L AMOUR EST TOUJOURS LE PLUS FORT
Dubourg est enfin arrivé à Paris. Il n'a mis qu'uD mois et quelques jours pour faire à peu près cent vingt lieues ; mais ce n'est pas trop, lorsqu'en route on a fait des cures merveilleuses. En fuyant la ferme où son dernier prodige a été si mal récompensé, il a eu soin de jeter au loin sa perruque blonde à grande queue, qui faisait courir après lui tous les petits polissons. Il arrive dans la capitale un peu sale, un peu crotté, un peu défait, mais il arrive enfin, et se hâte de se rendre à son dernier logement, qui ne lui appartient plus, mais où il a laissé une culotte entre les mains de sa portière, bonne femme qui aime assez les mauvais sujets, parce qu'en général ils sont plus généreux que les gens raisonnables.
Avec sa culotte, la portière lui remet un gros paquet cacheté, et Dubourg le prend en tremblant, car il croit que c'est un paquet d'assignations ou de sentences ; quant aux saisies il ne les craint pas.
Il brise le cachet, il lit une lettre... la joie se peint sur sa figure... bientôt cependant il fait des grimaces comme s'il voulait pleurer, mais n'en pouvant venir à bout, il se décide à y renoncer.
— Ma chère madame Benoît, dit-il à sa portière, vous m'avez souvent entendu parler de ma respectable tante de Bretagne... qui m'envoyait quelquefois de l'argent?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! elle est morte... madame Benoît... cette femme respect table n'est plus !...
— Ah! mon Dieu, quel malheur!...
— Certainement... mais je suis son unique héritier... ce n'esl pas une grande fortune, mais c'est de quoi vivre honnêtement, surtout quand on est philosophe et sage.
— Et de quoi est-elle morte, monsieur?
— Ah ! quant à cela, je von;' Le dirai une autre fois. On m'attend en Bretagne, et je vais partir sur-le-champ.
— Monsieur, pendant votre absence, votre ami. M. Frédéric a envoyé plusieurs fois vous demander.
— Je le verrai à mon retour, ma succession me réclame, c'est le plus pressé : il faut s'occuper de ses allaites avant de songera celles des autres...
240 OEUVhE DE PAUL DE KOCK
Adieu, madame Benoît... adieu. Tenez, je vous fais présent de cette culotte pour la nouvelle que vous venez de me donner... vous en ferez un spencer pour voire fille. Quant à moi, je pars tel que je suis arrivé, si ce n'est que cette fois je n'irai pas à pied.
Dubourg court aux diligences, il avait encore assez d'argent pour payer sa place; à la vérité il ne lui restait plus que cent sous pour vivre en route, mais il se met à la diète en se promettant de s'en dédommager bientôt.
La vieille tante avait laissé tout son bien à son neveu, qu'elle croyait marié et père de famille. Ce bien lui donnait à peu près seize cents livres de rente. Avec cela on ne fait pas le baron, mais on peut vivre modestement quand on est rangé et économe. Ce ne sont pas les qualités de Dubourg, mais, ainsi que tous les hommes, il se promet de se corriger, et de ne point hypothéquer son revenu.
— Monsieur, lui dit l'homme de loi chargé des affaires de la succession, madame votre tante m'a engagé à vous recommander de faire bon ménage, d'être fidèle à votre femme et de bien élever vos petits jumeaux.
— Soyez tranquille, monsieur, dit Dubourg, je remplirai strictement les intentions de cette chère tante... Je vis avec ma femme comme tourtereau, et mes jumeaux s'aiment déjà comme Castor et Pollux.
Dubourg fait vendre les effets et le mobilier de la défunte afin de se trouver en argent comptant. Tous ces soins le retiennent près de deux mois en Bretagne, et ce n'est qu'au bout de ce temps qu'il revient à Paris, habillé de noir depuis la tète jusqu'aux pieds. Pour y marquer son retour à la sagesse, il commence par payer ses créanciers, et tâche de conserver cet air raisonnable et cette démarche posée qu'il a prise depuis qu'il a hérité.
Il pensait à Frédéric, et ne savait s'il devait lui écrire ou se présenter chez lui, lorsqu'un soir, en entrant dans un café, il aperçoit M. Ménard assis devant une partie de dominos et fort occupé à juger les coups. Dubourg lui frappe légèrement sur le bras; M. Ménard se retourne, il reconnaît son compagnon de voyage, et est indécis sur la mine qu'il doit lui faire.
— C'est ce cher M. Ménard que j'ai le plaisir de voir, dit Dubourg en souriant.
— Lui-même... monsieur le... monsieur du ma foi, je ne sais
pas trop comment je dois vous nommer maintenant. Et le précepteur sourit, enchanté de l'épigramme qu'il vient de lancer.
— Et quoi! monsieur Ménard, aurions-nous de la rancune?
— Vraiment on en aurait à moins, monsieur, après toutes les histoires que vous m'avez faites... Aussi désormais, si jamais je vous crois...
— Allons, monsieur Ménard, laissons le fiel aux âmes noires, et qu'on ne dise point de nous : Nec ipsa ?nors odiam illorum intemocinum exstinxit.
— Oui... je sais bien que vous êtes [très instruit, dit le précepteur en se radoucissant; mais ce château de Krapach!... et puis me faire jouer la comédie !...
— Vous accepterez bien la demi-tasse et le petit verre de liqueur des Iles?...
— Allons, puisque vous le voulez...
Et le précepteur se dit en suivant Dubourg à une table : « Ce diable d'homme a une logique qui vous séduit... qui vous entraîne; il est impossible de rester fâché avec lui. »
— D'où venez-vous? dit-il à Dubourg ; il y a longtemps que mon élève vous cherche dans Paris et désire vous voir.
— J'arrive de mon pays, de Bretagne.
— Ah! vous êtes de la Bretagne?... je ne m'étonne plus si vous en fourriez toujours dans vos descriptions de la Pologne; et puis ce laitage et ce beurre que vous me vantiez sans cesse...
— Ah! excellents, monsieur Ménard.
— Et qu'avez- vous fait en Bretagne?
— Je viens d'hériter de ma tante, qui me laisse une petite fortune fort jolie...
— Je gage que ce n'est pas vrai!...
— Ah! monsieur Ménard! ne voyez-vous pas que je suis en deuil?
— Cela ne prouve rien ; vous vous mettiez bien en seigneur polonais, quand je vous donnais le bras dans les rues de Lyon... Ah! quand je songe à cela. ..
— Songez-vous aussi aux repas délicieux que je vous ai fait faire?...
— Sans doute, sans doute... Oh!... vous commandez parfaitement un dîner... Mais ce pauvre M. Chamberlin! lui faire croire qu'il reçoit un personnage illustre!
— Ecoutez donc, monsieur Ménard, il me semble que j'en vaux bien un autre...
— Et se faire donner des fêtes, des feux d'artifice, des dîners superbes!
— Où vous remplissiez aussi fort bien votre place.
— J'y allais de bonne foi, moi; j'étais votre compère sans m'en douter... Savez- vous que vous me compromettiez... et que c'est fort mal?...
— Un léger verre de punch. . qu'en dites-vous?...
— Oh! je craindrais...
— On le fera bien doux.
— Allons... puisqu'il sera doux...
— Garçon , du punch !
— Car, enfin, mon ami, je n'ai plus votre âge, et les folies que Ton pardonne h la jeunesse ne s'excusent point dans l'âge mùr...
— Vous parlez comme Cicéron... cependant je vous répondrai que Caton apprenait à danser à soixante ans.
— En ètes-vous bien sûr ?
Je ne l'ai pas vu, mais nos folies ont été très raisonnables... Buvez donc.
— Je sais qu'après tout, cela ne faisait de mal à personne... Il est bon, le punch... il est très bon. Pourtant, quand vous m'avez fait courir à travers champs pour ce soi-disant Turc...
— Ah ! ma foi, je vous avouerai que c'était un créancier, et ces gens-là ne sont-ils pas des Turcs pour leurs pauvres débiteurs?... Buvons...
— Il est certain que les créanciers... Tenez, mon cher Dubourg, vous avez tout ce qu"il faut pour faire un charmant sujet; vous connaissez les bons auteurs, vous connaissez l'histoire; croyez-moi, rangez- vous... devenez sage...
— Je le suis... oh! c'est fini!... plus de jeu, plus de folies... plus d'excès de lable... Mais nous ne buvons pas.
— A voire santé, mon cher ami.
— Plus de contes en l'air, plus de mensonges...
— Oh oui ! plus de mensonges, surtout, parce que cela ôte la conîiance... et puis, c'est que j'avais l'air d'un imbécile, moi...
— Oh! pas tout à fait...
— Vous avez là une bien belle pierre en cachet...
— C'est une émeraude qui a été portée par Ali-Pacha.
— C'est magnifique!...
— Encore un verre...
— Ce brave Dubourg!... Monami, je suis bien content d'avoir renoué
avec vous.
La liqueur et le punch ont beaucoup attendri M. Ménard qui ne quitte plus Dubourg qu'en le nommant son tendre ami, et en lui assurant qu'il peut aller à l'hôte], que M. le comte de Montre ville ne lui en veut plus et le recevra très bien.
Le lendemain de cette rencontre, Dubourg se rend en effet chez Frédéric, qui revenait de chez le général. C'était auprès de M"6 de
Valmoiït qu'il passait tout son temps. N'ayant plus besoin d'être accompagné par son père pour se rendre chez le général, qui le traite comme son fils, Frédéric profite de cette liberté. Chaque jour il se trouve à luimême un prétexte pour aller voir Constance; car il veut se faire illusion, s'excuser à ses propres yeux; il veut se persuader que l'amour n'est pour rien dans ce sentiment qui l'entraîne près de la nièce du général. Il pense encore à sœur Anne, mais ce n'est plus avec cette ardeur, avec cette tendresse d'autrefois, et voilà ce qu'il ne veut pas s'avouer; peutêtre s'il la revoyait, éprouverait-il encore une douceur extrême à la presser dans ses bras. Mais ce n'est pas elle qu'il voit, c'est Constance!... Constance qui, chaque jour, est pour lui plus tendre, plus aimable, plus sensible ; qui éprouve tant de plaisir à le voir et ne cherche pas à le cacher. Déjà il règne entre eux une intimité plus tendre. Lorsque M,le de Valmont est plusieurs jours sans voir Frédéric, elle lui fait d'aimables reproches, elle lui avoue qu'elle s'est ennuyée de son absence, et elle dit cela avec une candeur, une expression si vraie, que Frédéric en est vivement touché. Jamais cependant il ne lui a dit un mot d'amour ; mais est-il toujours nécessaire de parler pour se faire comprendre, et à la place de Constance, quelle femme ne se croirait pas aimée?
En apercevant Dubourg, Frédéric fait un mouvement de surprise ; un observateur y remarquerait même de l'embarras.
— Me voilà, dit Dubourg; je ne suis que depuis huit jours à Paris.
— Oui... j'ai pensé que tu étais absent... Mais pourquoi ce deuil?...
— Ah! mon ami, ma pauvre tante... elle n'est plus!...
Ici Dubourg tire son mouchoir et se mouche quatre ou cinq fois de suite.
— Allons. Dubourg, finis donc de te moucher; tu sais bien que tu ne pleureras pas.
— C'est égal... c'était une femme bien respectable... elle m'a laissé seize cents livres de rente...
— C'est quelque chose, mais tâche de ne pas les jouer.
— Oh! que dis-tu là?... l'écarté me fait l'effet d'une médecine. Mais toi, apprends-moi donc des nouvelles de tes amours... Sais-tu bien que je ne te trouve pas trop mauvaise mine pour un amant malheureux?
— Mais je... Depuis que mon père est venu brusquement me chercher à Grenoble, où je m'étais rendu pour avoir de vos nouvelles... je n'ai pu revoir cette pauvre pelite... nous sommes partis si précipitamment1.... Depuis ce temps, il me quitte à peine... Ecrire... qui lui lirait mes lettres?... nous ne pouvons employer ce moyen... Je ne sais comment avoir de ses nouvelles.
— Alors c'est moi qui vais t'en donner.,.
— Tu l'as vue?
— Oui. Oh! il y a déjà longtemps... c'était environ quinze jours après ton départ...
— Eh bien! que faisait-elle? où était-elle?
— Où elle était?... toujours dans son bois, revenant du chemin par où sans doute elle comptait te voir arriver; ce qu'elle faisait? elle pleurait... c'est, je crois, maintenant son unique ressource.
— Elle pleurait!...
— Oui, et j'avoue qu'elle m'a fait de la peine.
— Pauvre petite!... mais enfin tu lui as parlé ; elle t'a vu... apprendsmoi donc...
— Elle m'a vu; elle m'a même reconnu, quoiqu'elle ne m'eût aperçu qu'une seule fois. Tu ne m'avais pas dit qu'elle était muette ; moi j'ai bien vite compris ses signes. Elle me comptait les jours de ton absence, me demandait si tu reviendrais bientôt.. .je lui ai dit que oui.
— Ah !... tu as bien fait...
— Oui, mais il y a près de trois mois de cela.
— C'est vrai... mais je n'ai pas pu ..
— Enfin je l'ai quittée après lui avoir donné de l'espérance... je ne pouvais lui donner que cela; mais depuis trois mois elle doit s'être évanouie.
Dubourg ne dit plus rien, et Frédéric reste pendant quelques minutes triste et rêveur. Au bout d'un moment, il s'adresse à son ami :
— Si tu savais, Dubourg, quelle chose surprenante m'est arrivée!...
— Si tu me la disais, je la saurais.
— C'est vraiment inconcevable... c'est un coup du sort... En arrivant ici, à Paris, j'ai retrouvé sœur Anne...
— Tu l'as retrouvée ici ?
— ■ Oui, je l'ai revue... dans une autre femme, dans la nièce du général de Valmont, un ancien camarade de mon père. Ah ! mon ami c'est une chose étonnante... jamais ressemblance plus parfaite ne s'est offerte à mes regards.
— Ah!... je commence à comprendre.
— Si tu voyais Constance... c'est le nom de la nièce du général, tu serais aussi surpris que je l'ai été... non pas sur-le-champ... mais en la considérant bien...
— Ah ! tu as été surpris à la longue?
— Ce sont ses yeux... leur douceur, leur expression... Ceux de Constance sont pourtant un peu plus foncés. Lamême couleurde cheveux...
'il
Je lui donnerai une villageoise de son âge. (P. 249.)
un Iront aussi noble, aussi gracieux ; le même teint... Cependant Constance est moins pâle que sœur Anne... La même expression dans les traits...
— Je m'étonne que la nièce d'un général ait tous les traits d'une pauvre chevrière.
— Sans doute il y a cette différence qui tient à la situation, à l'éducation... aux usages du monde. D'abord Constance est beaucoup plus grande ;
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elle est d'une taille charmante; elle est fort bien faite; mais sœur Anne aussi. Constance a cette grâce... cette tournure que l'on ne peut pas prendre en vivant au fond d'un bois.
— Ah ! tu trouves cela maintenant.
— Enfin elle a une voix charmante, une voix enchanteresse, qui pénètre jusqu'au fond du cœur. Eh bien, mon ami, quand je l'écoute, je me persuade que la pauvre orpheline n'est plus muette ; je me figure que je l'entends; sa voix, j'en suis certain, aurait la même douceur, le même charme... Aussi je suis tout ému quand j'entends cette voix-là...
— Je ne sais pas si cette émotion-là ferait grand plaisir à sœur Anne.
— Ah! il est impossible de ne pas l'éprouver... Dis-moi, n'est-ce pas bien singulier une telle ressemblance?...
— Fort singulier sans doute ; je crois cependant qu'elle ne serait pas aussi frappante à mes yeux. Je ne m'élonne plus si tu laisses la petite dans son bois... Tu la retrouves ici, tu la vois, tu l'entends, jouissance que tu n'avais pas auprès d'elle. Tu peux tous les jours la contempler à ton aise; elle a ici des grâces, des talents qu'elle n'avait pas là-bas... C'est fort commode... Je t'en fais mon compliment... Je conçois que tu n'as pas besoin de t'occuper de celle qui est loin d'ici, dans sa cabane ou sur la montagne, à regarder si elle te verra venir, puisque tu la retrouves sans te déranger, plus belle et plus séduisante en ces lieux.
Il régnait dans le ton de Dubourg une ironie, un accent de reproche qui faisait baisser les yeux à Frédéric.
— Non, dit-il avec embarras, non... je n'abandonnerai pas sœur Anne... Certainement j'irai la voir, la trouver... je ne l'ai pas oubliée, puisque j'y pense tous les jours. Est-ce ma faute si je trouve tous ses traits dans ceux d'une autre ? N'est-ce pas, au contraire, une preuve que je pense sans cesse à elle? Mais, en vérité, c'est surprenant; M"e de Yalmont lui ressemble si bien... malgré de légères différences... elle est si douce, si bonne!... sa voix me cause tant de trouble... Ah ! je voudrais que tu visses Constance!...
Dubourg ne répond rien, et pendant quelques instants les deux amis gardent le silence. Dubourg le rompt enfin.
• — Tiens, Frédéric, je t'avoue que je suis fâché d'avoir revu cette petite... de l'avoir vue pleurant et t'attendant.
— Pourquoi donc?
— Ah! pourquoi?... C'est que je crois la voir encore, et que, malgré mon insouciance, je sens... que ça me fait de la peine. Je ne suis qu'un ■étourdi, un coureur, mauvais sujet même; mais enfin j'aime mieux ma
manière d'aimer que toutes les tiennes. Avec tes beaux sentiments, qui ne doivent jamais finir et qui finissent tout comme les autres, tuempaumes les jeunes cœurs, les femmes aimantes... qui se laissent toucher par tes soupirs, tes grands sentiments; elles se donnent à toi, puis après... pleurent, se désolent de ton inconstance. Ma foi, je ne connais que des femmes galantes, des giïsettes ou des coquettes, qui ne valent pas mieux; du moins c'est beaucoup plus gai. Elles me trompent, je les trompe, nous nous trompons!... c'est convenu, c'est reçu! mais pour cela on ne se désole pas; nous ne pleurons que pour rire, et quand on se fâche tout à fait, on n'en est pas plus triste. Je conviens que ces dames ne sont pas de la première vertu, mais pour une amourette, un caprice, faut-il donc chercher cette fleur de sentiment, ces cœurs novices, qui ne connaissent l'amour que par les romans romantiques dans lesquels l'amour est peint d'une manière fort séduisante peut-être, mais très peu ressemblante? Non, je crois, au contraire, qu'il y a de la barbarie à vouloir se faire aimer tout à fait, à chercher à inspirer une grande passion, pour laisser ensuite celle que l'on a séduite perdre les plus beaux jours dans les larmes et le désespoir.
Pourquoi me dis-tu cela? J'aime toujours sœur Anne; je ne lui suis point infidèle... Est-ce ma faute si mon père m'a ramené brusquement à Paris? si, depuis ce temps, il m'a été impossible de m'absenter?... Certainement, je la reverrai, je ne l'abandonnerai pas... elle m'est toujours chère...
— Allons, Frédéric, ne me dis pas de ces choses-là... Voudrais-tu me faire accroire que j'ai le nez aquilin? Va, je suis un vieux routier qui ne s'y trompe pas; d'ailleurs, j'ai peut-être lu dans ton cœur mieux que toi. Tu n'aimes plus sœur Anne, ou du moins lu n'en es plus amoureux, parce que tu brûles maintenant pour cette charmante Constance... qui est en tout le portrait de la pauvre muette, si ce n'est qu'elle est plus grande, plus forte, quelle a les yeux plus foncés et un autre teint...
— Non, Dubourg-, non; oh ! je te le jure que je ne suis pas amour! an de Constance... je l'aime... comme un frère... mais jamais un mot d'amolli" n'est sorti de ma bouche !...
— Eh bien, je te réponds que cela ne tardera pas. Oh ! tu as beau lever les yeux au ciel, je te dis que tu aimes M"c Constance... Je ne t'en fais pas un crime, c'est tout naturel! celte jeune personne est jolie, elle te plait, rien de mieux. Mais ce dont je te blâme, c'est d'avoir été courir dans le fond d'un bois pour y chercher cette pauvre petite, qui n'a aucune connaissance du monde, des hommes, et qui s'est laissé séduire et a cru tout ce que lu lui as juré, parce qu'on ne lui jurait jamais rien.
Ce qui est mal, c'est de lui avoir inspiré un sentiment exalté, qui fera son malheur, parce que dans son bois elle n'a rien qui puisse l'en distraire. Encore si, cédant à l'occasion, tu l'avais trompée et quittée sur-le champ... la douleur eût été forte, mais eût moins duré ; elle n'aurait pas eu le temps de t'aimer autant ; mais il faut toujours que tu outres les choses!... Tu abandonnes tout pour vivre dans le bois... pour ne pas te séparer d'elle... Pendant six semaines, tu ne la quittes pas un seul instant, tu manges des noisettes, tu couches sur l'herbe, tu vivrais de racines, s'il le fallait, pour lui parler d'amour. Comment diable veux-tu que cela ne lui tourne pas la tête?... La petite ne peut plus se passer de ta présence.., elle ne vit plus, ne respire plus que pour toi ; elle se figure que ce genre de vie durera toujours!... et c'est alors que... crac! monsieur part ; bien le bonsoir, c'est fini. Pleure, désole-loi!... je ne le verrai pas. Mais je l'ai vue, moi, ce dont je suis très fâché... car je crois la voir encore... pâle, échevelée, marchant sans regarder, écoutant sans entendre, et, tout occupée d'un seul objet, tourner à chaque minute ses yeux baignés de pleurs vers la route par laquelle il est parti, et rentrer ainsi dans sa chaumière pour pleurer encore; puis en faire autant le lendemain, et toujours!... sans avoir même la dernière consolation des malheureux, qui est de pouvoir se plaindre et verser ses chagrins dans le sein d'un ami... Voilà ce dont tu es cause... Ce n'est pas le plus beau chapitre de ton histoire. Yoilàce que tu aurais évité en ne te laissant point aller à tes idées romanesques ou en n'adressant tes hommages qu'à une femme du monde.
Frédéric ne répond rien; il paraît réfléchir profondément.
— Mon ami, lui dit Dubourg en lui prenant la main, je t'ai dit ce que je pensais; tu aurais tort de t'en fâcher. D'ailleurs, tout ce que l'on dit à un amoureux ne l'empêche pas de n'en faire qu'à sa tête.,. Je sais aussi que tu ne peux pas épouser sœur Anne... Parbleu! s'il fallait épouser toutes les belles que l'on a aimées, moi, j'aurais autant de femmes que le grand Salomon. Je te dis seulement que cela m'a fait de la peine de... Mais ne parlons plus de cela; je n'en suis pas moins ton ami, dispose de moi quand tu voudras. Adieu ; je vais dîner à trente-deux sous, parce que lorsque l'on n'a que seize cents livres de rente, et qu'on veut les conserver on ne va pas chez Beauvilliers.
Dubourg" est parti depuis longtemps, et Frédéric est toujours enseveli dans ses réflexions. Malgré lui, Dubourg- l'a éclairé sur l'état de son cœur, et quoiqu'il veuille encore chercher à se faire illusion, il sent bien qu'il n'est plus pour la jeune muette cet amant tendre, passionné, fidèle, qui voulait tout Sacrifier pour passer ses jours auprès d'elle.
On a de la peine à convenir de ses torts avec soi-même, alors même
qu'on se les avoue, on trouve en même temps quelque raison pour colorr sa conduite, et ou se dit : Je ne pouvais pas faire autrement. C'est surtout en amour que l'on raisonne ainsi, et le dernier sentiment, étant toujours le plus fort, ne doit pas tarder à vaincre l'ancien.
Frédéric, cherchant tous les moyens de réparer sa faute, se dit :
— J'irai revoir sœur Anne, je ne la laisserai point passer sa vie dans une misérable cabane, éloignée de toute société; je lui achèterai une jolie maisonnette avec un beau jardin, des vaches, des troupeaux; je réunirai dans cette demeure tout ce qui pourra l'occuper agréablement et embellir sa vie ; je lui donnerai une villageoise de son âge, qui la servira, et dont la présence la distraira ; elle habitera cet asile avec la vieille Marguerite, et là du moins rien ne lui manquera ; la vue des habitants des environs, du monde, des travaux champêtres, les soins qui l'occuperont, chasseront sa mélancolie ; j'irai la voir quelquefois, et elle sera heureuse.
Heureuse, sans Frédéric !...Non sœur Anne ne peut l'être... L'aisance, la richesse même, ne la dédommagerait pas de la perle de son amour; car sœur Anne n'a pas été élevée à Paris; elle ne concevrait pas que l'on pût préférer aux jouissances du cœur des diamants et des cachemires, ni réparer une faute avec de l'or. H y a cinq mois, Frédéric ne l'aurait pas conçu non plus ; mais comme il comprend fort bien cela maintenant, il est naturel qu'il croie que sœur Anne pense de même : on juge le cœur des autres par le sien.
Pendant plusieurs jours, Frédéric, tourmenté par ce que lui a dit Dubourg, a sans cesse l'image de la jeune muette devant les yeux; même auprès de sa Constance, sa mélancolie, qui s'était d'abord dissipée, semble plus que jamais l'accabler. Le général est de retour à Paris avec sa nièce. Chaque jour Frédéric peut voir Constance. Mais ce n'est qu'en tremblant qu'il se rend près d'elle ; Mlie de Valmont, étonnée de sa tristesse n'ose cependant pas lui en demander les motifs ; mais en se [fixant sur ceux de Frédéric, ses yeux parlent pour elle, et laissent voir toute la part qu'elle prend à son chagrin secret, et souvent le désir qu'elle aurait d'en connaître la cause.
Voulant sortir d'inquiétude et avoir des nouvelles de sœur Anne, Frédéric a plusieurs fois supplié Dubourg de se rendre à Yizille, afin de voir la jeune orpheline et de tâcher de la consoler. Mais sur cet article Dubourg s'est montré inébranlable.
— Je n'irai point, dit-il ; je l'ai vue une fois, c'est bien assez. Je ne me soucie pas de la revoir encore, pour avoir ensuite des idées tristes pendant six semaines... moi qui ne savais pas ce que c'était. D'ailleurs, ma présence ne la consolerait pas; elle ne croirait plus ce que je pourrais lui
dire, parce que je lui ai déjà menti; mon voyage ne servirait donc à rien, et ne changerait aucunement sa situation.
Ne pouvant faire consentir Dubourg à se rendre près de la jeune muette, Frédéric se décide à demander à son père la permission de s'absenter quinze jours. Ce n'est pas sans avoir hésité longtemps qu'il se résout à faire cette démarche; mais le remords se fait sentir, il est sans cesse tourmenté par le souvenir delà pauvre petite, il se persuade qu'il sera plus calme, plus tranquille après l'avoir revue.
Depuis quelque temps le comte traitait son fils avec la plus tendre amitié : persuadé qu'il a entièrement oublié l'objet qui l'avait séduit dans son séjour en Dauphiné, et ne doutant pas de son amour pour MUe de Valmont, le comte n'a plus avec Frédéric ce ton sévère d'autrefois ; il espère bientôt voir s'accomplir le plan qu'il a formé, et pour lequel il est certain d'avance du consentement du général ; c'est donc avec une vive surprise qu'il entend son fils lui demander la permission de s'éloigner pendant quelques jours.
Le front du comte de Montreville redevient sombre et sévère, et Frédéric, habitué à trembler devant son père, attend avec anxiété ce qu'il va lui répondre.
— Où voulez-vous aller? dit le comte après un moment de silence. Frédéric va balbutier quelques prétextes; le comte ne lui en donne
pas le temps.
— Ne cherchez pas de détours, je ne les aime point. Vous songez encore à une femme qui vous a occupé pendant votre voyage... et pour laquelle, je le sais, vous avez fait mille folies. Je l'avoue, je vous croyais devenu raisonnable; je croyais que depuis longtemps le souvenir de cette amourette était sorti de votre esprit, je ne dis pas de votre cœur, car le cœur n'est pour rien dans ces sortes de liaisons.
— Ah! mon père!... si vous connaissiez celle...
— Finissons, monsieur. Vous n'avez pas, sans doute, le projet d'épouser votre conquête?... Cependant il est possible que vous ayez des torts à réparer. Je ne connais pas cette fille... Peut-être êtes-vous plus coupable que je ne le pense : peut-être celle que vous avez séduite, égarée, se trouve par votre faute méprisée, abandonnée, et vit maintenant dans la misère. Si avec de l'or on peut réparer son malheur, croyez, monsieur, que je ne l'épargnerai pas; mais c'est moi, et non pas vous, qui me chargerai de ce soin.
— Vous, mon père?
— Oui, monsieur, moi-même, je saurai m en acquitter mieux que tout autre. Vous ne quitterez donc point Paris maintenant... D'ailleurs,
reprend le comte après un moment de réflexion, d'ailleurs... votre présence est indispensable ici. Le général compte marier sa nièce avec un jeune colonel qu'il attend... et qui arrivera sans doute avant peu...
— Le général marie sa nièce?... dit Frédéric.
Et déjà tous ses traits ont pris une autre expression :latristesse, la mélancolie, ont fait place à un trouble violent, à une inquiétude jalouse qui se manifeste par des regards enflammés, et ne lui permet pas de rester en place. Sa voix est altérée, et en questionnant son père il semble déjà attendre de sa réponse la vie ou la mort.
— Oui. dit le comte avec indifférence et feignant de ne point s'apercevoir de l'état de Frédéric; oui, le général marie sa nièce, je ne vois rien là de surprenant.
— Et... ce colonel va arriver?... Le connaissez-vous, mon père?... Il est jeune9... dit-on s'il est bien? MUe de Valmont l'aime sans doute?
— Vous ne pensez pas que je sois dans la confidence de Mlle de Valmont; elle a dû voir le colonel dans le monde... Oui, je crois que c'est un jeune homme de vingt-huit à trente ans.
— Joli garçon?...
— Oh! joli ou laid... un homme d'honneur n'est-il pas toujours bien?
— Et ce mariage est arrêté?
— 11 paraît que oui.
— Et Mn" Constance ne m'en a jamais parlé?
— Pourquoi donc vous aurait-elle appris d'avance ce dont une demoiselle bien née ne parle jamais?
— Ah !... en effet... je n'avais aucun droit... je ne devais pas savoir... cependant j'aurais cru...
— D'ailleurs il est possible que le général n'ait pas encore fait part à sa nièce de ses projets.
— Et c'est pour cela qu'il faut que je reste à Paris?
— Sans doute ; en pareille circonstance il y a mille détails de fêtes, de toilette, d'emplettes; le général, habitué à la vie des camps, ne s'entend pas à tout cela... un garçon a besoin de conseils... il a compté sur vous pour l'aider.
— Ah! c'est fort aimable de sa part... je suis bien flatté de ce qu'il me trouve bon pour cela.
— Ainsi donc, Frédéric, je vous le répète, ne songez point maintenant à vous absenter.
Cette recommandation était devenue inutile. Le comte est parti pour aller voir son ancien ami, avec lequel il veut causer en secret, et Frédéric,
longtemps après le départ de son père, est encore comme anéanti de ce qu'il vient d'entendre. Pauvre sœur Anne!... ton souvenir s'est évanoui. Pâle, agité, respirant à peine, Frédéric va et vient dans son appartement, s'asseyant quelques minutes se levant ensuite brusquement, soupirant, et fermant ses mains avec une force convulsive. C'est dans cet état que le trouve Dubourg, qui venait lui dire adieu, parce que Frédéric lui avait appris son projet, et qui, effrayé de le voir ainsi, s'arrête pour le considérer.
— Qu'as-tu donc, Frédéric?... que diable t'est-il arrivé? tu as la figure toute renversée... Ah çà ! voyons, parleras-tu? au lieu de te promener comme cela et de frapper sur les meubles...
— Qui l'aurait cru? qui l'aurait pensé? dit Frédéric en se jetant dans un fauteuil. Ah ! les femmes! les femmes!...
— Ah! il est question de femmes, cela commence à me rassurer.
— Avec une figure si franche, avec des yeux si doux... cacher tant de perfidie!... car c'est une perfidie!... elle devait me dire qu'elle en aimait un autre... M'accueillir si bien! paraître si contente lorsqu'elle me voyait!... Oh! c'est affreux!
— Il n'y a pas de doute que c'est affreux. De qui parles-tu?
— De Mlle de Valmont... de cette Constance... si belle!... si jolie!...
— Ah! oui, qui ressemble tant à sœur Anne!
— Eh bien, mon ami, croirais-tu qu'elle va se marier... épouser un jeune colonel que je ne connais pas... qu'elle aime... cela va sans dire., que je n'ai jamais vu, et qui va arriver ces jours-ci pour l'épouser?
— MUe de Valmont se marie?
— Oui, Dubourg.
— Eh bien, qu'est-ce que cela te fait? tu ne l'aimes pas? tu n'en es point amoureux? jamais un mot de galanterie n'est sorti de ta bouche! tu es pour elle un frère, un ami... Tu m'as dit cela il n'y a pas un mois.
— Non certainement, je ne l'aime pas... mais il est de ces égards, de ces marques de confiance que l'on se doit ; et quand on voit quelqu'un tous les jours...
— Ah ! tu la vois tous les jours!...
— Elle pouvait me faire entendre... me laisser voir... Ah! Constance ! je ne l'aurais jamais cru.
— Ah çà! tu ne pars donc plus pour le Dauphiné?... dis donc... Frédéric! Frédéric!...
Mais celui-ci est déjà bien loin, il court comme un fou auprès de Mlle de Valmont. Dubourg alors quitte l'hôtel en disant :
— Cela lui va bien d'accuser les femmes de perfidie !... Ah! les
Elle ne sent pas ses douleurs physiques, un seul sentiment Tabsorbe... ^P. 259.)
hommes! les hommes!... Allons dîner. Je ne sais pas comment cela se fait, je suis déjà endetté avec mon traiteur, et nous ne sommes encore qu'au milieu du mois.
Frédéric est arrivé chez le général sans avoir formé aucun projet, sans savoir ce qu'il veut dire ni ce qu'il veut faire. Il entre dans l'hôtel, où l'on est habitué à le voir; il traverse rapidement plusieurs pièces, il liv. 323. — PAOt nie kock. — éd. i. rouff ht cie. uv. 323
pénètre dans le salon où se tient habituellement Constance... Elle y est en effet, assise devant son piano. En la voyant occupée et calme comme à son ordinaire, Frédéric reste un moment immobile à la contempler.
Constance a retourné latèie en entendant entrer quelqu'un. Elle sourit lorsqu'elle reconnaît Frédéric, dont le désordre ne Ta pas encore frappée.
— C'est vous, monsieur, lui dit-elle, tant mieux : vous êtes bon musicien, vous allez m'aider à déchiffrer ce morceau.
Le jeune homme ne répond pas ; il continue à regarder Constance, qui. habituée à son humeur bizarre et souvent taciturne, ne remarque pas d'abord sou trouble; mais s apercevant qu'il reste toujours loin d'elle, elle se retourne de nouveau, et l'émotion de Frédéric ne lui échappe pas.
— Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demande-t-elle avec intérêt; vous semblez bien agité?
— Oh! je n'ai rien, mademoiselle; que pourrais-je avoir?
— Mais je l'ignore... vous n'avez pas l'habitude de me conter vos peines.
En ce moment un léger accent de reproche perçait dans le ton de Constance. Frédéric va s'asseoir près d'elle, il semble vouloir lire dans ses
E : jamais il ne l'a regardée ainsi, et Constance, étonnée, se sent rougir et baisse ses beaux yeux.
— Vous craignez que je ne devine ce qui se passe dans votre cœur, dit enfin Frédéric en affectant un ton d'ironie pour cacher sa douleur.
— Moi, monsieur! je ne sais en vérité ce que vous voulez dire... je ne vous comprends pas... Pourquoi craindrais-je de laisser lire dans ma pensée? je ne me trouve pas coupable... si je le suis, ce n'esl pas vous qui devriez me le reprocher...
— Oh! sans doute!... vous êtes entièrement libre de vos sentiments, mademoiselle... je sais que je n'ai aucun droit sur votre cœur...
— Mon Dieu! qu'avez-vous donc, monsieur Frédéric?... vraiment vous m'inquiétez... votre trouble n'est pas naturel...
— Ce que j'ai!... Ah! Constance, vous en aimez un autre, et vous me le demandez!
M"8 de Valmont reste muette, saisie; jamais Frédéric ne l'avait appelée ainsi, et ces mots : Vous en aimez un autre, n'est-ce pas dire : Vous ne devriez aimer que moi. Une émotion délicieuse vient de passer jusqu'au fond du cœur de Constance; il palpite avec plus de force ; l'expression du plaisir, du bonheur brille dans ses yeux, et sa voix est encore plus tendre en s'adressant à Frédéric.
— J'en aime un autre!... Mon Dieu! mais qu'est-ce qu'il veut donc dire !... Frédéric, expliquez-vous... je ne vous comprends pas.
L'aimable fille n'avait compris qu'une chose, c'est que le jeune homme ne voulait point qu'elle en aimât un autre, et cela avait suffi pour lui faire entendre qu'elle était aimée. Depuis longtemps elle espérait bien avoir inspiré à Frédéric les plus doux sentiments ; mais cependant il ne lui disait jamais un mot à ce sujet, rien qui voulut dire : Je vous aime; et lors même que tout le fait deviner, on veut encore s'entendre dire cela.
Frédéric garde de nouveau le silence, de longs soupirs s'échappent de sa poitrine, et il ne dit rien.
— Parlerez-vous, monsieur? dit Constance; qu'avez-vous aujourd'hui qui vous trouble à ce point? qu'ai-je fait pour mériter vos reproches?... Expliquez-vous tout à fait... je le veux : entendez-vous, monsieur ! je le veux.
La voix de Constance avait une expression si tendre en prononçant ces mots, que Frédéric ne put s'empêcher de la regarder de nouveau, et sans doute les yeux de M"e de Valmont étaient d'accord avec sa voix, car il reste quelques minutes à les regarder avec délices ; mais tout à coup il s'écrie de nouveau :
— Que je suis malheureux!...
— Vous malheureux ! Frédéric... et pourquoi?..
— Vous allez vous marier...
— Je vais me marier!... en voilà la première nouvelle.
— Oh! vous voudriez en vain me le cacher; je sais tout mademoiselle... je sais que votre prétendu arrive dans quelques jours... que c'est un colonel... et que vous l'aimez...
— Que dites-vous?... un colonel!... et je l'aime !... Ah! par exemple, c'est un peu fort... Et quel est le nom de ce colonel que je vais épouser?...
— Son nom... Ah! ma foi, j'ai oublié de le demander... Mais à coup sûr, vous savez fort bien qui je veux dire... Soutiendrez-vous que vous ne connaissez pas un colonel?...
— Il en est venu plusieurs... chez mon oncle... mais...
— Ah! il en est venu plusieurs... vous en convenez maintenant..
— Et qui vous a dit, monsieur, que j'allais me marier?...
— Quelqu'un qui est certain, mon père, qui le sait de votre oncle.
— De mon oncle... mais je n'y comprends rien.
— Vous feignez de ne pas me comprendre !... Mais, sans doute, vous attendez avec impatience l'arrivée de votre futur époux.
Constance semble réfléchir quelque temps; puis elle reprend d'un air qu'elle s'efforce de rendre bien froid :
— Vraiment, monsieur, je suis bien étonnée de ce que vous venez de me dire; mais enfin... s'il était vrai que je me mariasse... en quoi
cela pourrait-il vous toucher?... Je crois que cela ne peut que vous être fort indifférent.
— Ah!... vous pensez cela... Oh!... vous avez bien raison, mademoiselle: certainement cela ne peut rien me faire...
— Eh bien ! monsieur, pourquoi donc alors me faire toutes ces questions?...
— Pourquoi?... Ah! Constance, vous vous mariez donc?... et ce colonel... vous l'aimez?... ,
— Et... si j'aimais quelqu'un... est-ce que cela vous ferait de la peine?...
Constance veut le pousser à bout; elle veut le forcer d'avouer ses sentiments. Frédéric ne peut plus se contenir... son cœur ne peut plus garder son secret. — Oui, s'écrie-t-il, je vous aime... je vous adore... je mourrai si vous êtes à un autre!...
— Il m'aime!... Ah! c'est bien heureux que l'on vous ait arraché cela !... J'ai cru qu'il ne le dirait jamais.
El l'aimable tille tendait sa main à Frédéric, et celui-ci était tombé à ses genoux et couvrait cette main de baisers pendant que Constance lui disait avec tendresse :
— Ah! Frédéric, moi aussi je vous aime... Je n'aimerai jamais que vous!... Mon ami, pourquoi donc ne me l'avoir pas fait plus tôt cet aveu qui me rend si heureuse et que j'attendais depuis si longtemps?... Mon oncle me chérit; il ne voudra point faire mon malheur. S'il est vrai qu'il ait formé pour moi quelque projet de mariage... ce dont je n'ai jamais entendu parler," il faudra qu'il y renonce, car je lui dirai que je ne veux épouser que vous... que vous seul pouvez obtenir mon cœur et ma main, et il y consentira, j'en suis certaine... Il vous aime aussi, Frédéric; et qui ne vous aimerait pas?... Vous le voyez : vous avez tort d'être triste... mélancolique... de me cacher vos peines... Mon ami. depuis longtemps j'avais lu dans votre cœur : ne deviez-vous pas aussi lire dans le mien?
Frédéric ne répond que par des serments d'amour, sa tête n'est plus à lui; l'aveu de Constance a troublé sa raison; ce n'est pas sans peine que M"9 de Valmont parvient à le calmer, et il ne la quitte qu'après avoir reçu de nouveau le serment qu'elle ne sera jamais à un autre.
Frédéric quitte l'hôtel dans une situation d'esprit bien différente de celle avec laquelle il y est entré. La certitude d'être aimé de Constance a en un moment changé toutes ses résolutions : dans son délire, sœur Anne est entièrement oubliée, il n'éprouve même plus de remords.
Semblable à ces malades qui, dans le plus fort de la fièvre, ne sentent point leur douleur, Frédéric s'écrie à chaque instant :
— Dubourg avait bien raison; j'aime Constance... je l'adore!... je ne puis plus aimer qu'elle.
Deux jours après cette déclaration, le comte de Montreville, bien certain que son fils ne songe plus à s'éloigner de Constance, part dans une de ses voitures pour le Dauphiné, accompagné d'un seul domestique et d'un postillon.