L1V. 324. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET CI<J. LIV
Vous portez les preuves de votre honte... Il fallait la cacher dans le fond de vos bois. Et vous venez vous présenter à nos filles... Est-ce pour qu'elles admirent votre belle conduite? est-ce pour leur donner un si bel exemple?... Allez! ii lie de Clotilde... vous devriez mourir de honte !... Retournez dans votre chaumière... fuyez avec votre séducteur, mais ne venez plus vous mêler parmi nos femmes et nos enfants !
Sœur Anne ne conçoit pas comment on peut être coupable pour avoir connu l'amour. Elle regarde les habitants du village avec surprise ; elle joint vers eux ses mains suppliantes ; elle cherche à leur faire entendre que ce n'est pas pour elle qu'elle vient les implorer; mais les villageois ne veulent point la comprendre; ils la repoussent, la fuient en rentrant dans leur maison; quelques-uns l'accompagnent jusqu'au bout du village et, là, ne la quittent qu'après lui avoir ordonné de ne plus y rentier.
La pauvre petite suffoque ; les sanglots l 'étouffent : être traitée de la sorte pour a^oir aimé Frédéric!... Cette pensée soutient son courage : c'est pour lui qu'elle souffre ces humiliations; elle supporterait tout plutôt que de ne plus l'aimer. Elle regagne en pleurant sa chaumière. Il est nuit. La profonde solitude règne dans sa demeure, désormais l'asile du silence. Elle est maintenant entièrement seule sur la terre. Inaccessible à de vaines terreurs, à ces craintes puériles que de grands génies éprouvent quelquefois à l'image de la mort, sœur Anne retourne près du lit sur lequel repose ^Marguerite, et se jetant à deux genoux devant cette couche funèbre, elle tend encore ses bras vers sa protectrice et semble lui dire : Vous ne m'auriez pas repoussée, ô ma mère ! si, plus coupable encore, je m'étais présentée devant vous!... Vous auriez eu pitié de moi. Votre grand âge, votre vue affaiblie ne vous ont point permis de vous apercevoir de mon état ; mais vous m'auriez pardonné... et ils viennent de me chasser! Est-ce donc en accablant les malheureux qu'on leur offre une voie au repentir !
Sœur Anne passe toute la nuit auprès du lit de Marguerite. Elle prie du fond du cœur pour celle qui lui a tenu lieu de parente ; elle la supplie de la protéger encore, et pendant cette triste nuit l'image de Frédéric ne vint point troubler sa pieuse occupation.
Le lendemain, au point du jour, sœur Anne va dans le bois attendre le passage du vieux pâtre qui échange du pain contre son lait. Le villageois ne tarde pas à venir. C'est un homme d'une soixantaine d'années, mais encore fort et robuste, qui a passé une partie de sa vie dans les forêts, et. comme sœur Anne, est à peu près étranger à tout ce qui se fait au village, qui est le monde pour un habitant des bois. La jeune fille le prend par la main et semble le supplier de la suivre dans sa chaumière. Le vieux pâtre se laisse conduire. Elle le mène devant Marguerite. Le
vieux berger hoche la tête sans paraître ému : l'habitude d'une vie sauvage rend quelquefois indifférent sur les malheurs d'autrui. Cependant sœur Anne lui fait des signes suppliants qu'il est impossible de ne pas comprendre; le vieux pâtre consent à lui rendre le service qu'elle lui demande.
La jeune muette le conduit dans le jardin, devant le figuier sous lequel Marguerite aimait à s'asseoir ; elle lui indique du doigt la terre : c'est là qu'elle veut que sa mère adoptive repose. Le vieux pâtre a bientôt creusé la tombe, puis il y transporte les restes de la bonne vieille et les recouvre de terre. Sœur Anne plante une croix sur cette place... C'est le seul monument qu'elle puisse élever à la mémoire de sa bienfaitrice; mais elle viendra souvent l'arroser de ses pleurs. Et combien de mausolées magnifiques sur lesquels on n'a jamais versé une larme !
Le vieux pâtre s'est éloigné; sœur Anne est de nouveau seule... et pour jamais ! . . . Elle sent alors plus vivement encore la perte qu'elle a faite ; Marguerite parlait peu ; depuis quelque temps elle sommeillait sans cesse ; mais elle était là, et la pauvre petite ne se sentait point abandonnée de tout le monde. Un seul être pourrait la consoler... mais il ne revient pas, et chaque jour détruit le peu d'espérance qui la soutenait encore. Sœur Anne n'aurait pas la force de supporter ses peines si elle ne sentait que bientôt le ciel lui donnera quelqu'un pour les adoucir... Les mouvements de son sein lui annoncent l'existence de cet être qui va doubler la sienne. Pour lui, elle a déjà bien souffert ! on la fuit, on la méprise ; elle ne trouverait plus dans le village ni secours ni protection ; mais sa vue seule lui fera oublier tous ses tourments : n'est-il pas juste que ce soit dans la cause de nos peines que nous en trouvions aussi le dédommagement?
Cependant les jours en s'écoulant ont changé en un doux souvenir de reconnaissance la vive douleur que sœur Anne éprouvait de la perte de Marguerite ; mais le temps, qui calme les regrets de l'amitié, n'adoucit point les douleurs d'une amante. Le souvenir de Frédéric est plus que jamais présent à sa pensée; elle n'a plus rien qui puisse l'en distraire, Elle ne voit plus personne, et si les mouvements de son sein lui rappellent qu'elle sera mère, n'est-ce pas encore pour lui faire désirer la présence il n père de son enfant?
Pendant le temps que Frédéric a passé avec sœur Anne, il lui parlait quelquefois du monde, de son père, et souvent de Paris. lieu de sa naissance. Dans le cours de la journée, lorsqu'ils étaient assis tous deux snr les bords du ruisseau, il se plaisait à faire a la jeune tille le tableau de la grande ville, à lui décrire une partie de ces plaisirs, de ces spectacles, -I. ces promenades brillantes qui en font un séjour enchanté. La pauvre petite
ne comprenait pas toujours ce qu'il lui disait, mais elle l'écoutait en ouvrant de grands veux : elle témoignait son étonnement par des mouvements naïfs, par des signes de surprise fort bizarres, et cela amusait Frédéric, qui était souvent obligé de conter pour la satisfaire, car on ne fait pas continuellement l'amour... Ilyades personnes qui disent que c'est bien dommage; elles oublient que ce que l'on peut faire sans cesse finit par n'avoir plus de prix.
Ce que Frédéric disait s'est gravé dans la mémoire de sœur Anne. Chaque jour elle y pense davantage et se dit :
— 11 est sans doute dans cette grande ville, dans ce Paris dont il m'entretenait si souvent et où il est né. Peut-être son père l'empêche-t-il de venir me trouver... Mais si je pouvais aller le rejoindre... si je pouvais me jeter dans ses bras... oh! je suis bien sùrc qu'il serait content de me revoir... Alors il me garderait près de lui... je ne le quitterais plus... et je serais bien heureuse... Mais comment faire pour trouver ce Paris?...
Chaque jour le désir d'aller trouver son amant prend plus de force dans cette âme aimante, qui ne peut pas se persuader que Frédéric l'ait oubliée, et qui croit que, s'il ne revient pas la trouver, c'est parce qu'on le retient loin d'elle. Depuis que Marguerite est morte, sœur Anne n'a plus de raison pour rester dans le bois. Dans l'état où elle est, et privée d'un organe si nécessaire, sans doute sa chaumière devrait lui paraître préférable aux dangers, aux peines, aux fatigues qui seront son partage dans le voyage qu'elle veut entreprendre, mais une femme qui aime bien ne voit ni les dangers ni la peine... elle brave tout, soutenue par l'espoir de revoir l'objet de sa tendresse. Sœur Anne, étrangère au monde, ne pouvant parler, et portant dans son sein le fruit de ses amours, se décide à quitter son asiie pour aller chercher son amant; elle bravera tous les périls, supportera la misère, les privations de toute espèce, et dùt-elle employer plusieurs années dans ses recherches, il lui semblera que chaque pas la rapprochera de son amant.
Sa résolution est prise, elle ne songe plus qu'à l'exécuter; mais elle ne voudrait point laisser à l'abandon sa cabane et le tombeau de . Marguerite. C'est encore au vieux pâtre qu'elle va s'adresser : elle le conduit un matin dans sa demeure, lui montre un petit paquet qui contient ses vêtements et qu'elle place sur son dos en lui indiquant qu'elle va se mettre en voyage ; puis, le faisant asseoir dans la chaumière, semble lui dire : — Elle est à vous, restez ici... je ne vous recommande que le figuier qui ombrage la tombe de ma mère, et ces pauvres animaux qui furent si longtemps ma seule compagnie.
Le vieux berger la comprend aisément ; mais, quoique la chaumière
soit à ses yeux un palais, et que, par 1 abandon que lui en fait, sœur Anne, il se trouve plus riche qu'il ne l'a jamais été, il cherche à détourner la jeune fille d'un projet qui lui semble insensé.
— Où voulez-vous aller, mon enfant ? lui dit-il ; vous quittez votre maison dans l'état où vous êtes... dans deux mois peut-être vous serez mère, et vous allez vous mettre en voyage!... Vous, pauvre muette!... qui vous recevra, qui vous aidera... comment demanderez-vous votre chemin?... Allons, ma petite, vous allez faire une folie... du moins attendez encore quelque temps.
Sœur Anne a pris son parti, rien ne peut plus l'en détourner: elle secoue la tête en regardant le vieux berger; puis, levant les yeux au ciel, semble lui dire : — Dieu me conduira et prendra pitié de moi.
Le vieux pâtre veut la retenir encore.
— Et de l'argent? lui dit-il ; ma petite, il en faut dans le monde : je sais cela, moi, quoique je n'y aie guère vécu... Dame, je n'en ai pas, et je ne puis rien vous donner de votre chaumière et de tout ce qui est dedans... et pourtant tout cela vaudrait de l'argent.
Sœur Anne sourit ; puis, sortant de son sein un petit sac de toile bise, en tire quatre pièces d'or, qu'elle montre au vieux berger : c'était le trésor de Marguerite. Quelque temps avant de mourir, la bonne vieille avait ordonné à la jeune muette de fouiller sous sa couchette, dans un coin de la chaumière. Celle-ci y avait trouvé le petit sac, bien roulé et bien ficelé, et Marguerite lui avait dit :
— Prends cela, ma fille, c'est pour loi : c'est le fruit de mes épar
et de soixante années de travail... C'est à toi que je l'ai toujours destiné : ce trésor pourra te servir à acheter un plus nombreux troupeau.
A la vue des quatre pièces d'or, le vieux pâtre ne la retient plus, car il croit qu'avec cela on peut faire le tour du monde.
— Allez donc, lui dit-il, mon enfant ; je garderai votre chaumiiTt'; quand vous voudrez y revenir, songez qu'elle est toujours à vous.
Sœur Anne lui sourit tristement ; puis, jetant un dernier regard sur sa demeure, elle en sort tenant d'une main son léger paquet et de l'autre un bâton, sur lequel elle s'appuie en marchant. En traversant le jardin elle salue la tombe de Marguerite... ses chèvres courent autour d'elle et semblent, suivant leur coutume, attendre qu'elle les conduise sur la montagne. Sœur Anne les caresse en pleurant, elles étaient devenues ses seules amies, et quelque chose lui dit tout bas : Tu ne les reverras plus !
En traversant le bois, que de souveuirs viennent agiter son cœur! Voilà la place où ils s'asseyaient souvent!... voilà le ruisseau près duquel elle l'a vu pour la première fois... où il lui a dit qu'il l'aimait ! Ces lieux
sont encore animés de sa présence... Ce n'est pas sans effort qu'elle se décide à les quitter ! Mais pour soutenir son courage elle se dit : — Je vais le retrouver... et peut-être y reviendrons-nous ensemble...
Elle gravit la montagne... et se prosterne devant l'arbre où périt Clotilde. Là, elle prie sa mère pour que, du haut des cieux, elle veille sur elle... pour qu'elle la guide dans son voyage. Ensuite elle descend la montagne du côté de la ville... elle marche dans la route qu'il a suivie, elle voudrait y retrouver l'empreinte de ses pas.