VOYAGE DE SŒUR ANNE LA FORÊT
Depuis le point du jour, la jeune muette est en route, le temps est froid, mais beau, une forte gelée a séché les chemins, tari les ruisseaux, et arrêté les torrents. Les champs sont devenus déserts, les villageois ne les traversent qu'à la hâte, empressés de regagner leurs chaumières et de s'asseoir devant le foyer où pétillent les bourrées qu'ils ont rapportées de la forêt. La vue d'un feu ardent égaie les longues soirées d'hiver, et le pauvre mendiant qui passe dans un village s'arrête et regarde d'un œil d'envie celte flamme qui brille à travers la croisée d'une chaumière, trop heureux lorsque, sur la grande place, il trouve à se réchauffer devant quelques bottes de paille auxquelles d'autres malheureux ont mis le feu!
Il n'y a que quatre heures que sœur Anne est en marche, et déjà ses yeux sont frappés de la nouveauté des objets qu'elle aperçoit. X'ayant jamais vu que sa chaumière, son bois et le village de Yizille, elle s'arrête avec étonnement devant une forge, devant un moulin, près d'une maison de campagne qui lui semble un château : tout est neuf pour elle; mais comment se dirigera-t-elle dans ce monde qui lui paraît si grand, comment pourra-t-elle trouver celte ville qu'elle ne peut pas nommer, dont elle ignore même la route?... Quelquefois ces pensées abattent son courage, elle s'arrête, regarde tristement autour d'elle... puis elle songe à Frédéric et se remet en route.
Vers le milieu de la journée elle arrive dans un hameau, elle frappe à la porte d'une maison de paysan, on lui ouvre : elle voit une jeune femme allaitant un de ses enfants tandis que quatre autres marmots jouent aulour d'elle et qu'une bonne vieille entretient le feu en y mettant quelques branches sèches qu'elle vient de ramasser dans le bois.
— Que voulez-vous, brave femme ? lui demande la jeune mère. Sœur Anne contemple le tableau qui vient de s'offrir à sa vue, et ne peut détourner ses regards de V enfant pendu au sein de sa mère ; un rayon de joie vient ranimer sa physionomie, on voit qu'elle se dit en ce moment : — Et moi aussi je nourrirai mon enfant, je recevrai ses caresses, je le porterai sur mon sein !
— Dites donc ce que vous demandez, dit la vieille sans se détourner de devant son feu.
— Ah ! ma mère, reprend la jeune femme, voyez donc comme elle est pâle... comme elle paraît souffrante!... Si jeune, près d'être mère, voyager ainsi parle froid qu'il fait... Vous allez rejoindre votre mari, sans doute !...
Sœur Anne soupira... Puis, voyant que l'on attend sa réponse, elle indique qu'elle ne peut pas parler.
— - Ah! mon Dieu, ma mère, elle est muette... Pauvre jeune femme !...
• — Muette! s'écrie la vieille... Quoi! ma chère, vous ne pouvez pas parler?... Que je vous plains, ma pauvre enfant!... Muette! seriez- vous sourde aussi?
Les gestes de sœur Anne indiquent qu'elle les entend parfaitement
— ■ Ah! c'est bien heureux, vraiment! reprend la vieille en s'approchant de la jeune voyageuse, tandis que chaque enfant regarde sœur Anne avec curiosité, croyant qu'une muette n'est pas un être comme un autre.
■ — C'est donc par accident que vous êtes muette, ma petite? y a-t-il longtemps?... Est-ce par une maladie?... Cela peut-il se guérir?...
— Ma mère, dit la jeune femme, donnons d'abord à cette pauvre femme tout ce dont elle a besoin ; faites-la reposer, rafraîchir... vous la questionnerez ensuite.
On s'empresse de faire asseoir sœur Anne devant le feu ; un enfant lui prend son paquet, un autre son bâton ; la vieille mère lui apporte à mai; car la jeune femme ne peut pas quitter l'enfant qu'elle nourrit. Sœur Anne, vivement émue des soins que l'on a pour elle, en témoigne sa reconnaissance par des gestes si touchants, que les habitants de la maisonnette en sont tout attendris.
— Ce n'est donc pas partout comme à mon village, pense In jeune voyageuse; ici, loin de me [chasser, de me repousser, ils me font <lu bien... me traitent comme leur enfant.. Le monde n'est donc pas m méchant !...
Cette réception ranime le courage de la jeune fille; niais elle uo peut
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satisfaire à toutes les questions de la grand'mère. Les villageoises croient, d'après ses signes, qu'elle va retrouver son mari.
— Il est sans doute à la ville? lui dit la vieille.
Sœur Anne fait un signe affirmatif, et comme la ville la plus proche est Grenoble, les paysannes pensent que c'est là qu'elle se rend.
Après être restée plusieurs heures sous ce toit hospitalier, sœur Anne veut se remettre en route ; mais auparavant elle sort de son petit sac une de ses pièces d'or qu'elle présente à la jeune femme.
— Gardez, gardez, ma chère, lui dit celle-ci ; nous ne voulons rien pour ce que nous avons fait. Vous êtes si à plaindre d'être privée de la parole, que vous mériteriez d'être accueillie et logée partout pour rien ; mais malheureusement tout le monde ne pense pas de même; il y a des cœurs durs insensibles... Vous allez à la ville; là, votre argent vous sera nécessaire, on ne vous l'y refusera pas.
Sœur Anne témoigne à la jeune femme toute sa reconnaissance. Elle l'embrasse tendrement ainsi que son nourrisson, puis sort de la maisonnette, et on lui indique la route de Grenoble, où l'on présume qu'elle se rend.
La jeune voyageuse ne va pas vite : sa grossesse, son peu d'habitude de la marche, le paquet de hardes qu'elle porte, la forcent à s'arrêtersouvent. Alors elle s'assied sur un arbre renversé, sur une pierre, ou sur le bord d'un fossé. Là elle attend que ses forces soient revenues pour se remettre en chemin.
Quelquefois, pendant qu'elle se repose, des voyageurs passent devant elle. Les voyageurs en voiture ne la regardent pas; quelques hommes à cheval lui jettent un regard, mais les piétons s'arrêtent et lui adressent ouclques mots. Comme ils ne reçoivent pas de réponse, ils s'éloignent les uns en la croyant stupide, les autres en la traitant d'impertinente, parce qu'elle ne daigne pas leur parler. Sœur Anne regarde les passants d'un air de surprise, elle sourit au paysan qui lui propose de monter sur son cheval, et baisse les yeux lorsqu'un autre se fàçhe de ce qu'elle ne lui répond pas ; les plus curieux font comme les autres, ils finissent par la laisser là.
Vers la fin du jour, sœur Anne, qui a suivi exactement la route qu'on lui a indiquée, se trouve devant Grenoble. La vue d'une grande ville lui cause une nouvelle surprise, qui augmente à chaque pas qu'elle fait dans ces rues où elle voit du monde mis bien plus élégamment que dans son village. Tout l'étonné, tout l'embarrasse, elle ne marche qu'en tremblant. Ces grandes maisons, ces boutiques, ce mouvement de gens qui vont et viennent, ce bruit continuel, l'air singulier avec lequel on la regarde,
La lune, qui brille au-dessus de la mute sur le bord de laquelle elle s'est endormie... !'. 273.
tout augmente sa confusion. Pauvre fille! que serait-ce donc si tu étais à Paris?...
Mais il est nuit, il faut chercher un asile. Sœur Anne n'ose entrer nulle part; toutes ces maisons lui paraissent trop belles, elle craint qu'on ne veuille pas l'y recevoir. Peu, huit longtemps elle erre à l'aventure dans ces rues qu'elle ne connaît pas; mais la fatigue l'accable, elle se décide à