‹ La laitière de MontfermeilChapitre 89 sur 102 · L ETRANGE · texte numérisé non relu

L ETRANGE

La nuit se passe ainsi, les voleurs se sont endormis devant le feu. et heureusement pour sœur Arme, leur infâme compagne en a fait autant, et n'est point venue reprendre sa place sur la couchette où la jeune fille passe la nuit, l'oreille au guet, frémissant au moindre bruit qui se fait dans la chambre voisine, et priant le ciel de lui envoyer des libérateurs.

Au point du jour les voleurs s'éveillent ; ils se hâtent de cacher leurs armes, puis se rendent dans la forêt pour y travailler comme les bûcherons. Avant de s'éloigner, Leroux va voir sœur Anne, il lui sourit, lui passe la main sous le menton, et murmure entre ses dents : Ce soir, ma belle, je te dirai deux mots. Il faut que l'infortunée reçoive ces horribles caresses!... Ce n'est pas sans effort qu'elle relient son indignalion ; mais il est parti, il suit ses compagnons en recommandant à Christine de veiller sur la jeune femme.

Quand sœur Anne est seule avec la compagne des voleurs, il faut qu'elle supporte l'humeur de cette mégère, qui, jalouse de sa présence, cherche à s'en venger en accablant la jeune fille de mauvais traitements, trop sûre que celle-ci ne pourra s'en plaindre. Elle se rit de ses larmes, ée -es prières, et la pauvre petite sent qu'il faudra mourir si elle ne peut bientôt se sauver de cet horrible séjour.

A la nuit, les quatre brigands reviennent: ils mangent un morceau, puis reprennent leurs armes : Leroux seul ne les imite pas.

— Eh bien! est-ce que tu ne te prépares pas à venir en course ave nous? lui disent ses compagnons.

— Non, non... pas encore... j'irai vous rejoindre... mais ce soirj.* suis bien aise de dire deux mots à ma petite muette.

En disant cela, un affreux sourire brillait dans les yeux du bandit, qui les reportait à chaque minute sur sœur Anne.

— Ah! bon ! j'entends, dit Pierre; nous te passons cela pour aujourd'hui, mais il ne faut pas que l'amour fasse oublier le devoir.

— Et s'il passait quelque bonne chaise de poste, dit Jacques, nous ne serions pas en état d'attaquer...

— Bah!... il ne va pas justement vous en venir ce soir; d'ailleurs je vous dis que je vous rejoindrai!...

— Bon ! bon ! nous nous passerons de lui, et s'il vient quelque bonne prise, ce sera pour nous, et il n'en aura rien.

— C'est trop juste, camarades.

Les voleurs s'éloignent, regardant en riant la jeune muette, qui ne devine pas encore le danger qui la menace, ni ce que signifie le sourire des brigands. Cependant, en voyant que Leroux ne suit pas ses compagnons, elle se sent frémir et ses yeux se portent sur Christine, comme si elle espérait un appui dans cette femme; mais celle-ci, après l'avoir regardée aussi d'un air moqueur, ainsi que Leroux, rentre dans la seconde pièce, dont elle ferme avec force la porte sur elle.

Sœur Anne a fait un mouvement pour suivre la compagne des voleurs ; mais lorsqu'elle en voit l'impossibilité, elle retombe sur la paille sur laquelle elle était assise; un tremblement convulsif l'agite... elle est seule avec le brigand.

Leroux s'assied devant la cheminée, dont il attise le feu ; puis il allume une pipe et fume pendant quelques moments, ne s'interrompant que pour boire et pour regarder sœur Anne. Celle-ci est tremblante dans le coin de la pièce où elle s'est assise, afin d'être le plus loin possible du voleur, qui jette sur elle des regards enflammés, en s'écriant de temps à autre : — Fort bien, mille tonnerres !... des yeux superbes... de belles dents... Elle sera mieux encore dans quelques mois, mais c'est égal... et ces nigauds, qui ne voyaient pas cela... Oh ! oh! je ne vous la céderai pas, camarades!... nous n'avons pas souvent de telles prises...

Ces paroles ajoutent à l'effroi de la pauvre muette ; il redouble encore lorsque Leroux, qui n'est pas resté uniquement pour fumer et pour boire, lui fait signe de s'approcher de lui ; elle feint de ne pas comprendre et baisse les yeux. Alors le voleur se lève et s'avance vers elle... La jeune fille respire à peine. Le brigand se jette près d'elle sur la paille, elle veut se lever et s'éloigner de lui... mais il la retient avec force en passant son bras autour de sa taille, et approche de sa tète son horrible figure... La pauvre petite met sa main devant ses yeux pour ne point voir ceux du bandit.

— Eh! eh! on dirait qu'elle tremble, dit Leroux en laissant échapper quelques éclats d'une joie féroce. Vraiment, ma chère, il ne te va pas de faire la cruelle... on voit bien que tu ne l'as pas toujours été...

En disant ces mots, il s'approche davantage, voulant prendre un

2Sj

Cette lutte horrible dure depuis longtemps. (P. 2SC )

baiser sur les lèvres de la jeune fille ; mais celle-ci, retrouvant tout son courage, le repousse avec force et, profitant de sa surprise, se lève vivement et va se placer à l'autre bout de la chambre, mettant devant elle la table sur laquelle soupent les voleurs.

Leroux la regarde avec étonnement, mais il se contente de sourire de nouveau en disant: - Ah! tu fais la méchante!... c'est vraiment drôle !... est-ce que tu penserais me résister?...

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