‹ La laitière de MontfermeilChapitre 85 sur 102 · MORT DE MARGUERITE SŒUR ANNE QUITTE SA CHAUMIERE · texte numérisé non relu

MORT DE MARGUERITE SŒUR ANNE QUITTE SA CHAUMIERE

Retournons dans le bois près de la jeune muetle que nous avons laissée attendant Frédéric, et que nous retrouverons l'attendant encore.

Mais les arbres ont dépouillé leur parure ; les champs n'offrent plus à l'œil le doux aspect de la végétation ; plus de gazon dans la vallée ; plus de verdure sur les bords du ruisseau. Les feuilles sont tombées, et les pas du villageois ont retenti sur ce qui, quelques jours plus tôt, ombrageait sa tête et embellissait son jardin. Il a foulé aux pieds le beau feuillage du printemps, que l'approche d'une autre saison vient de faire mourir... Ainsi tout passe et se succède... Un autre feuillage renaîtra pour retomber à son tour, et cet homme qui le foule à ses pieds doit aussi retourner dans la poussière, sur laquelle marcheront d'autres générations. Il se croit quelque chose, parce que sa course a été plus longue ; mais quand les siècles auront dispersé sa cendre, qu"aura-t-il laissé de plus que ces feuilles que le vent chasse devant lui?

L'automne dispose à la mélancolie; il fait rêver, réfléchir, non pas le citadin que les soins de sa fortune ou de ses plaisirs retiennent dans le tourbillon du monde, mais l'homme des champs qui peutcontempler chaque jour le changement qui s'opère dans toute la nature. Il ne voit pas sans émotion ces bois dont les arbres noirs et appauvris semblent porter le deuil du printemps ; s'ilparcourt une route qu'ombrageait un épais feuillage, s'il cherche ces bosquets sous lesquels il s'est reposé dans la chaleur du jour, il ne voit plus que des branches sèches que souvent la main du pauvre a brisées. La forêt, éclaircie dans son dôme, est moins sombre qu'en élé, et laisse pénétrer de toutes parts les rayons du jour. Mais cette clarté, loin de l'embellir, lui ôte tout son charme ; on regrette ces sentiers sombres et

mystérieux, sous lesquels il est si doux de se promener dans la saison des amours.

En voyant l'approche des frimas, en contemplant les effets de l'hiver, l'homme, toujours bercé par l'espérance, se dit « Le printemps renaîtra ; je reverrai mes ombrages, mes gazons, mes bosquets. » Le printemps renaît... mais bien des hommes ne le verront plus!

Sœur Anne n'a remarqué le changement de saison que parce qu'il lui fait sentir la longueur du temps qui s'est écoulée depuis que Frédéric l'a quittée. La pauvre petite ne peut plus compter les jours, le nombre en est trop considérable. Cependant l'espoir n'a pas encore fui de son cœur; elle ne peut croire que son amant veuille l'abandonner pour jamais; quelquefois, elle s'imagine que Frédéric a cessé de vivre; c'est alors que le désespoir le plus sombre s'empare de son âme... Lorsque celte pensée s'offre à son esprit, la vie ne lui semble plus qu'un long supplice... Pourrait-elle exister encore, si l'espérance de revoir son ami ne la soutenait plus!. . Souvent elle voudrait mourir... Mais elle va être mère, ce souvenir la rattache à l'existence; quelque chose lui dit qu'elle doit vivre pour son enfant.

Depuis fort longtemps, la jeune orpheline n'est point allée au village. Un vieux pâtre, qui passe par le bois, a l'habitude de déposer tous les jours, au pied d'un arbre, le pain bis nécessaire aux habitants de la cabane ; et, en échange, il trouve toujours une grande cruche pleine de lait. Ce pain, du laitage, des œufs, composent en hiver toute la nourriture des pauvres femmes. Lorsque sœur Anne a terminé les apprêts de leur repas et donné à sa vieille compagne tout ce qui lui est nécessaire, elle prend avec ses chèvres le chemin de la montagne, et va s'asseoir au pied de l'arbre de sa mère. Malgré le froid qui commence à être vif, la jeune fille ne manque pas un jour de se rendre à cette place. Couverte d'un mauvais manteau de laine à demi usé, elle brave la rigueur de la saison, elle s'entortille daus ce vêtement, qui ne la garantit qu'à peine ; ses chèvres, qui ne trouvent plus rien à brouter sur la montagne, viennent se coucher aux pieds de sœur Anne, dont les traits, aimaigris par son état et ses souffrances, n'offrent que trop fidèlement l'image de la pauvreté et de la douleur.

Plus d'une fois, la neige, en tombant à gros flocons, a formé sur toute sa personne un manteau de glace, et permet à peine de distinguer sur la terre le corps de la jeune fille, qui se dépouille alors elle-même pour couvrir ses pauvres compagnes. Le voyageur qui passerait sur la montagne ne verrait sortir de ce groupe couvert de neige que la tête de la petite muette, toujours tournée vers la route de la ville. Mais, insensible au froid, elle ne sent pas que tout son corps frémit, que ses dents claquent

avec force, que ses membres se rendissent; elle ne sent pas ses douleurs physiques; uu seul sentiment l'absorbe... le mal qu'il lui fait ne laisse plus de sensation pour les autres.

Quand, la nuit ne permet plus de voir sur la route, elle se relève, elle se regarde... étonnée de se voir presque ensevelie sous la neige. Elle secoue son manteau, caresse ses chèvres et redescend lentement la montagne. Elle retourne tenir compagnie à la vieille Marguerite, puis va se jeter sur sa couche solitaire... Elle n'y trouve plus l'amour, elle n'y trouve pas même le repos; depuis longtemps, elle n'en goûte plus. Le souvenir de son amant est là... Il est partout pour sœur Anne... Si du moins elle pouvait se plaindre, l'appeler... l'implorer encore!... Il lui semble que ses accents arriveraient jusqu'à lui. — Pauvre fille! le ciel t'a ôté cet organe si précieux. Des larmes ! toujours des larmes !... voilà tout ce qui te reste.

Mais de jour en jour, sœur Anne voit s'affaiblir la vieille Marguerite , Depuis longtemps, la bonne femme ne sort plus de la cabane ; à peine si elle peut encore gagner son grand fauteuil. Marguerite a soixante-seize ans ; sa vie a été active, laborieuse, sa vieillesse est tranquille; exemnœ d'infirmités, la bonne femme n'a point de souffrance ; l'âge seul abat ses forces, qui à chaque instant diminuent; elle s'éteint comme une la après avoir jeté une douce clarté, elle n'a point brillé, mais elle a été utile, ce qui est préférable.

L'instant marqué par la nature approche, Marguerite ne doit point revoir un autre printemps. Sœur Anne redouble de soins près de sa mère adoptive, s'apercevant de l'affaiblissement de ses facultés, elle renonce à se rendre sur la montagne, afin de ne plus la quitter. Ce sacrifice était le plus grand qu'elle pût lui faire. La bonne Marguerite, touchée de son attachement, sourit à sa fille adoptive et l'appelle encore sa chère enfant... Mais un matin, quand sœur Anne, suivant son habitude, se rend près du lit de sa mère, pour voir comment elle a passé la nuit, Marguerite n répond plus... elle ne lui tend plus sa main tremblante !... ses yeux sont fermés, ils ne doivent plus se rouvrir. Sœur Anne, effrayée, s'empare d • la main de la bonne vieille... cette main est froide et inanimée... En vain elle cherche à l'échauffer dans les siennes!... Elle dépose un baiser sur le front de Marguerite... Mais un sourire n'est plus sa récompense.

La jeune fille reste anéantie devant le lit de sa compagne, elle contemple les traits vénérables de celle qui a pris soin do son enfance... de sa seule amie, qui vient nu^si de lui être enlevée!... Marguerite semble dormir; la sérénité de sa figure annonce celle de son àme à ses derniers moments. Sœur Anne, placée devant ce lit, su;' lequel .lie appuie une de ses mains, ne peut se lasser de regarder sa mèra adoptive. Sa douleur

est calme, mais elle n'en est pas moins profonde ; ses yeux ne trouvent plus de larmes, mais leur expression n'en est que plus déchirante !...

Sœur Anne a passé une partie de la journée devant les restes inani. mes de la bonne femme ; ce n'est pas sans peine qu'elle parvient à s'en éloigner ; mais elle sait qu'il faut rendre à Marguerite les derniers devoirs' la conduire à son dernier asile, et seule, sans secours, la jeune fille en serait incapable. Il faut donc qu'elle aille au village, où elle n'a point paru depuis longtemps.

Elle quitte sa chaumière, elle sort du bois et se rend à Vizille. Sur son passage, elle salue, comme à son ordinaire, les villageoises qu'elle connaît ; mais elle ne conçoit pas pourquoi les paysannes détournent la tête ou la regardent avec mépris. Loin de s'arrêter, comme c'était leur coutume, pour dire bonjour à sœur Anne, elles s'éloignent d'elle et semblent vouloir éviter sa rencontre ; les jeunes gens la regardent en souriant et d'un air moqueur ; quelques-uns causent entre eux en se la montrant du doigt, et sur aucune de ces figures elle ne retrouve ces marques de l'intérêt que l'on avait l'habitude de lui témoigner.

— Qu'ont-ils donc?... se dit la pauvre orpheline; tout le monde semble me fuir... est-ce parce que je suis plus malheureuse... parce que j'ai perdu ma mère, parce que Frédéric m'a abandonnée?...

Elle ne songe pas qu'elle porte le témoignage de sa faiblesse, ce gage d'amour, dont elle est fière, n'est aux yeux des paysans qu'une preuve de sa honte. Au village, on est plus sévère qu'à la ville : on y fait grand cas de l'innocence, parce que c'est souvent l'unique trésor que l'on y possède. Les habitants de Vizille avaient sur ce chapitre des principes austères : une fille qui avait commis une faute devenait l'objet du mépris général, tant que son séducteur ne la réparait pas en face des autels. Peut-être auraient-ils dû se montrer plus indulgents pour la jeune muette, qui, vivant au fond des bois, ignorait que l'on était coupable en cédant à son cœur. Mais les paysans ne raisonnent point; ils agissent par habitude, et souvent machinalement. Ils avaient témoigné beaucoup d'intérêt à sœur Anne tant qu'elle avait été aussi innocente que malheureuse ; maintenant qu'elle porte des preuves de sa faiblesse, ils la repoussent, sans s'informer si elle n'est pas plus malheureuse encore qu'auparavant.

La jeune muette est arrivée dans le village, ne comprenant rien à la conduite des habitants, ne devinant pas pourquoi les jeunes filles fuient à son approche sans daigner répondre à ses signes, ni pourquoi leurs parents la regardent d'un air sévère et méprisant.

Elle frappe à la porte d'une maisonnette dont les propriétaires étaient amis de Marguerite. La villageoise qui lui ouvre fait un mouvement de

Le vieux pâtre s'est éloigné... (P. 2(33.)

surprise en la regardant, puis la renvoie Je sa maison. Sœur Anne veut insister, et cherche à lui faire comprendre la perte qu'elle vient de faire • mais, sans daigner remarquer ses signes, on la repousse dans la rue, où la regardent plusieurs habitants qui s'y soûl rassembles.

— Osez-vous bien venir au village dans cet état? lui dit un vieux paysan; vous montrer parmi nous... vouloir entrer dans nos maisons?...

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