ce sorcier?... il me vole mes lapins peut-être?

— Quelle pensée !... Il est avec votre fille dans sa chambre, il prononce des paroles pour guérir sa main...

— Enfermé avec ma fille ! dit le fermier; morgue! nous allons voir ça... Et il court à la chambre de la petite sans écouter ce que dit la vieille. D'un coup de pied le fermier ouvre la porte, et sans doute il n'est pas satisfait de la manière dont le grand guérisseur guérit sa fille; car saisissant un balai, il commence la conversation par lui en appliquer plusieurs coups.

Dubourg n'a pas le temps de se reconnaître; il crie, il se sauve; la jeune fille pleure, le père jure, et toute la maison est aux abois.

Notre charlatan, qui voit les valets s'armer de gourdins, à l'exemple de leur maître, ne s'occupe plus que de son salut : il fuit la ferme ; y abandonnant son âne, ses seringues et tous ses remèdes; ce qui fut fort heureux pour les malades qui se trouvaient sur la route qu'il avait encore à parcourir.

Laisser ensuite celle que l'on a séduite perdre les plus beaux jours dans les larmes et le désespoir. (P. -

1]V J21 — Mil TF KOCK. — ÉD. I. ROL'FF VT C«°.

wv. 321

Page 1