‹ La laitière de MontfermeilChapitre 88 sur 102 · LIV. 320. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET G1". uv. 32j · texte numérisé non relu

LIV. 320. — PAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROUFF ET G1". uv. 32j

frapper quelque part. La pauvre petite ne sait pas ce que c'est qu'une auberge; elle croit que partout, en payant, on lui donnera à coucher.

Elle frappe à la porte d'une maison assez modeste. On lui ouvre, elle entre en tremblant.

— Que demandez-vous ? lui crie un vieux tailleur qui sert de portier.

La jeune fille le regarde tristement, et lui fait des signes pour se faire entendre; mais le portier, sans remarquer ces signes, se contente de répéter sa question. Ne recevant pas de réponse, il se lève avec colère, court à sœur Aune, la prend par le bras et la met à la porte en disaut : — Ah ! lu ne veux pas dire où tu vas... mais on n'entre pas comme ça ici, ma petite.

Cette réception n'était pas encourageante ; la pauvre orpheline est encore dans la rue, les larmes sont prêtes de s'échapper de ses yeux ; elle rappelle son courage et va frapper ailleurs. Là, on la traite de mendiante, et on ne la reçoit pas davantage. Elle n'y lient plus, ses sanglots l'étouffent ; elle va s'asseoir et pleurer sur un banc de pierre, placé devant une porte ; mais bientôt cette porte s'ouvre : un vieux couple en manchon, ca pelisse et en douillette, en sort suivi d'un domestique qui porte un falot ; en passant ils ordonnent à sœur Anne de quitter le banc qui tient à leur maison, en la traitant de fainéante, de mendiante, de paresseuse, et la menaçant si elle ne s'éloigne pas, de la faire mettre en prison. Sœur Anne se lève en tremblant, et va traîner plus loin sa fatigue et sa douleur; et les vieux époux s'éloignent enchantés de ce qu'ils viennent de faire, en se promettant de se plaindre de l'audace des malheureux, dans le cercle où ils vont passer la soirée.

La jeune fille, accablée de fatigue, peut à peine se soutenir, et ne sait plus où porter ses pas. La conduite que l'on tient avec elle lui donne une bien triste idée du séjour des villes. Il faut cependant qu'elle trouve un abri pour la nuit. Elle aperçoit une maison qui lui semble plus éclairée ; la grande porte est ouverte; plusieurs personnes vont et viennent. Elle prend dans sa main une de ses pièces d'or, et n'ose entrer qu'en la présentant. Cette fois elle s'est bien adressée ; c'est dans une auberge qu'elle vient d'entrer, et la vue de la pièce d'or lui fait avoir un accueil favorable.

Quand l'hôtesse s'aperçoit que la jeune voyageuse ne peut pas lui répondre, elle pense devoir parler pour deux, et tout en la conduisant dans une petite chambre où est un lit, lui vante les agréments de sa maison, la manière dont son auberge est tenue, lui demande d'où elle vient, où elle va, et s'interrompt bientôt pour s'écrier : — Ah ! mon Dieu, que je suis bête!... je vous demande cela comme si vous pouviez me répondre.

Puis elle recommence ses questions le moment d'après en disant : — Maisc'est cruel!... Je ne comprendspas vos signes, je ne les comprends pas du tout... C'est égal, mon enfant, vous serez servie à la minute... Ah! si mon neveu était ici!... lui qui sait les mathématiques, comme il m'aurait bien vite expliqué vos signes ! Mais il est parti, le pauvre garçon!... il est employé maintenant au télégraphe de Lyon.

Enfin, l'hôtesse a quitté sœur Anne, et celle-ci, après avoir fait un léger repas, peut se livrer au repos dont elle a tant besoin. Dors, pauvre fille, et puissent des songes heureux te faire un moment oublier tes souffrances !

Comme sœur Anne a entendu plusieurs fois son hôtesse lui répéter : « Vous êtes dans la meilleure auberge de Grenoble, » elle sait maintenant le nom de la ville dans laquelle elle se trouve, et se rappelle que Frédéric a aussi prononcé ce nom devant elle. Ce souvenir la détermine à ne point quitter cette ville sans l'y avoir cherché, et le lendemain matin, après être parvenue à faire comprendre à son hôtesse qu'elle veut encore passer ce jour à Grenoble, elle sort de l'auberge, et se met en route pour visiter cette ville, qui lui paraît immense.

Sœur Anne, tout en marchant, regarde chaque maison, chaque fenêtre. Si Frédéric était là. elle pense qu'il la verrait passer, qu'il l'appellerait ou courrait après elle. Quelquefois, elle s'arrête croyant reconnaître sa tournure... mais elle s'aperçoit bientôt de son erreur. Elle passe ainsi la journée entière, et ne revient à l'auberge que lorsque la nuit ne permet plus de distinguer devant soi.

— Vous avez parcouru notre ville? lui dit l'hôtesse; elle est fort jolie, ma foi... fort jolie, notre ville de Grenoble... Mais cela n'est pas aussi grand que Lyon, et Lyon lui-même n'approche pas de Paris.

Au nom de Paris, la jeune voyageuse fait un mouvement de joie, ci serrant fortement le bras de l'hôtesse lui indique que c'est là qu'elle veut aller. Mais celle-ci ne la comprend pas bien.

— Vous allez à Lyon, je gage, lui dit-elle, ce n'est pas fort loin : quinze bonnes lieues, pas davantage! il est certain que dans votre état vous ne pouvez aller vite. Cependant en trois ou quatre jours au pins vous pouvez être arrivée.

Sœur Anne remonte tristement dans sa chambre; comment pourrat-elle trouver le chemin de Paris, si elle ne peut faire comprendre que c'est là qu'elle veut aller? Cette pensée la désespère... mais elle a supphV sa mère delà guider dans son voyage ; elle prie de nouveau, et l'espérance renaît dans son âme; sans elle, que resterail-il aux malheureux !

Le lendemain, la jeune iille se prépare à quitter l'auberge; l!hôt<

lui présente un mémoire auquel la pauvre petite ne peut rien comprendre ; mais elle donne une pièce d'or, et il ne lui revient que peu de chose. Les habitants des villes font payer chaque révérence, chaque politesse... On avait été très poli avec sœur Anne, aussi son séjour à l'auberge lui coûta un peu cher.

On lui a indiqué le chemin de Lyon, et la voilà de nouveau en route, son petit paquet et son bâton à la main. Mais de Grenoble à Lyon ne peut-elle point s'égarer dans ces sentiers montagneux et couverts de bois?... Elle s'en remet à la Providence du soin de la conduire. Elle marche une partie du jour, et le soir, épuisée de fatigue, quoique n'ayant fait que très peu de chemin, elle entre dans une ferme, où Ton consent à la coucher dans une grange. Mais pourvu qu'elle puisse passer la nuit à l'abri du froid, elle dormira sur la paille comme sur le duvet; la marche lui procure enfin quelques heures de sommeil.

Son séjour dans la ferme n'a pas du moins épuisé sa bourse, que la jeune voyageuse commence à sentir la nécessité de ménager; car c'est presque le seul talisman pour se faire donner un asile. Ils sont rares les gens hospitaliers !... Les plus humains croient faire beaucoup pour le pauvre voyageur en lui donnant une légère aumône et un morceau de pain!... mais ils ne le reçoivent point sous leur toit. Il est bien loin ce temps où Ton se trouvait honoré de donner asile à un étranger, sans s'informer quel était son rang et sa fortune ; où l'on partageait avec lui son feu, son repas et son lit! Autres temps, autres soins!... Nous sommes devenus très fiers, nous ne voulons plus rien partager. En revanche, nous avons de bons amis qui viennent manger notre soupe, boire notre vin, quelquefois même en conter à notre femme, et qui, en sortant de notre maison, vont dire mille méchancetés de nous... mais c'est par excès d'attachement, et de crainte que nous n'ayons d'autres amis qu'eux.

Vers le milieu de la seconde journée qui suit son départ de Grenoble, sœur Anne, tout occupée de ses souvenirs, n'a point remarqué qu'elle s'écartait de la route qu'on lui avait indiquée. Ce n'est que lorsqu'elle sent le besoin de se reposer qu'elle porte ses regards autour d'elle et cherche le village dont, d'après les indications qu'on lui avait données le matin, elle ne devrait plus être éloignée.

Le site où elle se trouve est âpre et désert ; aucune maison ne s'offre à sa vue. Elle monte sur une éminence et ne découvre devant elle qu'une immense forêt de sapins. Sur la gauche, un torrent qui roule quelques glaçons, vase perdre dans un ravin profond et tortueux ; à sa droite, une montagne aride, des rochers, mais point d'habitation.

La jeune fille commence à craindre de s'être égarée; elle reste

quelques moments indécise sur le parti qu'elle prendra ; mais à droite et à gauche les chemins paraissent trop mauvais; elle ne veut point retourner sur ses pas, et se décide à suivre la route qui mène à la forêt. Après avoir marché encore une demi-heure, elle se trouve devant ces superbes sapins que le temps n'a point courbés, et dont les branches, quoique dépouillées de leur parure, semblent encore s'élever avec fierté vers la nue et braver les vents et les frimas.

Une route assez belle est percée dans la forêt; sœur Anne n'hésite point à s'y engager. Elle espère que ce chemin, dans lequel on trouve la ^race des voitures ou des chevaux, la conduira au village ou à la ville prochaine. Elle surmonte sa fatigue, afin de faire en sorte d'arriver avant la nuit... Elle s'avance dans cette route, où elle n'aperçoit personne, et qui, bordée de chaque côté par la forêt, a quelque chose de sombre qui attriste l'âme du voyageur. La pauvre muette, dont les yeux cherchent la fin de cette longue route, n'aperçoit que les sombres sapins, et rien qui annonce l'approche du village. Son cœur se serre; la nuit commence à couvrir la terre de ses ombres ; déjà l'œil ne peut plus percer sous ces sentiers qui se croisent à droite et à gauche, et bientôt sœur Anne, dont les forces trahissent le courage, sent qu'il lui est impossible d'aller plus avant,

Il faut donc se décider à passer la nuit dans la forêt; ce n'est point la peur qui fait palpiter le cœur de la pauvre voyageuse, elle ne sait pas ce que c'est que des voleurs, il n'y en a jamais eu dans son bois. Mais par le froid qu'il fait et dans sa situation, passer toute une nuit dans la forêt!... sans abri pour attendre le jour!... Il le faut cependant. Elle va s'asseoir auprès d'un gros arbre : elle a toujours soin en quittant une ville ou un hameau de se munir de quelques provisions. Elle mange du pain et des noix sèches, puis, s'entortillant de son mieux dans ses vêlements et posant sa tête sur son paquet de iiardes, elle attend le sommeil, que la fatigue qu'elle a éprouvée dans cette journée ne tarde pas à lui procurer.

Il est minuit quand la jeune fille rouvre les yeux, et la lune, qui brille au-dessus de la route sur le bord de laquelle elle s'est endormie, éclaire le tableau singulier qui l'attend à son réveil.

Quatre hommes entourent sœur Anne : tous quatre vêtus comme de misérables bûcherons, en vestes et en larges pantalons, que soutiennent de larges ceintures, ont de grands chapeaux, dont quelques-uns sont rabattus, tandis que les antres, relevés par devant, laissent voir des figures qui n'annoncent ni la douceur ni l'humanité. Leurs cheveux flottant sans ordre et leurs barbes longues ajoutent à l'expression sinistre de leurs traits; chacun d'eux- tienl à la main un fusil sur lequel il s'appuie, tandis que dans sa ceinture est passé un couteau de chasse et une paire

de pistolets. Deux de ces hommes sont courbés vers sœur Anne ; un autre, à genoux, lient une lanterne sourde, qu'il approche du visage de la jeune fille, tandis que le quatrième, tout en la regardant ainsi, sembleprêter l'oreille pour s'assurer si tout est tranquille sur la ro:ite.

La vue de ces quatre figuivs, occupées à la considérer, cause à sœur Anne un saisissement involontaire; et, quoique ignorant la grandeur du péril qui la menace, elle éprouve un effroi dont elle ne peut se rendre compte, et referme les yeux pour éviter les regards attachés sur elle.

— Que diable avons-nous trouvé là? dit l'un des voleurs penché vers sœur Anne; je crains bien que ce ne soit pas grand'chose de bon... je ne sais pas même si c'est la peine de nous arrêter...

— Eh! pourquoi donc pas? dit celui qui tient la lanterne, cela vaut toujours mieux que rien... Tiens, vois-tu, Pierre, elle a un paquet sous sa tête...

— Quelques misérables hardes... ne vois-tu pas que c'est une femme qui travaille aux champs?...

— Ah çà! est-elle morte, ou dort-elle? dit un troisième... Voyons, Leroux, pousse-la donc un peu... Est-ce que nous passerons la nuit à regarder cette malheureuse?...

— Mort de ma vie! il me semble que nous n'avons rien de mieux à faire ; caria route est bien tranquille : n'est-il pas vrai, Jacques?

Jacques était celui qui, un peu plus éloigné, semblait avoir l'oreille au guet. A ces mots de ses camarades, il se rapproche du groupe qui entoure la jeune fille, en disant : Malédiction!... la nuit sera encore mauvaise !...

— Pas tant! dit Leroux, qui considère toujours la jeune fille; morbleu ! elle est jolie, cette femme!...

C'est en ce moment que sœur Anne rouvre les yeux et se décide à implorer la pitié des hommes qui l'entourent et dont elle n'a point compris le langage, ne soupçonnant pas leur profession.

— Tenez, regardez, s'écrie Leroux, la voilà qui s'éveille... Elle a de beaux yeux vraiment... Je suis curieux de savoir ce qu'elle va dire...

Sœur Anne promène ses regards suppliants sur ceux qui l'entourent. et joignant ses mains vers eux, semble implorer leur pitié.

— Oh! ne crains rien, dit Pierre, nous ne te ferons pas de mal!... mais d'où viens-tu? où vas-tu ? pourquoi t'avises-tu de coucher dans notre forêt?

La jeune fille, qui prend les voleurs pour des bûcherons, tâche de leur faire comprendre qu'elle s'est égarée.

— Comment, c'est une femme, et elle ne veut pas parler! s'é rie

Jacques, qu'est-ce que cela veut dire?... Est-ce la peur qui te rend muette? Allons, parle donc, morbleu!...

Sœur Anne se lève et fait de nouveaux signes pour faire comprendre qu'elle ne parle pas.

— Quel diable de femme est-ce là? s'écrie Pierre, tandis que Leroux, approchant toujours sa lanterne de la petite, dit en poussant un gros rire :

— Oh ! oh! camarades !... muette ou non, la poule a trouvé son coq, et l'œuf ne tardera pas à .tomber.

Cette plaisanterie est accueillie par un rire féroce dos trois autres voleurs, et tous quatre ne cessent de contempler la jeune muette, qui, ne devinant pas la cause de leur gaieté, mais ne pouvant soutenir leurs regards, baisse timidement les yeux vers la terre et reste tremblante au milieu d'eux.

— Allons, laissons cette femme, reprend Pierre, c'est une pauvre sourde-muette... il ne faut pas nous en embarrasser...

— Une sourde? répond Leroux, dont les yeux brillent d'une expression effrayante; c'est un vrai trésor qu'une femme comme cela... celle-ci est jolie... elle me plaît... j'en ferai ma compagne dès qu'elle se sera débarrassée de son fardeau...

— Allons, Leroux, veux-tu rire?...

— Eh non! mille tonnerres! une sourde-muette, songez donc que c'est précieux dans notre état.

Sœur Anne, toute tremblante, n'entend pas bien la conversation des voleurs; mais, remarquant leur indécision, et craignant qu'ils ne veuillent point lui accorder un asile, dont elle sent qu'elle a plus besoin que jamais, car le froid a engourdi tous ses membres, elle tire son trésor de son sein, elle sait que la vue de l'argent aplanit toujours toutes les difficultés ; elle tire une pièce de son petit sac et la présente d'un air suppliant à l'un des voleurs.

— Oh !... elle a de l'argent... et elle nous l'offre... c'est fort bien : parbleu! donne... donne, la fille. En disant ces mots, Pierre s'empare ■ la bourse que tenait sœur Aune, qui demeure interdite en se voyant ai-radier son trésor, tandis que les voleurs comptent avec avidité ce qu'il y a dans le petit sac.

— Trois pièces d'or, ma foi!... s'écrie Jacques, et la ligure des brigands exprime une joie féroce. C'est plus que nous n'avons ga depuis cinq jours !...

— Quand je vous disais que la trouvaille n'était pas mauvaise! reprend Leroux. Allons, camarades, emmenons celle femme dans notre retraite, et allons nous réjouir!...

En disant ces mots, le voleur prend sœur Anne par le bras et l'entraîne vers le milieu de la forêt; Jacques se charge du paquet, Pierre le suit, et Franck, le quatrième brigand, prenant la lanterne des mains de Leroux, va en avant pour éclairer la marche de ses compagnons.

La jeune fille avançait sans résistance au milieu des voleurs, ne devinant point l'horreur de sa situation ; elle pensait qu'ils la conduisaient à leur demeure, près de leurs femmes et de leurs enfants. Cependant les traits farouches de ces quatre hommes, leurs manières brusques et hardies, les armes qu'ils portaient et la singularité de leurs discours, inspiraient à la pauvre petite une terreur dont elle n'était pas maîtresse. Souvent, pour se rassurer, elle jetait sur eux un regard timide, espérant trouver sur leurs figures l'expression de la compassion et de la pitié ; mais lorsqu'elle levait les yeux, elle rencontrait aussitôt ceux de Leroux attachés sur elle et brillant d'une ardeur grossière. Les traits de cet homme ajoutaient encore à l'effroi que ses manières causaient à la jeune fille : ses cheveux étaient crépus et de la couleur de son nom, que ses compagnons lui avaient donné à cause de cela ; ses yeux, d'un gris pâle, roulaient avec une vivacité étonnante dans leur orbite ; sa bouche, sur laquelle errait toujours un sourire féroce, était surmontée d'épaisses moustaches de la couleur de ses cheveux, et une large cicatrice, qui prenait au-dessus du nez et descendait jusqu'au bas de l'oreille gauche, achevait de donner à sa figure quelque chose d'effrayant. Cet homme, un bras passé autour du corps de la jeune muette, la soutenait en la faisant marcher dans les sentiers de la forêt, tandis que les autres bandits, par leur air et leurs discours, augmentaient à chaque instant la frayeur de sœur Anne.

Les voleurs habitaient une misérable cabane située dans le fourré de la forêt; ils y passaient, le jour, pour de pauvres bûcherons, ayant soin alors de cacher leurs armes dans un caveau qu'ils avaient creusé sous leur retraite. Mais, la nuit, ils s'armaient jusqu'aux dents et se rendaient sur la route, où ils attaquaient les voyageurs, lorsqu'ils se croyaient en nombre suffisant.

Sœur Anne est surprise du chemin qu'il faut faire pour arriver à l'habitation de ces hommes et plus encore des sentiers à peine praticables dans lesquels il faut passer. Enfin, après plus d'une heure de marche, on la fait descendre dans un fond et marcher entre d'épaisses broussailles. Bientôt, on distingue une petite lumière qui sort d'une cabane, et les voleurs sifflant à plusieurs reprises, une femme ne tarde pas à leur ouvrir la porte.

La vue d'un être de son sexe a un moment rassuré sœur Anne; mais lorsqu'elle regarde celle qui vient de paraître sur le seuil de la cabane,

Lui fourniront-ils l'occasion de s'échapper. (P. 281.)

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elle sent s'évanouir son espoir. L'aspect de la compagne des voleurs ne devait pas. en effet, ramener le calme dans l'âme du malheureux voyageur : cette femme, d'une taille élevée, était d'une maigreur effrayante, et traits, fortement prononcés, avaient une expression de cruauté froide et câline qui comblait annoncer la plus complète insensibilité; son teint était livide; un fichu rouge couvrait sa tête, et quelques lamheaux do vêtements cachaient à peine son corps décharné.

— C'est nous.. . nous voilà, Christine, crient les voleurs en approchant de la cabane. Nous avons fait une prise, nous t'amenons une cr

avec laquelle tu ne te disputeras pas!...

A ces mots, Christine, faisant quelques pas dans la forêt et arrachant la lanterne des mains de Franck, va la mettre devant la figure de sœur Anne et, après l'avoir examinée attentivement pendant quelques minutes, dit d'une voix sombre :

- — Qu'est-ce que c'est que cela?...

— I.no femme, tu le v is ,:en... main une femme rare!... une sourdemuette...

— Sourde-muette!... belle trouvaille, ma foi !... Et que voulte»-vous foire de cela?...

— Ca ne le regarde pas. dit Leroux d'une voix qui retenti! dcj. éefros de ta forêt; c'est pou- rr.oi que j'ai pris cette femme... elle me plaît, elle me convient comme cela. Ne t'avises pas de la regarder de travers ou je t'accroche au plus haut sapin de la forêt !

Chrr -Une ne paraît pas effrayée de cette menace; elle continue à regarder la jeune il lie, et s'e. percevant de son état, un sourire ironique vient ranimer ses traits, et elle murmure entre ses dents: Tu seras sûr au moins d'avoir un enfant.

Un soufflet qui fait reculer de trois pas la compagne des voleurs est la seule réponse de Leroux à cette remarque de la hideuse Christine; celle-ci se rapproche d'un air menaçant ; mais Pierre se met entre eux.

— Allons, mes enfants, dit-il, c'est assez jouer comme cela, il ne feut pas que la nouvelle venue mette le désordre ici!... Kn avant, Christine, et songe à nous donner vivement à souper : nous avons faim comme dr> loups.

Pendant cette altercation entre les voleurs et leur compagne, Ti; tunée muette éprouve un sentiment de frayeur, un effroi jusqrfalnrs étranger à son cueur : la vue de celte femme, les propos de ces hommes. dentelle commence à deviner la férocité, l'aspect de cette horrible retraite-, fout se réunit pour lui donner iri\^ niée des dangers qui l'environnent, mais que fera-t-elie? que deviendra-t-elle? Elle voudrait bien, maintenant.

être loin de cette demeure, quitte à supporter dans la forêt toute la rigueur du froid. Mais il n'y a plus moyen de s'éloigner, et on ne lui rend pas son trésor; on lui a pris son argent et ses hardes ; n'est-ce que pour un moment?... elle n'ose l'espérer et à chaque instant elle a quelque nouveau sujet de terreur.

Tout son corps frissonne, ses dents se choquent, ses genoux se dérobent sous elle.

— Voyez, dit Leroux en la soutenant, cette mégère a fait peur à ma jolie voyageuse... Allons, rassure-toi, ma petite, et entrons nous chauffer.

Les voleurs entrent dans la chaumière, qui est divisée en deux parties : la première est celle où se tiennent habituellement les habitants de cet horrible séjour; c'est là qu'ils mangent et qu'ils se reposent sur des bottes de paille jetées dans un coin. Une cheminée, dans laquelle est allumé un grand feu, échauffe cette pièce, qui est la plus grande et la plus belle de la cabane. Celle d'à côté, quin'a pas de cheminée, mais seulement une croisée donnant sur la forêt, sert de chambre à Christine, et on y dépose les provisions, ainsi que le bois qui alimente le foyer.

En entrant dans cette demeure sale et noircie par la fumée, à l'aspect de cette paille étalée dans un coin, de ces armes pendues le long des murs, de ce feu qui éclaire cette pièce et devant lequel sont disposés plusieurs quartiers de viande qui rôtissent pour le souper des voleurs, sœur Anne n'a plus la force d'avancer, et Leroux la porte devant le feu en lui disant :

— Remets-toi, réchaufîe-toi, et le souper te redonnera des forces...

— Imbécile, qui lui parle comme si elle pouvait l'entendre! dit Jacques.

— C'est vrai, mais on oublie toujours cela.

— Et comment savez -vous qu'elle est sourde? dit Franck; elle fait semblant peut-être... Elle pourrait n'être que muette...

— Alors il faudrait qu'on lui eût coupé la langue, dit Leroux; mais il est bien facile de voir qu'elle l'a tout entière; et puisqu'elle ne peut pas parler, c'est parce qu'elle est sourde. Ah! vous ne comprenez pas ça, vous autres : mais moi, qui ai voyagé, je suis moins bête que vous, et je sais que les sourds-muets ne sont muets que parce qu'ils n'entendent pas. D'ailleurs, examinez cette femme... il est bien facile de voir qu'elle n'entend rien de ce que nous disons.

Depuis son entrée dans la chaumière, sœur Anne, abattue par la terreur, les souffrances et la fatigue, semblait en effet insensible à tout ce qui se passait autour d'elle. Cependant elle entendait fort bien la conversation des brigands ; mais en apprenant qu'ils la croient sourde, un secret

pressentiment l'engage à ne pas détruire leur erreur. Persuadés qu'elle ne peut les entendre, ils ne se gêneront pas pour parler devant elle de leurs projets, de leurs desseins; elle saura ce qu'elle doit craindre ou espérer, et peut-être, sans le vouloir, lui fourniront-ils l'occasion de s'échapper. Cet espoir soutient le courage de la jeune fille, elle tâche de cacher l'émotion que lui causent les discours des voleurs.

Les brigands ont quitté leurs armes et en attendant que le souper soit prêt ils s'entretiennent de leurs hauts faits. La pauvre petite voit avec horreur qu'elle est au milieu de scélérats capables de tous les crimes. Mais c'est dans l'excès même de son désespoir qu'elle puise son courage; et connaissant enfin l'étendue des périls qui la menacent, elle sent que ce n'est que par la ruse et l'adresse qu'elle pourra s'y soustraire. Si la mort ne frappait qu'elle, elle ne la redouterait pas ; mais elle veut sauver l'existence de l'être qu'elle porte dans son sein : l'amour maternel a produit des actes d'héroïsme ; c'est encore ce sentiment qui soutient sœur Anne et lui donne la force de supporter son affreuse situation.

Christine dresse une table au milieu de la chambre et la couvre de viande, de verres et de bouteilles ; les voleurs s'asseyent autour et se mettent à souper en se livrant à leur brutale joie. Sœur Anne reste assise devant le feu : Leroux place devant elle du vin, du pain et de la viande rôtie ; elle le remercie d'un geste de tète et s'efforce de manger un peu, pour reprendre des forces et cacher sa terreur.

— Vous voyez bien cette femme-là, dit Leroux à ses camarades, eh bien ! je gage qu'elle est douce comme un agneau... j'en ferai tout ce que je voudrai !...

— Ne te fie pas à la mine, dit Christine en s'asseyant auprès des voleurs; avec ces airs-là on enjôle les hommes... mais les figures sont trompeuses.

— La tienne ne l'est pas, car tu as bien l'air delà sœur de Lucifer!... Cette plaisanterie fait rire tous ces messieurs ; ils remplissent leurs

verres et les vident rapidement ; plus ils boivent, plus ils parlent ; l'horrible Christine leur lient tête ; Leroux seul, occupé de sœur Anne, conserve un peu de sang-froid.

— D'où pouvait venir celle femme? dit l'un des voleurs; elle n'a pas l'air de travailler aux champs...

— Parbleu, c'est quelque fille que l'on a séduite! son amant l'a quittée, et elle court le monde pour le retrouver... C'est l'histoire de toutes les demoiselles qui écoutent les galants !

Sœur Anne essuie des larmes qui vont couler de ses yeux, car son cœur lui dit que cet homme ne s'esl pas trompé.

— Morgue! dit Christine, si j'avais une fille, et qu'elle eût le malheur de faire un faux pas... je l'étranglerais de mes mains !...

— Vovez-vous ça! dit Jacques: c'est dommage que tu n'aies point d'enfants, ils auraient été heau:: !

— Que cette femme soit ce qu'elle voudra, dit Leroux, elle ne sortira plus d'ici... et toi, Christine, ne va pas lui manquer, ou rappelletoi ce que je t'ai promis !

— Je me moque bien de ta mijaurée... Tiens, tu ferais bien ariens de la consoler... on dirait qu'elle pleure maintenant... donne-lui donc un baiser.

— Et nous donc? disent les autres voleurs, échauffés par les fumées du vin, nous la consolerons aussi... Allons embrasser cette jolie muette, il faut l'égayer un peu.

En disant ces mots, les trois camarades de Leroux se sont levés pour aller vers sœur Anne : mais celui-ci se plaçant entre eux et elle, et prenant un pistolet de chaque main, arrête ses compagnons en leur criant d'une voix formidable : — N'approchez pas, corbleu! ou je vous tue!... Cette femme est à moi, c'est moi qui l'ai trouvée sur la route, lorsque vous passiez comme des imbéciles sans l'apercevoir ; c'est moi qui ai voulu l'amener ici, j'ai déclaré que j'en ferai ma femme, et, mort de ma vie! le premier qui la toucherait mourrait de ma main.

Ces mots arrêtent les voleurs; ils connaissent leur compagnon, iis savent que l'eilet suivra de près la menace, et se contentent de rire de la jalousie de Leroux, tandis que sœur Anne, que cette scène a glacée d'effroi, se recule dans un coin de la salle, et se jette à genoux devant les voleurs.

Leroux va près d'elle, tâche de la tranquilliser ; mais de crainte de nouvelle entreprise de la part de ses camarades, il la fait passer dans l'autre pièce, et lui montrant un mauvais grabat, lui fait signe de s'y reposer, puis sort en refermant la porte sur elle.

Sœur Aune est seule dans une petite pièce où il n'y a pas de lumière; mais la cloison mal jointe laisse percer celle de la pièce voisine, et permet de distinguer auprès de soi. La jeune fille, qui a feint de se coucher sur le g rabat, se relève bientôt, et prêtant une oreille attentive, écoute ce que disent les voleurs ; ils continuent de boire et de chanter. Si pendant ce temps elle pouvait s'échapper !... Elle tâtonne autour d'elle... elle sent une fenêtre... elle doit donner sur la forêt, et la pièce est au niveau du sol, il sera donc facile de se sauver par là... Mais bientôt sa main louche de forts barreaux qui s'opposent à son passage... Pauvre pe'ite ! elle éprouve un déchirement plus cruel que toutes les souffrances qu'elle a endurées

jusqu'alors. Au moment de croire recouvrer sa liberté, perdre cette dernière espérance... ne plus entrevoir le moyen de sortir de cet affreux repaire, c'est mourir une seconde fois... Elle tombe anéantie sur la couchette et tâche d'étouffer dans ses mains les gémissements qui s'échappent de sein.

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